C’est un miraculé. Donné quasi pour mort en avril 2024 après une chute de vélo, l’Américain David Roche gagnait cinq mois plus tard le prestigieux Leadville Trail 100. Mieux, il en pulvérisait le record. Gonflé à bloc, ce coach qui a porté Clare Gallagher, Amelia Boone ou encore John Kelly sur les podiums des Championnats du monde de Mountain Running et de la Barkley Marathons, ou encore jusqu’à la sélection des Jeux Olympiques, est totalement déterminé à remporter la Western States 100 en juin prochain. Kilian Jornet, Jim Walmsley et Vincent Bouillard seront là aussi pour la gagne ? Et alors ? Roche a les crocs et se fait fort de démontrer l’efficacité de ses méthodes d'entraînement. Rencontre avec un coach aussi détesté qu’admiré.
En avril 2024, David Roche a un violent accident de vélo. Un voiture lui brûle la priorité, il est éjecté de sa selle et projeté contre un mur après un vol plané de 30 mètres. Bilan : commotion cérébrale, fracture du poignet, multiples points de suture, et surtout un gros choc psychologique. Cet accident vient rappeler la fragilité de l’existence à cet athlète dont le corps n’avait jamais montré de défaillances jusque-là. De quoi reconsidérer bien des choses. Et aiguiser son goût de vivre. C’est ce qu’il a appelé son « fuck it moment » (« Rien à foutre maintenant ! ». En clair, la décision de vivre sa vie comme une continuelle démonstration d'amour, de courage et de joie. Pendant sa convalescence, il va décider de se lancer dans une aventure. Se foutre de ceux qui le détestent. S’attaquer aux plus grands défis. Tout donner pour y arriver. Et c'est précisément ce qu'il réussit. Cinq mois plus tard, il remportait le Leadville Trail 100, un monument du trail américain. C'était sa première tentative sur cette distance. Et en plus il se payait le plaisir d'y établir un record.
A 36 ans, David Roche est l'un des ultratrailers les plus accomplis du moment. Sa victoire et son record au Leadville lui ont valu de se retrouver numéro deux dans le classement des meilleurs ultramarathoniens de 2024. Cette année, son objectif numéro un, dont il ne fait mystère à personne, c’est remporter le Western States 100, l'une des compétitions les plus prestigieuses dans l’univers de l’ultra. Une des plus dures aussi. On se souvient qu’en 2016, Jim Walmsley, l'actuel détenteur du record sur cette course, s’y était cassé les dents. L’année suivante, il avait dû abandonner, avant de la gagner en 2018 et d'y établir le record en 2019. En d'autres termes, la Western States ne fait pas de cadeau. Surtout si vous visez l'excellence. Or David Roche vise l'excellence.
Une méthode d'entraînement très personnelle
L’Américain ne veut pas seulement gagner la Western States 100 et y établir un record, il veut aussi le faire à sa façon. Et faire la démonstration que son cocktail perso, associant les fruits de ses auto-expérimentations et les connaissances scientifiques les plus pointues, est payant. Sa recette, on la connaît. Elle repose sur quelques obsessions dont il ne démord pas, quoi qu’on en dise. A savoir : les glucides, les bicarbonates, les sprints en côte, le cyclisme et bien d'autres choses encore. David Roche s'entraîne autour de Boulder, dans le Colorado, en alternant course à pied et cyclisme, en variant les allures, en y associant des intervalles et une consommation de glucides à haute intensité. C’est l’aboutissement de plus d'une décennie passée à entraîner ses athlètes aux côtés de sa femme, Megan. Ce projet, initié en 2014, s'est transformé en un programme d'élite, le couple entraînant des athlètes de premier plan tels que Claire Gallagher, Grayson Murphy, Allie Ostrander, et bien d'autres encore, dont John Kelly, triple vainqueur de la Barkley Marathons.
