Son nom est tombé dans l’oubli et pourtant certains la considèrent comme la plus grande héroïne de l'histoire de l'Arctique. Ada Blackjack, femme inuite, a survécu pendant 57 jours dans l’île désolée de Wrangel, entièrement seule après la mort des quatre explorateurs qu’elle accompagnait. Voici son histoire édifiante.
En juin 1923, seule face au cadavre de son dernier compagnon, Ada Blackjack s’est retrouvée sur l’île déserte de Wrangler avec pour unique compagnie un petit chat nommé Vic. Dérisoire protection face aux ours blancs peuplant le site. Près de deux ans s'étaient écoulés depuis qu'une goélette l'avait déposée avec quatre jeunes explorateurs blancs partis pour revendiquer cette île arctique pour le compte des Britanniques.
Ada Blackjack, petite femme Inupiak de 23 ans, était arrivée là comme simple couturière. Son travail consistait à coudre pour les membres de l'expédition - tous des hommes - de solides vêtements chauds à partir de peaux de bêtes, indispensables à la survie dans le grand Nord. Pour se nourrir, les explorateurs avaient emporté six mois de provisions qu'ils comptait compléter sur place par le fruit de leur chasse. Il était prévu qu’une nouvelle équipe les relève au bout d’un an. Mais à l’été 1922, aucun navire ne se présenta. L'expédition tourna alors au drame. Trois explorateurs partirent chercher de l'aide en traîneau à chiens sur l'océan gelé, à quelque 100 miles au sud de la Sibérie, laissant la jeune Ada Blackjack seule pour s'occuper du quatrième membre de l'expédition, Lorne Knight, malade du scorbut.

La peur de mourir du scorbut ou de désespoir
La jeune Inuit mesurait à peine 1,50 m pour 45 kg, et ne connaissait rien à la survie en zones sauvages. Elle dut apprendre seule à chasser et à poser des pièges, à ramasser des racines, à couper du bois et surtout à échapper aux ours polaires affamés, tout en s'occupant sans relâche de Lorne Knight. A la mort de l’explorateur, en juin 1923, Ada Blackjack s'est battue pour survivre sur cette étendue désertique de 4506 m2 de glace et de toundra, où les températures estivales oscillent autour de -1°C. Vivant dans une solitude glaciale pendant les deux derniers mois de son séjour de deux ans, elle scrutait fréquemment l'horizon à la recherche de secours, torturée par la peur de mourir du scorbut ou de désespoir.
L'expédition de l'île Wrangel est un épisode curieux et déroutant de l'histoire de l'exploration de l'Arctique - au mieux, un exemple d'orgueil choquant ; au pire, un cas de négligence meurtrière. Après des années d'expéditions dans le Grand Nord, Vilhjamur Stefansson, un explorateur et ethnographe canadien charismatique, était convaincu que les Britanniques devaient revendiquer l'île Wrangel comme future base aérienne, station météorologique, voire comme lieu de rassemblement des rennes.
Seul hic : les Britanniques ne manifestaient aucun intérêt pour cette entreprise, quant au gouvernement canadien, il refusait de financer une telle expédition. Il vrai que Vilhjamur Stefansson avait acquis une réputation controversée après que le Karluk, un navire utilisé lors d'une précédente expédition, eut été emporté par les glaces, entraînant la mort de onze hommes, dont certains périrent sur l'île Wrangel.
L'ethnographe n’eut toutefois aucun mal à persuader quatre jeunes hommes avides d'aventure - Allan Crawford, 20 ans, Milton Galle, 19 ans, Lorne Knight, 28 ans et Fred Maurer, 28 ans - de se lancer dans l’aventure dans l'Arctique, mais sans lui. Occupé aux États-Unis par un circuit de conférences très lucratives, il n’avait aucune intention de les accompagner, mais il finança tout de même sur ses propres deniers six mois de vivre, donna aux explorateurs des instructions pour qu’ils engagent des familles inuites chargées de chasser, cuisiner et fabriquer des vêtements pour eux. Enfin, il ne manqua pas de leur assurer que l’Arctique était une région très hospitalière qui leur fournirait de la nourriture en abondance. Ainsi équipés, ils partirent, sans oublier dans leurs bagages les drapeaux britannique et canadien.
