Gratuits pour les victimes, les secours en montagne n’ont jamais coûté aussi cher, au point de relancer le débat sur leur gratuité en France. Dans un rapport présenté au Sénat le 11 février, la Cour des comptes chiffre le dispositif à 107 millions d’euros en 2024, soit 10 780 € par intervention. Des dépenses en hausse de 54,5 % en douze ans, bien au-delà de l’inflation, pointe l’institution. Un chiffre qui interpelle et qui sert de point d’appui à l'institution, qui réclame une profonde réorganisation du système. Mais que recouvrent vraiment ces chiffres, et que s’est-il passé pour que la facture grimpe si vite ?
C’est un rapport dense, intitulé Les secours en montagne, que la Cour des comptes a publié mercredi dernier et dans lequel nous nous sommes plongés. 158 pages truffées de chiffres, dont les conclusions ont de quoi semer le doute : la gratuité des secours en montagne ne serait-elle pas, une fois de plus, sur la sellette ? Et si oui, pourquoi ? À lire certaines recommandations, il y a de quoi s’inquiéter. Après avoir estimé que le dispositif coûte plus de 10 000 € par opération à la collectivité (plus précisément 10 780 €), les magistrats financiers envisagent une facturation partielle ou totale des interventions, comme le font déjà plusieurs pays voisins – notamment l’Italie, la Suisse, l’Espagne, l’Autriche et l’Allemagne -, et appellent à une transformation profonde du dispositif, qu’ils jugent aujourd’hui « plus efficace qu’efficient ».
Sur ce point, le débat reste ouvert et beaucoup aujourd’hui considèrent que l’organisation des dispositifs en place pourraient être effectivement optimisée. Mais avant de tirer des conclusions hâtives, encore faut-il mettre les chiffres en perspective pour comprendre ce qu’ils recouvrent vraiment. Car le montant semble colossal : 107 millions d’euros (106,86, pour être précis) pour l’année 2024, année étudiée par la Cour des comptes, par rapport à 2012, date de son précédent rapport.
Que recouvrent réellement ces 107 millions d’euros ?
Le montant avancé par la Cour des Comptes est ce que les magistrats appellent un « coût complet ». Autrement dit, une tentative d’addition de tout ce que mobilise, de près ou de loin, le secours en montagne : rémunérations des secouristes, bien sûr, mais aussi leurs formations, les dépenses immobilières des casernes et bases, les équipements techniques, et surtout le coût intégral des heures de vol (maintenance des appareils, carburant, amortissement, fonctionnement des bases et masse salariale des équipages).
Rapportés aux trois unités spécialisées intervenant sur le terrain, les coûts en 2024 se répartissent ainsi : 36 millions d’euros pour les pelotons de gendarmerie de haute montagne (PGHM), 18,76 millions pour les compagnies républicaines de sécurité (CRS Montagne) et 4,08 millions pour les groupes montagne des sapeurs-pompiers (GMSP). Ce dernier chiffre reste toutefois probablement sous-estimé, « compte tenu de la grande hétérogénéité des données disponibles », précise le rapport.

S’y ajoutent les moyens aériens : 23,72 millions pour les hélicoptères de la gendarmerie et 22,21 millions pour ceux de la Sécurité civile. La médicalisation des secours — présence des médecins du SAMU et matériel embarqué — contribue encore 2,07 millions. Au total, le dispositif atteint 106,86 millions d’euros en 2024, contre 61 millions en 2012, soit un coût complet qui a augmenté de 54,5 % en douze ans, alors que l’inflation cumulée sur la même période tourne autour de 25 %. Une augmentation très conséquente, à nuancer légèrement. L’évaluation de 2012 ne prenait pas en compte certaines dépenses, notamment la participation des sapeurs-pompiers (SDIS) et la médicalisation des hélicoptères. Si l’on restreint la comparaison aux seuls éléments présents dans le rapport de 2012, la progression réelle du coût est doncinférieure à 54,5 %.
Dans le détail, près de 50% de la dépense totale correspond en 2024 aux rémunérations et à la formation des secouristes. Mais si la facture du secours en montagne s’est envolée, c’est dans les airs qu’il faut aller chercher une explication.