La course et l'entraînement de David Roche reposent sur l'analyse, la lecture et l'expérimentation des résultats d'études menées dans divers laboratoires sur des sports axés sur l'endurance. Le coach considère ainsi que le peloton cycliste professionnel représente la « plus grande expérience incontrôlée de la physiologie humaine », mais c'est peut-être Roche lui-même qui incarne cela. L'un des athlètes qu’il entraîne, Ryan Sullivan, qui s'est classé non loin de lui à Leadville, qualifie David Roche de « génie ». « La quantité d'informations qu'il est capable d'assimiler, d'interpréter et de mettre en pratique sur le terrain m’impressionne toujours, même si je m'y suis habitué », dit-il.
Pour David Roche, une semaine d'entraînement normale comprend quelques longues courses faciles de 15 à 16 miles, se terminant parfois par des sprints en côte ou une course sur tapis roulant incliné. Elle compte également une ou deux longues sorties à vélo, soit à l'extérieur, soit sur Zwift. S’y ajoutent de longues sorties de trail : 20 miles à une allure inférieure à 6 minutes, des répétitions de miles à une allure de 4:30.
Au total, le kilométrage de David Roche oscille entre 55 et 80 miles par semaine, ce qui est nettement inférieur à celui de nombreux ultrarunners de haut niveau qui, selon les estimations du coach, courent au moins 100 miles par semaine, certains atteignant même des pointes de 120 miles ou plus.
Glucides, glucides, glucides !
Mais son entraînement ne se limite pas à la course à pied. Chacune de ses séances comprend également un autre entraînement, celui de ses intestins. Lorsque notre journaliste l’a rencontré un jour pour une course facile de 20 miles à un rythme d'un peu moins de six minutes, il l’a vu d'abord engloutir environ 40 onces (113 cl) de liquide en moins de deux minutes. L’Américain entraînait son estomac à gérer l'ingestion rapide de liquides et d'hydrates de carbone afin de réduire les problèmes qui pourraient survenir à mi-course s'il essayait de se ravitailler à la vitesse qu'il vise. Lors d'une course, il vise entre 120 et 150 grammes de glucides par heure. Pour mettre cela en perspective, il faut savoir que chaque paquet de GEL 100, le best-seller de Maurten, contient 25 grammes de glucides. La plupart des coureurs amateurs consomment un ou deux sachets de ce gel par heure. Roche en consommerait jusqu'à six. Par heure. Pendant de nombreuses heures.
Ce volet de l'entraînement de David Roche est l'un des piliers de son succès. Le coach est convaincu que nous vivons une révolution des glucides : « Une teneur élevée en glucides permet aux athlètes de pousser plus fort pendant les courses, sans épuiser leurs réserves de carburant. », explique-t-il. « Prenons l'exemple de Matt Carpenter, ancien détenteur du record du Leadville, il est meilleur que moi si l'on prend en compte des mesures de condition physique telles que la VO2 max et le seuil de lactate, mais un apport élevé en glucides me permet de pousser plus fort. Le changement le plus important, c'est qu'un apport élevé en glucides améliore l'adaptation et la récupération. Chaque jour, pendant l'entraînement, nous devons faire face à des enjeux importants au niveau de notre santé et notamment du stress. Or, un apport élevé en glucides fait pencher la balance en notre faveur. J'ai 36 ans et si je cours comme si j’en avais 22, c'est parce que les glucides me permettent de pousser plus fort le jour J et de m'adapter plus vite que jamais ».
Pour David Roche. « Cette approche de l'alimentation est la révolution la plus spectaculaire que nous verrons jamais en matière de performance dans tous les sports d'endurance. D'ailleurs, tous les records qui ont duré plus de trois ans sont en train de tomber », affirme-t-il.
En ligne de mire, les méthodes des cyclistes pro
Reste que les connaissances scientifiques sur les glucides sont loin d'être exactes. Une étude de 2013 sur la relation entre glucides et endurance a mis en évidence que les glucides étaient plus efficaces au début d'une séance d'entraînement, mais que des doses élevées continues peuvent nuire à la performance. Pour Outside, l’expert Alex Hutchinson a résumé ces données comme suit : « Le point idéal où la performance est optimisée est de 78 grammes de glucides par heure, ce qui est cohérent avec l'idée que 60 à 90 grammes est la bonne fourchette ». 90 grammes de glucides par heure serait la meilleure option pour les athlètes d'endurance, selon une étude publiée en 2018, précise-t-il.
