Alice Meignié, scientifique et nutritionniste de 35 ans, est arrivée 2e de la TDS, le Tracé des Ducs de Savoie, réputée comme l’une des courses les plus exigeantes de la semaine de l’UTMB avec ses 152 km et 9 500 mètres de dénivelé positif, avalés en 22 h 30 d’effort. Et si sur la ligne d'arrivée son gabarit à suscité plus qu'une interrogation, sa performance vient surtout raconter une histoire, son histoire. Car pour retrouver un corps qui fonctionne et ses cycles menstruels, Alice a dû accepter de reprendre du poids. Une expérience qui fait directement écho à ses propres travaux sur la santé hormonale des sportives et les comportements alimentaires dans les sports d’endurance, et qui nourrit aujourd’hui un message qu’elle défend haut et fort. Pour performer, pas besoin de peser moins.
Sa deuxième place à la TDS n’est en rien un coup de chance. Force est de constater qu’Alice Meignié est en grande forme cette saison. Après avoir remporté la 6 000D (68 km et 3 468 m de D+) il y a à peine un mois, elle s’est également imposée sur l’Intégrale des Gorges du Tarn (102 km et 4 668 m de D+) début mai, ainsi que sur l’Entrelacs, (61 km et 2 800 m de D+) début avril. Et si elle pesait 72 kilos lors de sa victoire dans le Tarn, un chiffre qui, dans l’imaginaire de la performance en endurance, pourrait sembler élevé, elle a depuis perdu quelques kilos. Mais à 72 comme à son 65 (pour 1,70m), Alice performe. Et plutôt très bien.
Mardi soir, lorsqu’elle franchit l’arche, place du Triangle de l’Amitié, 2e femme de la TDS, il est 22 h 20. L’organisation vient de couper l’animation sonore pour limiter les nuisances nocturnes pour les habitants de Chamonix. Alice Meignié n’aura donc pas droit au micro pour raconter son arrivée. Pourtant, son discours, elle l’avait préparé. « J’avais dit à mes proches, la prochaine course où je fais un bon résultat, je fais une spéciale caisse dédiée aux gros et aux atypiques de ce monde. Pour montrer qu'il n'y a pas de profils type pour performer. Et j’attendais qu’une chose, c’était de le faire. »

Car sur le podium, Alice Meignié ne correspond pas exactement à l’image de la coureuse d’ultra que l’on peut avoir en tête. Pas de silhouette très fine, ni de poids plume. Son physique détonne, elle le sait, et elle en entend régulièrement parler. « C’est trop chouette de voir quelqu’un qui n’a pas le physique de l’emploi », lui écrit-on sur les réseaux. Si les remarques qui saluent sa performance sont là, des moins positives, il y a un pourtant paquet. Elles ne l’atteignent plus, assure-t-elle. « Au contraire. Laissez-les. Beaucoup de gens défendent et servent la cause ! »
Une scientifique avant tout
La TDS s’est élancée lundi soir à 23 heures 55. Le jour J, alors que les élites sont généralement au repos avant leur course, Alice Meignié était pourtant au travail. « J’envoyais encore des documents à 18 heures. » Vingt-quatre heures plus tard, elle était de nouveau derrière son ordinateur. Et lorsqu’elle pousse la porte de la Maison UTMB, à Chamonix, pour nous rencontrer hier, rien ne laisse vraiment deviner qu’elle vient de passer 22 h 30 sur les sentiers. À 35 ans, Alice travaille à temps plein comme nutritionniste auprès des coureurs d’Ineos, l’équipe cycliste professionnelle liée à Maurten. Pas de sponsor à son nom, ni de statut d’athlète professionnelle, son quotidien est celui d’une scientifique qui travaille dans le sport, et qui pratique l’ultra à côté. Avec, en poche, un parcours scientifique plutôt éclectique.
