Première femme à avoir gravi l’Everest sans oxygène en 1988, la Neo-Zélandaise se confie à Outside à l’occasion de la sortie en France de sa biographie « On ne m’a pas volé l’Everest ». Au cours de cet entretien, elle explique pourquoi, avant de voir son exploit officiellement homologué, elle a dû faire face à des accusations de mensonge; elle raconte la longue dépression qui a suivi, le machisme, la jalousie, mais aussi son amour de la montagne et de son métier de guide qu’elle exerce avec bonheur. Publié il y a quelques jours aux Editions Guérin, son témoignage arrive à la veille du 8 mars, "Journée internationale des droits des femmes". Eclairant, mais aussi encourageant, la situation de la femme dans le monde de l'alpinisme ayant considérablement évolué au cours des dernières décennies, selon Lydia Bradey.
L’absence des dreadlocks blondes de 1988 n’altère en rien le charisme de Lydia Bradey. Grande, élancée et énergique, la première femme à avoir atteint le sommet de la plus haute montagne du monde à l’âge de 27 ans, seule, sans oxygène ni permis, nous a accordé un entretien d’une rare franchise depuis Chamonix où elle accompagnait la sortie de son livre « On ne m’a pas volé l’Everest ». Passion dévorante, talent inné, la féministe Lydia Bradey a la trajectoire d’une étoile filante qui ne souhaite pas s’éteindre.

Lydia, commençons par l’ascension qui t’as rendu célèbre à différents égards, celle de l’Everest. Est-ce que l’alpiniste d’aujourd’hui, plus expérimentée, guide de haute montagne diplômée, s’élancerait vers ce sommet, seule et sans oxygène comme la jeune femme de 27 ans que tu étais en 1988 ?
Sûrement pas ! Jamais de la vie (rires) ! Avec le recul et l’expérience accumulée en Himalaya, jamais je ne retenterais le sommet seule, sans oxygène, dans cette nuit si noire. J’étais bien plus insouciante et quand j’y repense, ça me paraît fou, mais j’étais dans une toute autre dynamique, sûre de moi et avec un état d’esprit conquérant. Je dévorais ma vie d’alpiniste à pleine dent, je revenais d’une tentative au K2, pleine de confiance, tout allait très vite et l’ivresse du sommet a été trop forte pour y résister.
Justement, raconte-nous comment tu en es arrivée à le tenter seule alors que tu faisais partie d’une expédition néo-zélandaise menée par Rob Hall et Gary Balle ?
On avait un permis pour gravir le Lhotse qui est le sommet juste à côté de l’Everest mais qui emprunte le même itinéraire jusqu’au col sud. Trop chargée d’affaires sur le dos, je ne montais pas avec le même rythme que mes camarades et je me suis retrouvée désynchronisée par rapport au groupe. Cela m’a amené à sympathiser avec une équipe slovaque, qui souhaitait faire le sommet de l’Everest par une voie très engagée, la « Bonington route ». On a très vite sympathisé et en discutant avec eux, qui étaient d’un excellent niveau, bien plus élevé que le nôtre, ils m’ont convaincue que j’étais capable de faire le sommet de l’Everest par la voie normale népalaise. Cela m’a beaucoup fait réfléchir, j’y pensais tout le temps.