Si l'une ou l'autre de ces études est vraie, cela voudrait dire que David Roche double le seuil de performance lorsqu'il participe à une course, en poussant son apport en glucides au-delà de ce que préconisent les études scientifiques. Et il ne le fait pas seulement pendant une heure. Il le fait pendant 14 heures ! La meilleure comparaison ne se trouve pas dans la course à pied, mais dans le cyclisme professionnel, où le coach puise une grande partie de son inspiration. Dans le magazine « Velo », Jim Cotton écrit : « De l'avant à l'arrière du peloton, les coureurs ingurgitent maintenant 100 à 120 grammes d'hydrates de carbone par heure. C'est presque le double de ce qu'ils auraient prendre il y a dix ans. C'est l'équivalent en glucides d'une canette de Coca-Cola toutes les 20 minutes, ou de plus de deux tasses de riz blanc cuit par heure.
Aussi, si vous pensez en lisant ces lignes, que vous vous alimentez suffisamment lors de vos séances d'entraînement, David Roche vous dira que ce n'est probablement pas le cas. Son régime à lui relève de la folie. On a la nausée quand on le voit engloutir près de 48 onces (140 cl) de mélange de boissons à haute teneur en glucides immédiatement après une course de 20 miles.
Une "positive attitude" prodigieusement agaçante
Troisième volet de l'entraînement de David Roche, le mental. Aussi étrange que cela puisse paraître pour quelqu’un aussi obsédé que lui par le moins mml de glucide, le coach aspire avant tout à faire exploser les contraintes. « Au fil du temps, une grande partie de mon apprentissage à consisté à me déprogrammer », nous confie-t-il. Par là, il entend se déprogrammer de sa propre attitude négative envers lui-même ; envers la perception de son corps ; envers sa façon de se montrer aux autres. Cette humilité a donné naissance à une personne pour le moins intéressante. Quelqu'un qui respire une joie apparemment illimitée.
David Roche est convaincu que son parcours ne sera jamais linéaire. Un simple flash-back sur sa carrière le prouve. Il a commencé avec un sport diamétralement opposé à la course à pied : le football. Mais le trail s’est rapidement imposé comme le sport dans lequel il était le plus à l’aise. Diplômé en droit, c’est sur les sentiers qu’il s’est vraiment réalisé. En 2012, il a remporté les championnats de trail de 10 km de l'United States Track & Field Association (USATF), organisés lors de la Continental Divide Trail Race, ainsi que de nombreuses autres courses de trail et sub-ultras. En 2014, il s’est vu sacré traileur de l'année par l'USATF. Une carrière fulgurante qu’il conduit apparemment en s’amusant. Et sans se priver de multiplier les commentaires, réflexions et autres rapports de course. Ce qui ne lui vaut pas que des amis dans le petit monde de l’ultra. Sur Reddit et des forums de course à pied, ses méthodes d'entraînement, ses affirmations, son style de coaching, sont largement commentés… et critiqués. Et s’il compte aussi une foule de fans, beaucoup de gens lui reprochent son inébranlable « positive attitude », qui semble un peu fausse parfois. Ne doute-t-il jamais ?
En fait, si. Et lors de notre entretien, il avoue qu’il est habitué à l'idée de l'échec et qu’il ne compte plus les fois où il se dit qu’il n’est pas au niveau. « Le risque que j'échoue dans la réalisation de mes grands objectifs est probablement de 99,5 % ». Mais aujourd'hui, à 36 ans, plus d'une décennie après ces premières courses de trail, David Roche a décidé qu'il pouvait aussi incarner un autre modèle, et montrer qu’on pouvait viser les étoiles tout en sachant parfaitement à quelle distance elles se trouvent.
Alors, qu’on l’aime ou pas. Que ses méthodes nous hérissent ou nous boostent. Ce qui est sûr c’est qu’il occupe une place à part sur la scène de l’ultra et que l’ignorer serait une erreur. Nul ne sait ce qui se passera à la Western States en juin prochain en Californie. David Roche est le premier à vous dire qu'il a de bonnes chances de gagner… et aussi le premier à vous dire qu'il pourrait bien ne pas gagner. Un personnage insolent qui doute de lui-même : David Roche, c’est un peu les deux à la fois.
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