L’explosion du coût vient surtout des hélicoptères

Les moyens aériens de la gendarmerie et de la sécurité civile concentrent à eux seuls environ 43 % de la facture globale. Leur coût a bondi de 141 % en douze ans, et pour cause : la France a fait le choix d’un secours largement héliporté, avec 85 % des interventions désormais effectuées par les airs, contre 77 % en 2015. Un choix qui subit de pleins fouets l’explosion du prix du carburant. Mais l’autre facteur déterminant, c’est le vieillissement des flottes, surtout côté gendarmerie. Les 27 appareils engagés en montagne ont en moyenne entre 15 et 44 ans, ce qui fait exploser les coûts de maintenance et fait chuter le taux de disponibilité technique à seulement 70 %. Certaines bases risquent même de devoir fermer si cette tendance se poursuit, avertit le rapport.
En 2024, 6 282 heures de vol ont été consacrées au secours en montagne. Dans le même temps, le coût horaire complet d’un EC145 C2 — appareil emblématique des bases montagne — a doublé, passant de 3 695 € en 2012 à 7 619 € en 2024. À ce tarif — 127 € la minute d'après nos calculs — chaque minute passée dans les airs pèse lourd dans la facture finale.
La montagne plus dangereuse… ou plus fréquentée ?
Selon une étude publiée en 2023 par l’Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire dans Les chiffres clés du sport, la montagne connaît depuis une décennie un phénomène de massification. En 2019, plus d’un Français sur quatre déclarait avoir pratiqué au moins une activité de montagne : randonnée, trail, ski de randonnée, escalade, alpinisme ou VTT d’altitude. La tendance n’a pas faibli depuis. Au contraire. Les disciplines continuent de se multiplier, les publics se diversifient et les risques augmentent. Les conséquences ne se sont pas fait attendre.
Combiné à un environnement naturel de plus en plus dangereux sous l’effet du dérèglement climatique, le Système national d’observation de la sécurité en montagne (SNOSM) constate une hausse régulière des interventions. Entre 2018-2024, leur nombre a augmenté de 18 %. En 2024, 8 565 opérations ont ainsi été recensées, contre 8 081 en 2023, portant assistance à 9 835 personnes. Parmi elles, 56 % sont blessées et 3 % décédées.
Qui coûte le plus cher à la collectivité ?
Mais limiter le secours en montagne à l’image de l’alpiniste imprudent serait réducteur. Car sur les 8 565 interventions survenues en 2024, la randonnée à pied représente plus de la moitié (51 %), loin devant le VTT (7 %), l’alpinisme (7 %), la randonnée à ski (6 %) et le parapente (4 %). Rien d'étonnant, les randonneurs sont de plus en plus nombreux sur les sentiers depuis la pandémie de Covid. Parmi eux aussi, de nouveaux pratiquants encore peu formés aux dangers de la montagne. Voilà qui ne devrait pas alléger les comptes des secours dans les années à venir à moins qu’un vrai effort en matière de prévention soit fait. Reste à savoir quelle part de ces interventions relève d’urgences nécessitant la mise en œuvre de moyens techniques et humains importants, et quelle part correspond à des situations moins graves qui pourraient être gérées différemment. Difficile de se prononcer : le rapport ne fournit pas de données pour distinguer précisément le niveau d'urgence des secours engagés. Une distinction pourtant essentielle dans le débat actuel sur le coût et l’évolution du dispositif.
Enfin, il faut noter que si les activités sportives représentent plus des deux tiers des interventions, elles n’absorbent pas l’intégralité des dépenses des secours en montagne. Les unités spécialisées interviennent également pour des accidents de la route en zone montagneuse, des évacuations sanitaires depuis des refuges isolés ou des accidents du travail en altitude.
107 millions d’euros par an. Le chiffre impressionne, mais il est à relativiser. Rapportées à l’ensemble des dépenses publiques – environ 1 600 milliards d’euros en 2024 – il ne représenterait que 0,007 % du budget national. Et surtout, il est à manier avec prudence : la Cour des comptes reconnaît elle-même que certaines données, notamment les masses salariales des SDIS, sont probablement sous-estimées, et que le système statistique (SNOSM) présente des lacunes. La collecte, la catégorisation et l’imputation des données laissent une marge d’erreur notable, ce qui pourrait faire grimper encore ce coût, admet-elle. Pas de quoi rassurer sur la pérennité du principe de gratuité, à court ou à moyen terme.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
