Dans le paysage de la jeune génération française, Esteban Daligault fait partie de ceux qui grimpent fort. Très fort. Mais il serait réducteur de le ranger trop vite dans la catégorie des athlètes obsédés par la performance, entièrement focalisés sur la cotation et la progression chiffrée. Chez lui, rien ne donne l’impression d’une quête frénétique. Il n’a ni le discours ni l’attitude de ceux qui structurent leur vie autour d’un degré supplémentaire. Pas très bavard, il faut relancer la discussion pour qu’il offre des détails. Timide ? Pas vraiment. Nonchalant ? Pas davantage. Plutôt un jeune homme de 25 ans qui aime profondément ce qu’il fait et qui, au passage, signe l’ascension de voies réputées parmi les plus exigeantes. La dernière en date : « Bon Voyage » à Annot, ouverte en 2023 par James Pearson et longtemps considérée comme l’une des voies d’escalade traditionnelle les plus dures au monde. Une performance qui le stimule, certes, sans lui monter à la tête.
Le 12 décembre dernier, Esteban réalise l’ascension de Bon Voyage, longtemps considérée comme la voie d’escalade traditionnelle la plus difficile au monde, jusqu’à ce que Connor Herson signe récemment l’ascension deDrifter's Escape, côté 9a+. La performance n’en reste pas moins majeure dans l’univers du trad, où la ligne ne compte qu’une poignée de répétitions : James Pearson, Adam Ondra, Seb Berthe et Jacopo Larcher. Pourtant, Esteban n’en fait pas une affaire d’État. Il attend plus d’un mois avant d’annoncer la nouvelle sur ses réseaux sociaux, le 28 janvier. Quand on l’interroge sur le sujet, il raconte le processus sans emphase ni dramatisation quelconque. « C’était cool », résume-t-il simplement. Cool. Le mot revient souvent.
Dans la vidéo tournée sur place, on découvre un jeune homme aux lunettes fines, cheveux noirs légèrement en bataille, Vans aux pieds. Une silhouette qui évoque davantage le skatepark que la salle d’entraînement hyper structurée. Ce détail n’est pas anodin. Esteban a grandi avec le skate : « J’aime bien l’univers qui tourne autour, explique-t-il, que ce soit dans la manière de vivre, on ne se prend pas trop la tête, on partage entre potes. » Un passe-temps qu’il pratique à un niveau très modeste, précise-t-il, presque pour désamorcer toute idée de performance. Même état d’esprit dans ses projets d’escalade, où la dimension de performance est pourtant beaucoup plus marquée. La clé, peut-être, de sa réussite. « Quand je m'attaque à des projets durs, j’essaie quand même de garder un peu cette approche cool. Comme quand tu vas au skatepark. » Une phrase qui résume assez bien le personnage.
Né à Sallanches, grandi entre la vallée et Chamonix où vivent toujours ses parents, Esteban Daligault, 25 ans, est installé à Grenoble depuis plusieurs années, une ville qui lui permet aujourd'hui de naviguer facilement entre falaises, grandes voies et projets alpins. Mais l'escalade n’a pas toujours été une évidence pour lui. Il commence jeune, mais nous confie qu’au début, il n’aimait pas trop ça. « Je préférais faire du skate ou aller me balader en montagne ». La montagne en revanche, fait partie de son environnement dès l’enfance. Son père, guide de haute montagne, l’amène gravir le Mont Blanc à l’âge de dix ans, et lui donne une culture alpine.
À l’adolescence, l’escalade prend davantage de place. Il fait un peu de compétition, « mais je n’étais pas très fort, glisse-t-il. Et depuis, j'ai toujours continué à grimper ». Il mentionne avoir mis l’alpinisme entre parenthèses pendant ses études — une license STAPS, puis un diplôme d’État supérieur à l’INSEP à Paris — et parce qu’il est devenu entraîneur et ouvreur en escalade au pôle France de Voiron à Grenobles. Lorsqu’il résume son parcours, il préfère rester large : « Je fais plein de pratiques différentes. Tout est un peu lié. » Derrière cette formule concise se dessine une pratique polymorphe : falaise sportive, grandes voies, mixte, trad, alpinisme. « Et là, depuis deux ans, j'essaie d’en refaire pas mal. Et de regrimper beaucoup. »
« Pas mal » et « beaucoup ». Son répertoire en témoigne. En alpinisme, il a réalisé Base (M8+/7a, 1000 m) au Petit Dru, Incroyable (8a) au pilier Rouge du Brouillard, la voie Petit (8a+, 450 m) au Grand Capucin, toutes dans le massif du Mont-Blanc. En 2025, il enchaîne la Directe du 7 dans les Écrins : une ascension inédite, sept grandes voies dans le 7e degré, sept sommets emblématiques reliés en sept jours, en binôme avec Baptiste Obino. L’année dernière, il libèrait la Directe de l’Amitié (1100 m, M9+) aux Grandes Jorasses avec Virgile Devin et Simon Martinez. En falaise sportive, il coche huit 9a, dont Bio Sharma Graphie L1+2 (9a) au Rocher de Beverau avec Mejdi Schalck. Un répertoire bien rempli, donc, mais qu’il ne mentionnera pas lors de notre entretien.