Passée par l’École normale supérieure, où elle a commencé en chimie avant de bifurquer vers la pharmacologie, elle a ensuite réalisé une thèse en cancérologie à l’Institut Pasteur. Le sport est déjà présent dans sa vie, mais pas encore au centre. Surtout qu’en grande école, « j’avais moins le temps, et j'étais aussi président du BDE. J'avais une réputation à tenir !, raconte-t-elle en rigolant. Je ne faisais pas trop de sport. » Mais la passion est là, et elle cherche à rapprocher ses deux univers. Elle rejoint alors l’INSEP, l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance, pour un post-doctorat sur la physiologie et l’adaptation à l’entraînement chez les sportives de haut niveau, dans le cadre du programme EMPOW'HER. Elle s’intéresse notamment aux différentes phrases du cycle menstruel et à ses conséquences potentielles sur la pratique sportive, à une époque où le sujet est encore largement tabou dans les recherches sportives. Trois ans plus tard, elle quitte le navire, sans pour autant avoir de diplôme en nutrition. Elle passe alors un BTS de diététique, avant de poursuivre ses travaux en physiologie du sport à Chambéry, où elle travaille sur la très haute performance en cyclisme et en aviron. Sur le papier, Alice Meignié possède donc toutes les connaissances pour comprendre les besoins énergétiques d’une sportive d’endurance. Mais si elle connaît parfaitement les règles du jeu, elle a longtemps eu du mal à les appliquer dans sa propre vie.

« Je vivais les mêmes choses que les athlètes que je suivais. »
« J’ai toujours eu un gabarit costaud depuis que je suis gamine. J’ai toujours dit que même si j’étais anorexique, j’aurais des grosses cuisses. Mais en 2021, lorsque j’ai commencé à pratiquer les sports d’endurance plus sérieusement, notamment le triathlon, j’ai perdu beaucoup de poids d’un seul coup. Au début, je croyais même que j’étais malade. J’ai aussi perdu mes cycles pendant près de deux ans », raconte Alice. « J’étais très contente de ne pas avoir mes règles, parce que c’est quand même pratique. Je performais bien, poursuit-elle. Mais au fur et à mesure, je me suis dit qu’il fallait que je m’intéresse à ce qui m’arrivait. Maintenant, en regardant les photos, je me trouve très, très, très maigre. Mais à l’époque, je n’avais pas l’impression d’être maigre. J’avais l’impression de manger assez. Parce que j’ai deux passions dans la vie, c’est la bouffe et le sport ! Je suis très gourmande, j’ai toujours bien mangé, insiste celle qui avait même créé un blog, Roule La Poule, pour référencer les créateurs culinaires et artisans alimentaires. Et je n’avais pas de trouble du déficit alimentaire. Ce n’était pas du tout volontaire. »
À cette période, Alice s’entraîne en moyenne une dizaine d’heures par semaine, de six à vingt heures selon ses envies. Surtout, elle travaille sur la santé hormonale des sportives, suit des athlètes confrontées à des problématiques similaires et étudie les conséquences d’une disponibilité énergétique insuffisante. « J'ai passé tout ce projet à comprendre quel était l'impact de perdre ses cycles, mais j'ai mis un an et demi avant d'aller discuter avec la gynéco avec qui on travaillait sur mes problèmes à moi. Finalement, je vivais les mêmes choses que les athlètes que je suivais. »
« J'étais à des kilomètres de ce que je devais manger. »