"Trop risqué" disent les Inuits
Mais dès le début, le sort s’acharna sur l’expédition qui prit mauvaise décision sur mauvaise décision. Les explorateurs avaient bien l'intention d'acheter un umiaq, canoé léger en peau et en bois parfait pour la chasse, mais le prix demandé, 120 dollars, leur sembla exorbitant. A la place, ils choisirent un bateau en peau beaucoup plus petit qui finit par être emporté par-dessus bord, et un doris en bois peu maniable. Quant aux Inuits engagés pour les accompagner - une pratique courante dans les expéditions arctiques de l'époque - tous se rétractèrent le jour du départ, à Nome, en Alaska. "Trop risqués", dirent-ils. Tous, à l’exception d’Ada Blackjack.
La jeune femme n'avait aucun intérêt personnel à revendiquer des territoires lointains pour des empires plus lointains encore, mais elle accepta d'y aller parce qu'elle avait besoin d'argent. Elle venait de perdre deux de ses trois enfants et de divorcer d’un mari qui l'avait battue et affamée pendant des années. Sans le sou, Ada Blackjack fut contrainte de placer son seul enfant restant, Bennett, tuberculeux, dans un orphelinat. C’est par désespoir qu’elle s'engagea dans cette expédition, pour payer les soins médicaux de son fils. Mais lorsqu'elle se rendit compte qu'aucun autre Inuit ne voulait venir, elle commença à douter. "J'ai d'abord pensé que j’allais faire demi-tour", raconta plus tard Ada Blackjack à un journaliste. "Mais j'ai finalement décidé que ce ne serait pas juste pour les garçons (les explorateurs, ndlr). Alors, j'ai pensé que je devais rester."
Dans l'attente du bateau...
A leur arrivée en septembre 1921, les quatre aventuriers ont commencé à faire des observations scientifiques et sont partis à la chasse – sans trop de préparation et surtout sans umiaq - et Ada Blackjack s’est mise à la couture, partagée entre les crises de désespoir et de solitude. En effet, laissée souvent seule avec Lorne Knight, elle tremblait. Imposant, fort et grande gueule, il ne l'appelait que "la femme". Avec le temps, cependant, les membres de l’équipe se sont montrés plus amicaux avec Ada. Les vivres étaient encore suffisants, et tous dînaient de ragoûts de morse et de graisse d'ours bouillie, assis devant des feux de bois flotté.
Mais vint la fin du deuxième été, les vivres étaient épuisés, mais l’équipe ne manquait pas d’optimisme pour autant. Dans leur journal, les hommes ne semblaient pas s'inquiéter du fait que leur garde-manger n'était pas rempli de viande, tant ils étaient convaincus que le bateau allait arriver et qu’ils allaient bientôt être relevés. Mais cet été-là, la banquise était exceptionnellement dense et le navire, que Stefansson avait payé en persuadant le gouvernement canadien de lui donner de l'argent pour des raisons humanitaires, ne put les atteindre. En octobre, l'équipe réalisa enfin qu'elle allait devoir passer l'hiver sur l’île. Trois mois plus tard, Maurer, Galle et Crawford partirent avec des chiens de traîneau affaiblis et affamés à travers la glace soufflée par le vent pour chercher de l'aide en Sibérie. Personne n’eut plus jamais de leurs nouvelles.
