Le légendaire traileur parle ici de tout. De l’’évolution de sa carrière d’athlète d’endurance, de l’état du trail aujourd’hui, de la controverse sur l’UTMB, du bikepacking et de sa passion pour un album post-punk sur lequel il est intarissable.
C’est sans doute le traileur le plus provocateur : l’Américain Anton Krupicka, installé à Boulder, dans le Colorado. Alors qu'il n'était encore qu'un chien fou au cheveux longs, cet être incandescent originaire du Nebraska a ouvert la voie à une certaine esthétique de l'ultrarunning que beaucoup ont suivie. Celle de la course à pied minimaliste, torse nu. Et à gros volume.
Si vous êtes un tant soit peu passionné par le trail, vous connaissez probablement son histoire, déjà racontée mile fois. Krupicka a commencé à courir à l'âge de 11 ans et a terminé son premier marathon à 12 ans en 3:50:11. Après une carrière qu’il qualifie de "médiocre" dans le cross-country et l’athlétisme (en division III de la NCAA au Colorado College de Colorado Springs), il se fait remarquer pour la première fois en 2006 en remportant le Leadville, un 100 miles légendaire organisé dans le Colorado. Il a alors 23 ans et affiche le deuxième meilleur temps jamais réalisé à l'époque (17:01:56). Mieux, l’année suivante, il remet ça et fait encore tomber le chrono : 16:14:35.
Très vite, ce coureur qui sortait des clous est devenu une icône. Sans doute la première star des médias sociaux dans le domaine du trail, il réalise d'innombrables performances et multiplie les projets. De quoi susciter un engouement international.
En 2020, on le retrouve au cœur du film culte "Unbreakable », relatant son combat épique contre Geoff Roes et Kilian Jornet sur la Western States 100. A cette époque aussi, on ne pouvait s’empêcher d’être fasciné par les kilométrages monstrueux qu’il affichait sur son blog, souvent plus 200 miles par semaine. Sans parler bien sûr de ses considérations et réflexions diverses sur le monde qui dépassaient largement le cadre du sport.
Beaucoup de choses ont changé pour lui au cours de la dernière décennie. Et si on doit retenir quelque chose de son Instagram, c'est que sa vie de cycliste a presque éclipsé sa vie de coureur, et qu'aujour’hui il est plus un influenceur de gravel qu'un coureur professionnel. Mais est-ce vraiment le cas ?
Pour en avoir le coeur net, alors que la saison de course 2024 commence, nous avons interrogé Krupicka sur son calendrier de courses, sur sa nouvelle passion pour le bikepacking, sur l'évolution du trail running et, bien sûr, sur la musique et les livres, deux choses qui l'obsèdent presque autant que de filer courir pendant des heures, inlassablement.

Passer le cap de la quarantaine
"C'est fou ! Je crois bien que j’ai vécu une sorte de crise de la quarantaine. L'année dernière a été difficile, oui. En grandissant, en vieillissant, je me suis mis à beaucoup plus aimer l'endroit où j'ai grandi. En fait j’adore le Nebraska".
La popularité croissante de l’ultrarunning
"Sur ce point, j'avoue que par défaut ma position est de me montrer plutôt critique. Ce n'est pas la pratique que je n'aime pas, non. La course à pied reste la chose la plus dingue de tous les temps. C'est tout le reste. Honnêtement, je me fiche de la HRV, des macronutriments, des casquettes de coureur, des vestes d'hydratation et de qui gagne telle ou telle course.
Les gens veulent avoir tout le matériel [de course] parce que c'est un moyen facile de se construire une fausse identité sans substance. Si vous pouvez simplement acheter de la marchandise au lieu de faire le vrai boulot qui consiste à découvrir qui vous êtes, pourquoi ne le feriez-vous pas ? Après tout, ça vous regarde".
De la supériorité du bikepacking sur le running
"Je peux tellement plus me projeter sur le vélo que sur la course à pied. Je peux faire des projets pour l'avenir, alors qu'avec la course à pied, je me dis : "J'espère que je serai en bonne santé dans six mois. Je ne courrai probablement plus jamais plus de cinq jours par semaine. Au cours des dix dernières années, j'ai découvert que c'était d'une culture totalement différente. Avec la course à pied, le matériel est assez minimaliste, et c'est ce qui est cool. Mais c’est précisément pour ça qu’il n'y a pas de culture artistique autour de la course à pied.
Alors que le vélo... Les vélos sont des œuvres d'art. Ce sont des machines qui permettent de se débrouiller tout seul. Ils sont assez simples. Je ne suis pas mécanicien, mais je peux tout réparer sur un vélo. De plus, ils permettent de parcourir de grandes distances. J'adore faire du vélo, mais la course à pied restera toujours mon premier amour".
Sur la nouvelle La Sportiva Prodigio
"Ce qui me frappe le plus, c'est que jusqu'à présent les chaussures La Sportiva n'ont jamais été de très bonnes chaussures de course à pied. Elles sont souvent « agressives » avec un ajustement de performance serré. Elles peuvent être aussi un peu fermes. Elles ne sont pas très amortissantes. Elles sont parfaites sur un sentier de montagne technique, mais peut-être pas assez confortables si vous essayez de courir 160 km avec. Mais la Prodigio change tout ça. A mon avis, c'est la chaussure la plus agréable à courir qu'ils aient fabriquée. Elle a également un bon grip, ce qui vous permet de faire du rocher. La mousse est également très bonne. C'est un élément important de la performance de la chaussure. Elle est réactive mais amortissante. Elle n'est pas trop molle, mais pas trop dure non plus".

