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Les anglais sur le toit du monde
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70 ans de la conquête de l’Everest : 29 mai 1953, les Britanniques sur le toit du monde

  • 22 mai 2023
  • 9 minutes

Coralie Havas Coralie Havas Passionnée d'escalade, de montagne et de culture outdoor au sens large, Coralie est journaliste pour Outside. Elle est basée à Uzès quand elle n'est pas sur la route à bord de son van.

« On l’a eu, ce salaud ! » s’écrit Edmund Hillary le 29 mai 1953, quelques minutes après avoir vaincu, aux côtés du Népalais Tenzing Norgay, l’Everest (8849 m) ou Chomolungma, déesse mère du monde pour les peuples himalayens. Jour par jour, heure par heure, retour sur ce moment historique, victoire de l’opiniâtreté britannique et de l’organisation millimétrée du colonel de la British Army, John Hunt, chef de l’expédition. Premier volet de notre série Everest 1953.

Gravir l’Everest ? L’idée est évoquée par le président de l’Alpine Club, Clinton Thomas en 1885 - à une époque où les Britanniques sont les maîtres du monde - dans le livre « Above the Snow Line » (« Au-dessus des neiges »). Quelques années plus tard, en 1904, Francis Younghusband, président de la Royal Geographical Society (société savante londonienne qui va contribuer au financement des expéditions vers le toit du monde), obtient du Dalaï-Lama quelques droits d’accès au Tibet, pays profondément isolationniste. À cette occasion, John Claude White réalise la première photographie de la face Est depuis Kampa Dzong à une distance de 150 kilomètres.  

Ayant échoué à conquérir les extrémités nord et sud du globe, l’Everest représente pour les Anglais « un troisième pôle ». C’est pourquoi dès la fin de la Première Guerre mondiale, des expéditions au départ de Darjeeling, au nord des Indes britanniques, explorent une région encore inconnue qui suscite les plus grandes convoitises. Et pour les alpinistes, habitués aux sommets des Alpes ne dépassant pas les quatre mille mètres, la chaîne de l’Himalaya est un nouveau territoire dont ils sous-estiment clairement la difficulté. La première expédition, dirigée par le colonel Charles Howard-Bury en 1921, a pour objectif principal de cartographier la montagne et de repérer l'itinéraire le plus facile. Elle parvient au col Nord (7020 m), identifié comme étant la clé menant au sommet, avant d'être forcée de faire demi-tour, surprise par la mousson. Quoiqu’il en soit, c’est une avancée considérable.

En 1922, une seconde expédition, menée par Charles Granville Bruce, atteint l'altitude de 8 320 mètres lors d'une deuxième tentative avec assistance respiratoire, un record mondial. Mais une avalanche fait les premières victimes recensées sur le toit du monde - sept Sherpas. Deux ans plus tard, en 1924, s’écrit l’un des grands mystères de l’Everest. George Mallory, obsédé par cette montagne depuis 1921, accompagné du jeune Andrew Irvine, lance l’assaut. Aux alentours du sommet, sur l’arête nord-ouest, vers 8600 mètres, ils disparaissent à jamais dans une tempête de neige. Ont-ils atteint le sommet du toit du monde ? Une question qui continue de faire couler beaucoup d’encre. Par la suite, dans les années 1930, plusieurs autres expéditions britanniques sont tentées, sans succès.

Tout bascule lorsque la République populaire de Chine envahit, le 7 octobre 1950, le Tibet, fermant la route pour l’Everest aux autres pays du monde. Le gouvernement népalais, jusqu’alors une monarchie fermée qui n’ouvrait pas ses portes aux alpinistes étrangers, décide d’autoriser des expéditions sur ses versants. Les cartes sont rebattues, l'expédition britannique de 1951 est forcée de se tourner vers le Népal. Menée par Eric Shipton, elle franchit pour la première fois la cascade de glace du Khumbu et atteint l'insaisissable combe Ouest avant de faire demi-tour devant la dernière grande crevasse. C’est désormais certain, l'Everest peut être vaincu depuis le versant népalais. Hélas, au grand regret des Britanniques, bénéficiaires d'un accès exclusif à la montagne pendant trente et un ans depuis le versant tibétain, au nord, le gouvernement népalais accorde un permis à une expédition suisse en 1952.