"Seule, sans permis, sans oxygène "
Mais sans permis tu encourais une interdiction de grimper de 10 ans sur le territoire…
Oui, avec mes compagnons néo-zélandais nous n’avions pas de permis pour l’Everest mais pour le Lhotse, qui possède plusieurs camp d’altitude en commun. Un « summiter » et son leader s’exposent à 10 ans de peine maximale d’interdiction. Personne ne pensait à ça, on souhaitait tous y aller, même sans permis ! La tentation était trop forte. Les autres ont tenté le sommet sans m’attendre et sans réussir. Je me suis retrouvée toute seule, sans oxygène mais avec une bonne fenêtre météo. Je suis partie avec mon sac à dos dans lequel j’avais pris le soin de fixer mon appareil photo sur un trépied, prêt à dégainer au sommet sans risquer de me geler les doigts.
Avant, il n’était pas si important qu’aujourd’hui de ramener « une preuve » de son ascension…
Tout à fait, c’était une autre époque, les « fake news » n’inondaient pas les médias et la confiance régnait. Maintenant, il est quasiment impensable qu’un des clients que j’emmène au sommet de l’Everest oublie son appareil photo. Il faut bien alimenter sa « story » Instagram (rires).
Pourquoi n’as-tu pas ramené de preuve de ton ascension réussie ?
Tout simplement parce que mon appareil photo a gelé dans le sac alors que j’ai toujours eu l’habitude de le garder autour du cou sous ma doudoune lors de mes expés précédentes. Pour l’Everest, j’ai voulu assurer le coup en le fixant avant sur le trépied mais, placé dans le sac à dos, il n’a pas résisté au froid.
En redescendant du sommet, tu ne trouves aucun de tes camarades néo-zélandais… Tu rejoins donc les Slovaques avec qui tu étais montée. Que s’est-il passé ?
Mes « amis » néo-zélandais ont levé le camp sans m’attendre, vraisemblablement à cause des mauvaises conditions qui arrivaient. Et c’est d’ailleurs ce qu’ont essuyé les Slovaques quelques jours plus tard. J’étais redescendue au camp de base quand la tempête est arrivée et a emporté la moitié des membres de leur expédition. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps pendant une journée entière.
« J’ai été victime de jalousie et de misogynie »
Non seulement Rob Hall et Gary Balle ne t’attendent pas, mais ils t’accusent de mensonge ! Comment expliques-tu cela ?
Je ne peux pas juger leurs agissements. Sur le moment, j'ai pensé d’abord qu’il s’agissait d’une mesure de protection de la part de Rob, pour ne pas être banni d’expéditions au Népal, lui qui était mon leader. Mais en réalité ça a été beaucoup plus loin… J’ai été victime de jalousie et de misogynie.
La puissance et l’aura de ton leader, Rob Hall, ont largement dépassé le poids de ta parole dans les médias ?
C’est exactement ça ! Rob était un petit génie de la communication en Nouvelle-Zélande, il connaissait tout le gratin, tous les médias, toutes les grandes instances dirigeantes du monde de la montagne néo-zélandaise, tous les grands guides, toutes les institutions. J’ai donc été ravagée par une vague de critiques et d’insultes, j’étais devenue la première femme à avoir gravi le sommet le plus haut de la planète sans oxygène mais tout ce que les gens retenaient c’était : Lydia Bradey, la menteuse.

« Avez-vous gravi l’Everest ? » : "Rien, ni oui, ni non"
Quelle a été ta réponse face aux accusations ? Comment t’es tu relevée ?
Ma réponse ? Un long silence. Le même que j’ai laissé planer dans le bureau du Ministère du tourisme népalais face à leur question : avez-vous gravi l’Everest ? Rien, ni oui, ni non. Je ne voulais pas parler et pas m’exposer à une peine d’interdiction de grimper de 10 ans. J’ai donc courbé l’échine, encaissé et sombré dans un état de dépression pendant plusieurs années. Au final, et pour la petite histoire, les Népalais m’ont demandé quand je souhaitais revenir dans leur pays, j’ai répondu « dans deux ans » et ils m’ont banni seulement deux années.
Est-ce ta nouvelle légitimité de guide international de ski et de montagne de l’IFMGA (Union internationale des associations de guides de montagne) qui t’as remise en selle et redonné le moral ?
Exactement, ça m’a redonné la confiance perdue au fil des années même si j’avais entrepris d’autres études entre temps (Lydia est titulaire d'un diplôme de kinésithérapeute, d'un certificat en acupuncture et d'un certificat en « prévision d'avalanche » de niveau 2). Clairement ça m’a redonné envie de faire beaucoup de montagne avec d’autres responsabilités.
Avec le recul que retiens-tu de ton expérience ?
Qu’il faut dormir avec les bonnes personnes (rires) ! Je m’explique : pendant de longues expéditions, on vit tous en communauté, chacun noue des affinités, on est très proches les uns des autres et c’est une vraie micro - société où il faut bien faire attention à ne froisser quiconque, entretenir de bonnes relations avec les bonnes personnes. J’ai dormi dans la mauvaise tente avec la mauvaise personne, voilà ce qu’il s’est passé ; et ça a engendré des querelles de coqs… Aujourd'hui j’en suis persuadée, si j’ai été traitée de menteuse, c’est uniquement par jalousie. Ils ont inventé une « fake news » par jalousie, voilà tout ! (Lydia restera évasive sur le nom des personnes et les détails pour ne pas alimenter de polémique à l’heure ou plusieurs personnes de cette expédition sont décédées, dont Rob Hall au cours de la fameuse expédition de 1996 racontée par Jon Krakauer, journaliste d’Outside, dans son livre « Tragédie à l’Everest »)
Tu emmènes désormais tes propres clients au sommet en tant que leader, est-ce une revanche sur le destin ?
Non, je ne crois pas, je suis juste une passionnée de la montagne. Petite, lorsque j’ai pour la première fois entendu le mot « alpiniste » au cours d’une sortie encadrée en randonnée, je n’avais aucune idée en quoi consistait ce job, mais j’adorais ce mot, « alpiniste ». Et j’ai décidé d’en faire mon métier.