Piéger des renards, tirer les phoques
Elevée dans une école de mission méthodiste, Ada Blackjack ne savait pas grand-chose sur la survie dans la nature. Elle l’avait d’ailleurs expliqué aux explorateurs qui l’avaient rassurée : "elle n’aurait rien de tel à faire!" La jeune inuite se retrouva donc seule et sans expérience pour assurer sa survie. Lorne Knight était trop faible pour faire autre chose que rester vautré dans son sac de couchage en peau de cerf. Alors Ada Blackjack apprit à piéger les renards, et pour se chauffer et cuisiner, elle dû traîner du bois flotté et le couper. Elle apprit toute seule à tirer au fusil, tuant des oies et des phoques pour se nourrir et alimenter le malade. Elle parvint même à construire deux bateaux légers avec du bois flotté, de la toile et de la peau de bête qu'elle avait tirée, séchée et cousue elle-même, afin d’améliorer sa technique de chasse.
Pendant ce temps, l’état de Lorne Knight se dégradait. Cette force de la nature déclinait lentement. Les plaies s’étendaient à tout son corps, ses dents tombées les unes après les autres, les hémorragies se faisaient plus nombreuses, malgré tous les soins que lui procurait Ada. Matin et soir, elle lui appliquait du sable chaud sur les pieds pour le soulager et vidait son bassin. En retour, elle ne récoltait que son angoisse. L’homme lui lançait des livres à la tête en hurlant des horreurs. Allant jusqu’à lui dire qu’il comprenait pourquoi son mari la battait. Ada Blackjack partageait rarement ses émotions dans son journal, mais un jour, elle s'effondra : "Et il [mentionne] mes enfants et dit qu'il n'est pas étonnant que vos enfants meurent, vous ne prenez pas bien soin d'eux", écrivit-elle en avril 1923. "Il me tue lorsqu'il [mentionne] mes enfants que j'ai perdus. C'est la [pire] vie que j'ai jamais vécue dans ce monde".
Ada persista malgré tout à prendre soin de Lorne Knight, et même avec une certaine gentillesse. Plus tard, elle écrivit : "Je ne lui ai rien dit, mais avant d'aller dans mon sac de couchage, j'ai rempli sa tasse d'eau et je suis allée me coucher ». Blackjack craignait plus de se retrouver seule dans cette région hostile que d’affronter les colères de l’explorateur. Lorsqu'il est mort, dans la nuit du 22 au 23 juin 1923, elle pleura. Incapable de l'enterrer, elle barricada la tente contre les animaux sauvages et s’ installa dans la tente leur servant de cuisine.
Une peur panique des ours polaires
A cette époque, Blackjack n'avait aucun moyen de savoir si et quand un navire viendrait la secourir. Les notes de son journal sont basiques et jamais elle ne se plaint, alors que, les yeux gonflés, elle souffrait de maux de tête et de douleurs d'estomac : les symptômes du scorbut se développaient lentement. Dans un anglais approximatif et une prose de type haïku, elle raconte ses activités, le temps qu'il fait et sa reconnaissance envers Jésus. "J'ai attrapé une renarde femelle et je tire un traîneau et je coupe du bois", écrit-elle en mars 1923. "J'ai eu un bon repos aujourd'hui", écrit-elle en juillet. "Dieu merci."
Mais Ada Blackjack donne aussi parfois quelques indices sur son niveau de désespoir. Elle parle de rêves étranges. Elle a des visions d'un service religieux paisible à Nome, son village, qu'elle n'est plus sûre de revoir un jour. Elle fait des vœux pour son fils au cas où elle viendrait à disparaître. Elle souffre aussi d’une peur paralysante des ours polaires. Un jour, alors qu'elle chasse, elle échappe de justesse à un ours qui la traque. Pour sauver sa vie, elle choisit de lui abandonner le phoque qu'elle vient d’abattre. Il lui arrive aussi de devoir tirer sur des ours bruns affamés, depuis l'entrée de sa tente. Elle racontera plus tard qu'elle aurait pu devenir folle si elle n'avait pas eu la compagnie de Vic, le chat de l'expédition.