Everest 1953, pas le droit à l’erreur pour les Britanniques

Cette année-là, les Suisses vont améliorer le record d’altitude atteint sur l’Everest à 8595 mètres avant de s’avouer vaincus par la fatigue et les conditions atmosphériques désastreuses. Soulagement pour les Britanniques, qui demeurent toutefois soumis à une certaine pression en 1953, créneau qui leur a été accordé. Rappelons que les Français ont réservé l’ascension de 1954 et les Suisses celle de 1955 pour leur deuxième tentative. En cas d’échec, les Anglais ne pourraient donc retenter leur chance qu’en 1956. Autant dire que le « troisième pôle » risque de leur passer sous le nez s’ils échouent en 1953. Ce qui n’est absolument pas concevable pour cette nation qui convoite ce sommet depuis plus de trente ans. Surtout qu’en juin 1953, on a prévu de couronner à l’abbaye de Westminster la nouvelle reine, Elizabeth II. Conquérir l’Everest serait l’occasion idéale de faire rayonner l’empire britannique à travers le monde.

Cette neuvième tentative devant être une victoire, qui de mieux qu’un militaire pour lancer l’assaut ? John Hunt, colonel de la British Army et ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, est alors invité à prendre la tête de d’expédition. Ce qui va en étonner plus d’un. Sans pourtant remettre la légitimité de Hunt en cause, il y a de quoi s'interroger. Pourquoi ne pas choisir Eric Shipton qui a mené l’expédition de reconnaissance depuis le Népal en 1951, ainsi que l’expédition britannique au Cho Oyo (8188 m) l’année suivante ? À vrai dire, John Hunt, bon grimpeur au demeurant, est principalement retenu pour ses qualités de commandement. Gardons à l’esprit que les Anglais n’ont pas vraiment le droit à l’erreur sur cette énième tentative.

Avec son adjoint, Hunt va constituer une solide équipe d’alpinistes composée d’Alfred Gregory, Charles Evans, Tom Bourdillon qui a récemment mis au point un appareil à oxygène à circuit fermé, George Lowe, Edmund Hillary, un apiculteur qui grimpe depuis huit ans seulement, Mile Westmacott, président du club d’escalade d’Oxford, George Band, président du club d’escalade de Cambridge, Charles Wylie, rescapé des geôles japonaises, et Wilfrid Noyce, professeur de 34 ans, excellent écrivain. Sans oublier Tenzing Norgay, grimpeur à part entière, qui a participé, depuis 1935, à quasiment toutes les expéditions sur l’Everest. Une référence et surtout un gage de sécurité dans ces environnements hostiles. Le Népalais a notamment établi, aux côtés du suisse Raymond Lambert, le record d’altitude, à 8595 mètres, en 1952. La plupart des hommes sélectionnés ont déjà fait leurs preuves au Cho Oyo (8188 m) l’année précédente. En ce qui concerne l'équipe média et l'assistance médicale - le journaliste James Morris, correspondant du Times, le cameraman Tom Stobart, chargé de rapporter des images de l’exploit en vue d’un prochain film, le physiologiste Griffith Pugh et le médecin Michael Ward, tous deux par ailleurs très bons alpinistes - ils ne sont acceptés qu'avec réticence par le chef de l’expédition.

L’expédition millimétrée menée par John Hunt

Ayant en mémoire plusieurs échecs britanniques marquants depuis les années 1920, en particulier celui de 1924 où Mallory et Irvine ont disparu sur les hauteurs de l’Everest après avoir été aperçus non loin du sommet, l’expédition menée par Hunt décolle pour le Népal au printemps 1953, après de longs mois d’entraînement aux techniques d’alpinisme sur les pentes du pays de Galles. Réunis à Katmandou le 8 mars 1953, les membres de l’expédition sont accueillis par l'ambassadeur britannique, aucun hôtel n'existant dans la ville à l'époque.

Début mars, vingt Sherpas, sélectionnés par l'Himalayan Club, arrivent à Katmandou pour aider les alpinistes à transporter l’énorme chargement (7,5 tonnes de matériel !) jusqu'à la combe Ouest et au col Sud (7906 m). Ils sont dirigés par Tenzing Norgay, qui va tenter pour la sixième fois de gravir l'Everest. Si ce dernier se voit offrir un lit, les Sherpas restants doivent dormir sur le sol d’un vieux garage. Le lendemain, en guise de protestation contre le manque de respect qu'on leur a montré, ils urinent devant l'ambassade. Ce qui n’empêche pas un premier groupe de quitter Katmandou, le 10 mars, avec 150 porteurs. Un second, accompagné de 200 porteurs, fera de même le lendemain. L’objectif ? Traverser le Népal jusqu’aux premiers contreforts de l’Himalaya. Après seize jours de marche, ils atteignent le monastère de Thyangboche, phare de la culture bouddhiste, le plus grand de la région du Khumbu, les 26 et 27 mars, débutant le processus d'acclimatation en altitude prévu pour durer jusqu’au 17 avril.