Alice échange alors avec Valentin Lacroix, nutritionniste au sein du Pôle performance et des équipes de France qui accompagne entre autres la traileuse Marianne Hogan sur les questions de nutrition et de performance. « J'ai changé mon alimentation, j'ai repris du poids, mais je ne retrouvais toujours pas mes règles. Ça a été très long, je ne les ai retrouvées que deux ans plus tard. J'avais repris 10 kilos et je ne comprenais pas pourquoi je pesais plus lourd que quand je buvais des bières et mangeais des frites tous les soirs, alors que je faisais plein de sport. J'avais l'impression que tout était bien fait côté nutrition, mais je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à reperdre du poids. On a cherché de tous les côtés, il y avait deux, trois pistes, mais ça n’expliquait pas mon cas. » raconte-t-elle. À force de ne pas comprendre, la balance finit par la démoraliser. « Je me suis dit que ce n’était pas grave, que j’étais à ce poids-là, et que ces dernières années j’arrivais quand même à performer en trail. C’est clair que ça ne m’avantage pas, c’est un poids qui est quand même lourd à déplacer, mais je m’en suis contentée. »
Ce n’est finalement qu’en janvier qu’elle tente une dernière solution. « Je me suis dit : allez, je vais m’amuser à compter tout ce que je vais manger. Il s’avère que je demandais ces infos là aux cyclistes que je suis. Je voulais le faire pour moi, mais aussi pour vivre ce que je leur demandais de faire. Et c’est là que j’ai vu que j'étais encore à des kilomètres de ce que je devais manger par rapport à mes dépenses. »
« Quand Valentin [nutritionniste au sein du Pole Performance et des équipes de France] m’a dit : “Si tu veux retrouver tes règles, il faut manger. Tu vas probablement prendre du poids et tu restabiliseras, et puis tu pourras peut-être le perdre”, je n’y croyais pas. »
Alice utilise une application pour suivre ses apports alimentaires, non pas dans l’objectif de perdre du poids, mais pour comprendre pourquoi elle n’arrive pas à couvrir ses besoins. « Depuis, je mange plus. Je me forçais déjà à manger des quantités, mais je n’arrivais toujours pas à atteindre les chiffres que je devais atteindre pour compenser la perte d’énergie. Et c’est ce que je dis souvent à mes coureuses et aux coureurs : pesez vos repas, pas pour maigrir, mais pour vérifier que vous mangez assez. Ce n’est pas que vous mangez trop, c’est qu’en général, vous ne mangez pas assez. »
« Il n’y a pas un seul corps de la performance »
« Il y en a encore beaucoup trop, des étoiles filantes dans le sport, des filles qui se retrouvent en déficit énergétique parce qu’elles augmentent leur charge d’entraînement sans augmenter suffisamment leurs apports. Finalement, elles hyper-performent parce qu’elles ont perdu du poids et gardent encore leur puissance pendant un certain temps. Et ça pendant un an, un an et demi, deux ans, mais à un moment, le corps ne suit plus. Et là, c’est fini. Pour récupérer d’un RED-S (Relative Energy Deficiency in Sport ou syndrome de déficit énergétique chronique), ça peut prendre un, deux, trois ans. » explique Alice. Le RED-S est une situation chronique qui peut apparaître lorsque l’énergie apportée par l’alimentation ne suffit plus à couvrir à la fois la dépense liée à l’exercice et les besoins physiologiques de l’organisme. Ses conséquences peuvent concerner non seulement le poids, mais de nombreuses fonctions de l’organisme, notamment la fonction menstruelle, le métabolisme et, à terme, la performance.
Des exemples, il y en a plein : Samara Maxwell, Néo-Zélandaise victorieuse du classement général de la Coupe du monde de VTT cross-country en 2025, qui a interrompu la compétition pendant neuf mois pour se soigner d’un trouble du comportement alimentaire avant de faire son retour cet été, cite entre autres la traileuse. « Je n’attendais qu’une chose, c’était qu’elle fasse un bon résultat pour montrer que, parce qu’elle avait pris du poids, elle avait retrouvé un corps qui fonctionnait. Et elle a fait sixième à la Coupe du monde VTT des Gets. Comme quoi, on peut être performante sans pousser son corps à l’extrême. C’est très dur à faire comprendre à une fille que plus tu manges, plus tu écoutes ton corps, plus ton corps est sain, poursuit-elle. C’est hyper contre-intuitif. Mais ça fait plaisir de leur montrer qu’on peut gagner sans être obsédée par son poids, en ayant des gabarits atypiques. »
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