"Une bouffée d’oxygène te fait l’effet d’une drogue incroyablement puissante"
Tu as gravi cinq fois l’Everest, une fois sans oxygène, seule, et les quatre autres fois avec et accompagnée de clients. Quelle est la différence ?
Phénoménale ! Là-haut, une bouffée d’oxygène te fait l’effet d’une drogue incroyablement puissante. Vraiment, ça n’a rien à voir. Je pourrais peut-être encore atteindre le sommet sans oxygène à mon âge mais j’ai des responsabilités bien plus importantes avec des clients, donc il n’est pas question d’avoir des sursauts égocentriques. La sécurité prime.
En parlant d’égocentrisme de la part de certains hommes, est-ce que tu as souffert d’être une femme dans ce milieu ?
Ça n’a pas été facile, surtout au début. Un leader d’expédition de l’époque a même utilisé son droit de veto pour m’interdire de les rejoindre. « Il n’est pas question qu’une femme rejoigne mon groupe », avait-il prévenu ses compagnons de cordée. Après l’Everest, malgré les fausses accusations de mensonge, j’ai été vite connue et ça m’a ouvert beaucoup de portes. En plus, à l’époque, avoir une femme dans une expédition pouvait être bénéfique pour la communication car tout ce que je faisais ou presque devenait une première.
Et que penses-tu du milieu de la haute montagne de nos jours ? A-t-il changé ?
Il a évolué, maintenant les femmes ont une vraie légitimité, nous ne sommes plus que des « faire-valoir » pour de la communication. Les femmes se sont émancipées et peuvent être leader d’expédition comme c’est le cas pour moi. De plus en plus de femmes alpinistes sont diplômées par l'IFMGA et sont très fortes. On va dans le bon sens.
Existe-t-il des différences entre les montagnes ou sont-elles toutes les mêmes à tes yeux ?
J’adore toutes les montagnes et celles de mon pays particulièrement, on a l’habitude de dire qu’en Nouvelle-Zélande, il y a tout ce qu’il y a en Himalaya, sans l’altitude. On a des centaines de glaciers, des changements climatiques qui rendent chaque ascension très difficile, des sommets techniques, de la roche et de la glace. Bref tout comme en Himalaya, sans la difficulté de respirer car notre point culminant est le Mont Cook à 3724 mètres.
Connais-tu les montagnes françaises ?
Non, pas tant que ça mais quand je vois toutes ces aiguilles et ces sommets enneigés avec cette verticalité, je trouve ça incroyable ! C 'est une chance que vous avez ici (l’interview a lieu à Chamonix) de pouvoir accéder à des glaciers en 10 minutes de téléphérique, vous pouvez même faire de l’alpinisme très engagé pendant votre pause repas. Le granit de la vallée de Chamonix est superbe ! C’est la seule chose qu’on n'ait pas en Nouvelle-Zélande (rires).
Tu as emmené des clients au sommet de l’Everest le 22 mai 2019, le jour où Nims Dai a posté une photo devenue virale su internet montrant une immense file d’attente sur l’arête sommitale. Comment as-tu vécu ce trafic à plus de 8000 mètres ?
Très bien en réalité car nous avions différé notre départ. Je savais que beaucoup d’expéditions chinoises partaient ce jour là et nous sommes montés de façon désynchronisée et plus tard par rapport au flux massif des autres ascensionnistes. Nous étions sur la voie normale tibétaine, moins engorgée dès le départ mais croyez le ou non, nous avons atteint le sommet et étions absolument seuls ! Un paradis.

"On ne m'a pas volé l'Everest", Lydia Bradey. Editions Guérin, 304 pages, 25€.
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