Une série de camps avancés sont progressivement établis par la suite. L'équipe atteint le camp de base de l'Everest (5455 m) le 12 avril 1953. Quelques jours sont ensuite consacrés, comme prévu, à la recherche d’un itinéraire à travers la cascade de glace du Khumbu. Un camp II, à 5900 mètres, est ensuite dressé par Edmund Hillary, George Band et George Lowe le 15 avril. Il leur aura fallu plus de trois jours pour y parvenir, les chutes de neige quotidiennes venant effacer les traces de la veille. Le camp III est monté au sommet de la cascade de glace à 6 200 mètres le 22 avril et le camp IV - camp de base avancé - à 6 400 mètres par John Hunt, Tom Bourdillon et Charles Evans le 1er mai. Les trois hommes effectuent par la suite une reconnaissance de la face du Lhotse (8516 m) le 2 mai, et le camp V est établi à 6700 mètres le 3 mai. Le 4 mai, Bourdillon et Evans, assistés de Michael Ward et Charlie Wylie, atteignent le camp VI à 7000 mètres sur la face du Lhotse, et un peu moins de quinze jours plus tard, le 17 mai, Wilfrid Noyce et George Lowe dressent le camp VII à 7300 mètres. Le 21 mai, Noyce et le Sherpa Annullu (le frère cadet de Tenzing) atteignent le col Sud, un peu en dessous des 7900 mètres.

Ensuite, le 26 mai, la première des deux équipes d'assaut précédemment sélectionnées par Hunt, composée de Tom Bourdillon et de Charles Evans, se met en marche vers le sommet. Ils réussissent la première ascension du sommet Sud (8750 m) à 13h, cent mètres en dessous du sommet principal avant de faire demi-tour, vingt minutes plus tard, épuisés, notamment en raison d’un dysfonctionnement des dispositifs d'approvisionnement en oxygène.

Deux jours plus tard, le 28 mai, l’équipe de soutien de la cordée Hillary/Tenzing, composée de George Lowe, Alfred Gregory et Ang Nyima partent pour le col Sud à 8h45 avec pas moins de 18 kilos de matériel. Presque aussi chargés, Hillary et Tenzing décollent vers 10 heures.

À 13h30, vers 8500 mètres d’altitude, les cinq hommes trouvent enfin une petite plate-forme leur permettant de fixer une tente. George Lowe, Alfred Gregory et Ang Nyima redescendent alors. La cordée Hillary/Tenzing se retrouve seule pour installer son campement, ce qui lui prendra plus de trois heures. Ensuite, le duo mange avec appétit une soupe de poulet avec des pâtes, des sardines, des dattes et des abricots au sirop, prenant de temps en temps de l’oxygène et buvant de l’eau citronnée. Ils n’imaginent pas qu’ils sont en train de vivre une nuit dans le bivouac le plus élevé jamais établi par des hommes.

« On l’a eu, ce salaud ! »

Le lendemain, la cordée tente sa chance. Edmund Hillary et Tenzing Norgay quittent le camp à 6h30. Emmitouflés dans des combinaisons garnies de duvet d’oie, portant pas moins de trois paires de gants, ils remontent l’arête sur une neige cassante très désagréable. Près de deux heures plus tard, à 9h, ils arrivent au sommet Sud (8750 m). L’arête sommitale qui domine le versant Est est très cornichée à droite mais la neige est dure, propice à avancer sans trop de frayeurs. Hillary et Tenzing abordent ce ressaut rocheux d’une douzaine de mètres qui prendra plus tard le nom de « ressaut Hillary ».

À 11h30, les voilà sur le toit du monde. « Je me retournai pour regarder Tenzing » écrit Hillary. « Son masque à oxygène et les chandelles de glace qui pendaient à ses cheveux ne suffisaient pas à cacher son sourire radieux. Je lui serrai la main. Cela ne suffisait pas. Impulsivement, Tenzing me prit par l’épaule et nous nous donnâmes de grandes claques dans le dos pour nous féliciter mutuellement ».

Hillary sort ensuite son appareil et photographie le Népalais qui brandit son piolet auquel sont attachés le drapeau des Nations unies, l’Union Jack, le drapeau népalais et le drapeau indien. Chacun dépose des offrandes. Avant de redescendre, Hillary regarde, par acquis de conscience s’il n’existe pas une trace de Mallory et Irvine. Mais il ne voit rien.

