Trois émoticônes sur Instagram ont suffit à Kilian Jornet pour annoncer hier que la team Jornet/Forsberg allait s'agrandir sous peu d'un nouveau membre. La naissance de leur fille Maj, le 24 mars 2019, avait suscité une avalanche de likes sur les réseaux mais aussi pas mal de spéculations sur son avenir en tant qu'athlète, l'enfant des deux stars du trail devenant soudain l’objet de tous les fantasmes. Mais que dit exactement la science sur l’héritage génétique des enfants de champions ? Notre collaborateur Camille Belsoeur avait alors enquêté sur le sujet. Nous reproduisons aujourd'hui son article et en profitons au passage pour féliciter Kilian et Emelie.
Sur la planète trail, c’est un évènement qui a déclenché plus d’engouement que la victoire d’un athlète sur une grosse course. L’Espagnol Kilian Jornet, légende de la course en montagne, et la Suédoise Emelie Forsberg, championne du monde de skyrunning en 2014, ont annoncé, le 24 mars, la naissance de leur fille. Sous le post Facebook de Kilian Jornet, sobrement intitulé “gratitude et bonheur” : 28 000 likes. Le triple de ce que recueillent habituellement les photos de ses réalisations les plus spectaculaires, telle sa descente à ski du très vertical Troll Wall, cet hiver en Norvège.

Parmi le flot de commentaires, beaucoup de félicitations et de fantasmes : “Bienvenue à l’ultra bébé”, écrivent de nombreux fans, pour qui la progéniture de ces deux grands champions a forcément un destin tout tracé dans les disciplines d’ultra-endurance en montagne ou encore en ski-alpinisme. Mais peut-on vraiment affirmer que l’enfant de deux grands champions héritera forcément d’un patrimoine génétique extraordinaire ?
Les médaillés olympiques à la loupe
Ces dernières années, plusieurs scientifiques se sont penchés sur la question. Chercheuse à l’Institut de Recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport (IRMES), Juliana Antero a co-signé en septembre 2018 un article universitaire qui fait référence dans le domaine. Avec une équipe de scientifiques de l’IRMES, elle s’est intéressée aux performances des athlètes médaillés aux Jeux olympiques entre 1896 et 2012. Avec une question : un sportif qualifié aux JO a t-il plus de chance de remporter une médaille si un membre de sa famille, grand-mère, cousin, soeur, jumeau… a déjà remporté une médaille dans le passé?
Sur un échantillon de 125 051 olympiens, le constat est sans appel. “La probabilité de gagner une place sur le podium est significativement plus élevée parmi les olympiens ayant un lien de parenté avec un ancien médaillé olympique”, confie Juliana Antero. De manière générale, un athlète engagé aux JO a 20,4% de chances de remporter une médaille. Ce taux de réussite grimpe à 43,4% pour l’enfant d’un médaillé olympique qui participe lui-même aux JO quelques années après son père ou sa mère, et même à 85,7% si votre jumeau a déjà remporté une médaille.

L’étude menée par Juliana Antero va même plus loin, en montrant que le taux de réussite entre jumeaux monozygotes (les “vrais” jumeaux) et dizygotes (les ”faux”) varie de manière importante. Même élevé dans un environnement sportif identique à celui de son “faux” jumeau champion, un olympien aura moins de chance de monter sur le podium que le “vrai” jumeau d’un médaillé olympique, ces deux derniers possédant le même patrimoine génétique. “Une telle différence nous autorise à estimer que l’héritabilité génétique compte pour 20% dans la performance d’un athlète médaillé aux JO”, affirme Juliana Antero.
Les gènes du sport
D’autres études ont identifié des gènes prédictifs de la performance, particulièrement dans les sports d’endurance, où la consommation maximale d’oxygène d’un individu lors d’un effort intense - la fameuse VO2 max - détermine très largement son potentiel. “On sait par exemple que la variation génétique du gène HFE, qui améliore le transport de l’oxygène, est deux fois plus présente chez les athlètes d’endurance que dans l’ensemble de la population. Elle est même 12 fois plus fréquente parmi les meilleurs athlètes mondiaux”, explique Grégoire Millet, professeur à l’Institut des sciences du sport de l’université de Lausanne.
Spécialiste du sport de haut-niveau, il a récemment suivi les traileurs du team Salomon pour étudier leur économie de course en montagne et dans la plaine. “La performance est évidemment multifactorielle. Mais il serait incohérent de nier l’aspect génétique. Il est aujourd’hui reconnu que le patrimoine génétique compte pour 25% de la performance d’un athlète”, confirme Grégoire Millet.
Concernant la VO2 max, l’influence des gènes, et donc de l’héritage, serait encore plus importante. Une étude, publiée en 2016 dans la revue scientifique BMC Genomics, a montré que 97 gènes ont été associés à une amélioration forte de la VO2 max avec un entraînement spécifique. Les auteurs estiment que la capacité de progression de la VO2 max d’un individu via un processus d’entraînement est pour environ 50% liée à son héritage génétique.
Les effets de la haute altitude
En plus de la génétique, les autres aspects déterminants dans la performance sont la transmission du savoir-faire sportif par les parents, comme par exemple apprendre à avoir une bonne gestuelle en descente en trail, le nombre d’heures de pratique d’un sport ou encore l’âge auquel un enfant va commencer une activité physique régulière.
“On sait que c’est à la puberté et dans la période qui suit qu’un enfant développe le plus sa VO2 max. S’il manque ce créneau, il ne pourra jamais rattraper son retard ensuite, quel que soit son potentiel”, explique Grégoire Millet. Kilian Jornet a d’ailleurs l’habitude de dire que son entraînement a débuté à l’âge de trois ans, quand il marchait en montagne avec ses parents, comme il le raconte dans son dernier film “Path to Everest”.