Son calendrier de courses 2024
"Je veux refaire le Leadville. Avec la Prodigio. C'est la chaussure parfaite pour le Leadville".
La controverse sur l'UTMB
"C'est une controverse montée de toutes pièces. Une pure invention. La plupart des gens veulent simplement vivre cette expérience magique : faire le tour de la montagne et le faire avec d'autres, parce qu'il y a un fort sentiment d'appartenance à la communauté quand on le fait. Et tout le reste ? Tout le monde s'en fout !".
Sur l'amour et la mort
"Ma partenaire, Hailey [Moore, athlète elle aussi], est en voyage en ce moment, alors j'ai essayé de m’organiser un petit camp d'entraînement pendant son absence. C'est plus simple pour partir une journée entière. Je rentre à la maison, je prépare un repas, je m'endors et je recommence le lendemain.
Lorsque ma mère était malade [la mère de Krupicka est décédée au début de l'année 2020, ndrl], je rentrais souvent à la maison [au Nebraska]. Depuis, mon père y est resté, seul. Alors j'essaye de lui apporter mon soutien. Et comme j'ai fait beaucoup plus de vélo ces cinq dernières années, ça tombe bien d'avoir une activité qui convient parfaitement à ce terrain là. C'est assez plat. Il n'y a pas beaucoup de relief et pas grand monde. Mais avec un vélo, on peut parcourir de longues distances, surtout en gravel".

En trail, en gravel, ses projets
"Cette année, ça va faire dix ans que je suis avec La Sportiva. Ca colle car je suis un athlète complet qui touche à la course à pied, l'escalade et le ski de randonnée. Mais l'année dernière, j'ai commencé à travailler avec Rapha, un fabricant de vêtements de cyclisme. Un partenariat beaucoup moins important que ma relation avec La Sportiva, mais il s'agit d'une grande marque dans son domaine.
Ce printemps, je prévois un trip de trois à quatre semaines au cours duquel je ferai du vélo dans le Sud-Ouest, une boucle de 2 500 miles au départ de Santa Fe - mais en courant et en escaladant cinq sommets techniques différents sur le chemin. Notamment le Brahma Temple (2300 m) dans le Grand Canyon : ce sera le sommet le plus important, car il faut courir 50 km pour l'atteindre".
Des livres, de la musique et du post-punk
"J'ai lu deux livres ce mois-ci. L'un est Le Docteur Jivago. J'avais déjà lu beaucoup de classiques russes, mais pas celui-là. Et ce matin, j'en ai terminé un de Garrett Graff. Il vient de publier un livre intitulé UFO. C'est en quelque sorte la façon la moins effrayante de parler des OVNI, en s'en tenant aux faits.
La musique ? C'est de la folie. Je suis obsédé par la musique. Si tu n'as pas écouté le groupe Idles je te le recommande. Je les ai vus en concert deux fois. Ils sont très intenses. C'est du post-punk britannique. Un autre groupe que j'ai vu l'année dernière, c’est Protomartyr, de Detroit. Quatre gars. Le chanteur est fou. Il faut que je les revois en concert avant qu'ils passent l’arme à gauche. Leur son : des vibrations alcoolisées, une musique très intelligente. Du post-punk dissonant, donc bruyant et un peu agressif. Il y a aussi un autre groupe qui vient de la région de Boston : Pile. Ce sont probablement mes trois groupes préférés sur ces cinq dernières années".
L'argent, les principes...
"Entre mes principes et mon équilibre financier … c’est vraiment difficile d’équilibrer les choses. Mais en fin de compte, tout ce que vous possédez vraiment, c'est votre code moral, alors vous ne pouvez pas trop le compromettre."
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