703 jours sur l'île dont 57 dans la solitude totale
Une nuit brumeuse pourtant, Ada Blackjack eut l’impression d’entendre le faible bruit d’un bateau. "Mais non" se dit-elle, "ça doit être le vent ou un oiseau". Mais le lendemain, le 19 août 1923, le Donaldson, en provenance de Nome, en Alaska, apparut. La jeune Inuite sauta de joie et d’excitation et courut, en riant et en pleurant, vers la rive.
Au total, Ada Blackjack resta sur l'île pendant 703 jours, dont 57 en solitaire. Son sauveteur, Harold Noice, resta impressionné par sa force d'âme. « Il y a longtemps que j’ai cessé de croire au culte des héros », déclara-t-il. « Mais j’ai été sidéré par la force de caractère de cette femme». Ada Blackjack retourna à la civilisation en grande pompe, les journaux du continent la présentant même comme la "femme Robinson Crusoé". À Nome, elle retrouva ses sœurs et son fils, Bennett.
"On doit lui reconnaître d’incroyables capacités d'adaptation pour avoir survécu, seule, dans un environnement aussi sauvage", déclara John McCannon, professeur d'histoire à l'université du New Hampshire du Sud et auteur de « A History of the Arctic : Nature, Exploration, and Exploitation ». "Les autochtones ont joué un rôle incroyablement important dans ces expéditions, mais ils n’ont que très rarement atteint la notoriété des explorateurs blancs qu'ils aidaient", rappela-t-il.
Accusée d'avoir négligée son compagnon
Malgré sa renommée, la vie ne cessa d'être une lutte quotidienne pour Ada Blackjack. Son fils Bennett se débattit avec des problèmes de santé jusqu'à sa mort, à l'âge de 58 ans, en 1972. Et, contrairement à Vilhjamur Stefansson et d’autres, la jeune Inuit ne tira aucun profit de l'expédition. Alors que l'ethnologue publia « The Adventure of Wrangel Island » en 1925, en s’appuyant largement sur le journal d’Ada Blackjack. Par la suite, certains journaux ont même publié des accusations selon lesquelles elle ne se serait pas bien occupée de Lorne Knight, accusations démenties par la suite par la famille de l’explorateur et par Vilhjamur Stefansson lui-même. Elles ont finalement été retirées, mais ces critiques publiques injustifiées ont fait du mal à Ada Blackjack qui s’est alors juré de ne plus parler aux journalistes, une promesse qu'elle a tenue pendant près de 50 ans et qui a contribué à la faire tomber dans l'oubli. Elle s'est remariée et a divorcé deux fois et a eu un autre fils, Billy. Elle a failli mourir de la tuberculose, est tombée dans la pauvreté et a mené une vie tranquille entre l’élevage des rennes, la cueillette des baies sauvages et la chasse, jusqu’à sa mort, à Anchorage, en 1983. Elle avait alors 85 ans.
Dans ses vieux jours, Ada Blackjack recommença à accorder quelques interviews, et son histoire refit surface de temps en temps. "Certains disent qu'elle est la plus grande héroïne de l'histoire de l'Arctique", a écrit un journaliste du Boston Globe en 1973. Au cours des 15 dernières années, quelques livres ont raconté son épreuve.
Enfin, et pour boucler l’histoire, rappelons que tous les hommes embarqués dans cette expédition sont morts pour rien. En 1924, l'île Wrangel est devenue une partie de la Russie, qui l'a utilisée comme camp de concentration pour les prisonniers politiques et comme terrain d'entraînement pour les agents étrangers du KGB, entre autres. Aujourd'hui, elle est en grande partie une réserve naturelle. Outre les morses, les ours polaires, les renards arctiques et les oies des neiges, les seuls visiteurs sont des chercheurs et des bateaux de croisière occasionnels. Les croix qui marquaient autrefois les tombes de jeunes hommes aventuriers ont été pulvérisées par le vent et la neige il y a bien longtemps. Il ne reste aucun signe de la femme qui leur a survécu à tous.
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