Un autre aspect important, en trail ou ski-alpinisme, est l’adaptation à l’altitude. Kilian Jornet a passé une partie de son enfance dans le refuge tenu par son père, à 2 000 mètres d’altitude, dans les Pyrénées catalanes. “En Suisse, une étude avait été menée pour comparer l’adaptation physiologique à l’altitude d’adolescents d’origine suisse et d’adolescents d’origine népalaise. Ils vivaient tous en plaine en Suisse depuis leur plus jeune âge. Ils ont été amenés à 4 000 mètres d’altitude dans le Valais pour comparer leur adaptation au manque d’oxygène. Les enfants d’origine népalaise avaient un gros avantage grâce à leur patrimoine génétique issu de leurs parents ou grands-parents”, poursuit Grégoire Millet.
Emelie Forsberg n’a, quant à elle, pas vécu son enfance en haute montagne. Mais très jeune, elle a pratiqué toutes sortes d’activités en nature sur le littoral suédois. “Course d’orientation, randonnée, escalade, ski et cueillette de champignons et de baies ont été une part fondamentale de sa vie quand elle était très jeune”, peut-on lire dans un article qui lui était consacré dans les pages du journal britannique The Guardian.
Le phénomène de “régression à la moyenne”
S’il est donc acquis que le bébé de Kilian Jornet et Emelie Forsberg héritera de gènes qui semblent façonnés pour le sport d’endurance, la science a également démontré que la recombinaison génétique, résultat du mélange de deux patrimoines génétiques, offre au nouveau-né un génotype unique, avec des gènes identiques à l’un ou l’autre ses parents et d’autres différents. Auteur du livre référence Le gène du sport, l’Américain David Epstein est ainsi dubitatif quand on lui demande si la progéniture de l’Espagnol et de la Suédoise a le potentiel pour devenir encore plus fort que ses deux champions de parents.
“Il y a un concept important à avoir en tête quand on parle du bébé de Jornet et Forsberg. C’est ce qu’on nomme “la régression à la moyenne”. Cela signifie que plus des parents sont extrêmes dans leur patrimoine génétique, et plus il est probable que l’enfant présente des caractéristiques plus proches de la moyenne ou “moins extrêmes”.

Un exemple très documenté est celui de la taille de l’être humain. Imaginons que deux individus qui mesurent 2m10 aient des enfants. Il est extrêmement probable que leurs enfants soient tous plus grands que la moyenne des gens, mais aussi extrêmement improbable que ces enfants soient aussi grands que leurs parents. Plus les parents sont extrêmes et plus les enfants seront plus grands ou plus endurants que la moyenne, mais moins aussi ils auront de chances d’être aussi extrêmes que leurs parents”, explique David Epstein.
On peut donc affirmer que l’enfant de Kilian Jornet et Emelie Forsberg a de très grandes chances de posséder un patrimoine génétique qui en fera un athlète largement supérieur à la moyenne dans les sports d’endurance, voire un champion. Mais un champion qui, en matière de probabilités, a peu de chances d’atteindre le niveau presque inégalé de ses parents. Il faudra tout de même attendre quelques années pour le vérifier.
Article initialement publié le 4 avril 2019, mis à jour le 23 octobre 2020
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