Quelques heures plus tard, à George Lowe qui le rejoint près du col Sud, Hillary prononce cette parole à jamais gravée dans les esprits : « On l’a eu, ce salaud ! ».

Tenzing et Hillary
Tensing et Hillary (John Henderson)

Qui, d’Edmund ou de Tenzing, a mis en premier les pieds sur le toit du monde ?

Les nouvelles du succès de l'expédition parviennent rapidement à Londres le matin du 2 juin 1953, jour du couronnement de la reine Élizabeth II. De retour à Katmandou, quelques jours plus tard, Hunt et Hillary découvrent qu'ils ont été nommés chevaliers de l'ordre de l'Empire britannique. Le Népalais Tenzing Norgay reçoit quant à lui la George Medal (une récompense créée par le roi britannique George VI en 1940, pour récompenser les membres du Commonwealth auteurs d'actions héroïques).

Mais une polémique va très vite agiter les journaux. Qui, d’Edmund Hillary ou de Tenzing Norgay, a posé en premier le pied sur le sommet ? Une question qui intéresse d’autant plus les commentateurs que le chef de l’expédition John Hunt a, semble-t-il, tenté de minimiser le rôle joué par le Népalais, le qualifiant publiquement de simple « porteur ». Ce dont s’agace l’intéressé. « À partir du glacier de Khumbu, j’ai pratiquement dirigé les opérations » rétorque Tenzing Norgay « construisant des ponts, choisissant l'emplacement des camps, creusant des marches et franchissant les cascades... Dans ma vie, je suis monté sept fois à l'Everest. Pourtant le colonel Hunt trouve que mon expérience est limitée ! […] Nous sommes arrivés là-haut presque ensemble. Au cours de l'ascension, j’avais été parfois en tête, parfois derrière Hillary ». Ce qui ne nous dit pas qui a mis en premier le pied sur le sommet. Le mystère reste donc total.


Jour par jour, heure par heure

Du 5 novembre au 2 juin 1953, déroulé de la conquête de l'Everest


5 novembre 1952
La sélection définitive des membres de l’expédition est arrêtée et présentée au comité. Hunt peut se consacrer à la phase de préparation et échafauder des plans de batailles.

20 novembre 1952
Hunt réunit ses hommes et leur affecte des tâches précises que chacun devra scrupuleusement respecter.

8 mars 1953
Toute l’équipe se retrouve à Katmandou. Avec leurs 473 colis pesant 7,5 tonnes.

10 mars 1953
Un premier groupe quitte Katmandou (150 porteurs).

11 mars 1953
Un second groupe quitte Katmandou (200 porteurs).

26 & 27 mars 1953
Arrivée des deux groupes au monastère de Thyangboche.

26 mars au 17 avril 1953
Acclimatation.

12 avril 1953
Installation du camp de base, à 5455 mètres.

15 avril 1953
Installation du camp II, à 5900 mètres.

22 avril 1953
Installation du camp III au sommet de la cascade de glace, à 6200 mètres.

1er mai 1953
Installation du camp de base avancé (camp IV) à 6400 mètres.

2 mai 1953
Reconnaissance de la face du Lhotse (8516 m).

3 mai 1953
Installation du camp V, à 6700 mètres.

4 mai 1953
Installation du camp VI, à 7000 m, sur la face du Lhotse.

17 mai 1953
Installation du camp VII à 7300 m.

21 mai 1953
L’expédition atteint le col Sud (7906 m).

26 mai 1953
À 13h, la première équipe des deux équipes d’assaut (composée de Tom Bourdillon et Charles Evans) atteint le sommet Sud (8750 m).

28 mai 1953
À 8h45 : George Lowe, Alfred Gregory et Ang Nyima partent pour le col Sud. Ils constituent l’équipe de soutien de la cordée Hillary/Tenzing. Les trois hommes portent chacun 18 kilos de matériel. Hillary et Tenzing, presque aussi chargés, partent vers 10h.
À 13h30 : installation du bivouac où Hillary et Tenzing vont passer la nuit, vers 8500 mètres d’altitude.

29 mai 1953
À 6h30 : départ de la cordée pour le sommet.
À 9h : la cordée atteint le sommet Sud (8750 m).
À 11h30 : Hillary et Tenzing atteignent le toit du monde.

2 juin 1953
Le peuple britannique apprend le succès de l’expédition le jour du couronnement de la reine Elizabeth II.

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