Une nouvelle voie vient pourtant s’y ajouter. « Bon Voyage », 9a, qu’il décrit, sur son post Instagram comme la ligne « la plus atypique et certainement l’une des plus esthétiques que j’aie eu la chance de grimper. La logistique et le processus nécessaire pour enchaîner cette section difficile en trad fut vraiment excitant. » Située dans la Chambre du Roi, à Annot, un site de grès aux parois hautes et rapprochées, elle forme presque une cavité. « Il n’y a pas beaucoup de sites d'escalade sur grès parce que c'est un rocher qui est friable, explique Esteban. Là, ce n’est pas le cas. Quand tu es en bas, ça fait un mur vraiment tout lisse avec une fissure au départ et des trous qui traversent. Il y a pile assez de trous, et ils ont la bonne forme pour que ça marche à la fois en escalade et surtout en trad. Et ça, c’est exceptionnel dans des lignes comme celle-là. »
Le grimpeur découvre le site il y a deux ou trois ans, avec Le Voyage (8b+), la version « plus accessible », de Bon Voyage, ouverte elle aussi par Pearson. Même départ, mais là où le 8b+ monte droit, le 9a traverse à gauche. « En faisant le 8b+, je me suis dit que le 9a avait l’air sympa, mais sans avoir la prétention de vouloir l’essayer. Je n’étais pas du tout capable de faire ça. Et en fait, l'hiver dernier, je cherchais des projets et j'ai décidé que j'aimerais bien aller voir ce que ça valait. J'étais devenu plus fort en escalade. Et voilà. » conclut-il.
« Le processus est hyper long, notamment parce qu’il y a tout à découvrir, la voie, les mouvements. En trad, tout est plus complexe. On ne peut pas travailler la voie comme en sportive, dégaines par dégaines. Quand tu ne connais pas la voie, il faut descendre du haut, mais à plusieurs endroits différents dans la largeur (vu que c’est une traversée). Les deux premiers essais, c’étaient vraiment de la découverte. Je ne pouvais même pas essayer d'enchaîner la voie. »
Mentalement aussi, le trad impose un autre rapport à la chute. Les protections – 8 ou 9 coinceurs au total – sont beaucoup plus loin les unes aux autres que des dégaines. « Quand on connaît mieux la voie et qu’on est déjà tombé plusieurs fois dessus, on est plus décontracté, ça change un peu dans la tête et on s’autorise à tomber. Mais au début, ça rentre un peu les fesses », reconnaît-il.
Après deux essais en février dernier, Esteban revient à l’automne, et effectue cinq ou six essais de plus. Le déclic arrive lors de sa deuxième séance de novembre. « J’ai changé un peu de méthode, et j’arrivais beaucoup mieux à faire la section dure, juste avant la fin. » Concrètement, la position de son pied droit, « deux centimètres plus à gauche ». Un détail presque dérisoire, mais qui change la dynamique d’un mouvement clé, très éloigné des prises. « En décalant mon pied, ça a changé pas mal de choses : je me suis senti proche de le faire . »
La pression du jour J, c’est la météo qui la lui enlève. La veille, il tombe au tout dernier move. Or, le lendemain, il devait rentrer chez lui, à Chamonix. « Ce matin-là, les conditions étaient parfaites : il y avait du vent, il faisait froid, c’était bien. Mais le lendemain, il y avait du brouillard, et ça m’a fait penser que je n’avais aucune chance de la faire. Au final, ça m’a enlevé la pression. »
Qu’est-ce qui a changé depuis ? « Pas grand-chose », répond-il. Un peu plus de visibilité auprès des sponsors, 800 abonnés de plus, et puis c’est tout. « Mais c’est très bien comme ça. J’ai ma petite vie avec mes projets. J’ai toujours envie de faire plein de trucs. » S’il y a une évolution, elle tient surtout dans la perception qu’il a de lui-même : « Je me suis rendu compte que j’étais capable de faire des voies comme ça. Et ça m’a permis de me projeter dans d’autres voies que je n’avais pas forcément imaginées. » Dans le viseur : Tribe, l’un des rares 9a trad existants, à Cadarese, en Italie, mais aussi de nombreux projets alpins cet hiver.
Il n’y a pas eu de rebondissements spectaculaires dans l’histoire de Bon Voyage. Pas de stagnation interminable, pas de crise majeure. « Ça a été assez linéaire », résume-t-il. Il rejoint ainsi la liste très restreinte des répétiteurs après Adam Ondra, Jacopo Larcher ou encore Seb Berthe, des grimpeurs qu’il admire mais auxquels il ne se compare pas : « Je suis trop content de pouvoir grimper avec eux. Mais, moi, j'ai un peu aussi mes propres rêves. »
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