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Vortex de plastique de l'Atlantique nord
  • Société
  • Environnement

Quand Coca et Greenpeace plongent ensemble dans la mer de plastique

  • 21 août 2019
  • 13 minutes

Rowan Jacobsen Rowan Jacobsen

Alors que les océans sont infestés de plastique, un outsider essaye encore de sauver les meubles. Son pari : emmener sur un même bateau des ONG écologistes et les cadres supérieurs d’entreprises parmi les plus polluantes au monde au milieu du vortex de déchets plastiques de l’Atlantique nord. L'idée? Provoquer un électrochoc. Notre journaliste s’est incrusté dans cette croisière pas vraiment là pour s'amuser.

L’archipel des Bermudes, perdu en plein océan Atlantique au nord des Caraïbes, n’a pas pour habitude de voir un brise-glace flotter sur ses eaux transparentes. Mais en cette douce journée, Dave Ford est debout sur le pont de l’étrange navire, en train d’accueillir ses 150 invités à bord. Et très vite, le choix du bateau paraît adéquat au vu de l’ambiance glaciale qui s’installe. Si Dave et ses soutiens écologistes veulent convaincre le top management des plus grandes entreprises américaines de cesser de produire du plastique, il va falloir briser un paquet de glace en quatre jours…

Depuis plusieurs années, SoulBuffalo, l’entreprise de Dave Ford, embarque des cadres supérieurs pour des excursions épiques en Antarctique ou au Kamtchatka, leur prêche son gospel écologique et les renvoie évangélisés au bureau, avec à coeur de sauvegarder ce qu’il reste de notre planète. Alors que Dave organise d’habitude des voyages pour des petits groupes tous issus de la même entreprise, la crise du plastique à laquelle l’humanité se retrouve confrontée lui a donné des ailes pour un projet d’envergure. Pourquoi ne pas tenter le tout pour le tout en créant une énorme expédition qui tisserait des liens entre différents acteurs aptes à changer le cours des choses ? “Le fait de partir ensemble pour un même voyage installe une forme de magie, explique l’entrepreneur. Vous savez quand vous voyagez avec quelqu’un, et que la relation devient intense en seulement quelques jours quand ça aurait mis des années dans votre vie quotidienne ? Et les révélations que l’on a parfois quand on est loin, soudain ouvert à autre chose ? On a besoin qu’il se passe exactement cela si on veut endiguer la crise du plastique”. 

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
Dave Ford a décidé de tenter le tout pour le tout pour tenter d'endiguer la crise du plastique.

Voici donc le plan imaginé par Dave Ford : réunir toutes les parties prenantes du problème sur un bateau, foncer vers le vortex de déchets plastiques, distribuer un masque et un tuba à tout ce petit monde pour lui mettre - littéralement - le nez dans son caca. Ensuite on rembarque et on discute de ce que l’on peut envisager comme solution. 

Un coup de poker

Autant dire que l’expédition n'a pas été facile à mettre sur pied. La location du brise-glace, le Resolute, a nécessité que Dave signe un très gros chèque. “On a misé tout l’avenir de notre boîte là-dessus”, reconnaît-il. Si les grandes entreprises refusaient d’acheter leur ticket pour l’expérience, c’était fini. Quand on lui demande pourquoi prendre un tel risque, il hausse le ton : “Combien de baleines avec 30 kilos de plastique dans le ventre vont encore devoir s’échouer avant qu’ils agissent enfin ? Combien de tortues avec des pailles dans leur nez ?” 

Apparemment, la réponse à cette question est “beaucoup plus”, puisque des 70 entreprises invitées par Dave Ford, la plupart a d’abord refusé. Mais avant d’accepter la défaite et de couler avec son brise-glace et son gros chèque, Dave a tenté un coup de poker. “On a décidé d’inviter Greenpeace. Et quand les gens ont compris que Greenpeace et des boîtes de pollueurs comme le géant chimique américain Dow seraient dans la même barque, ils ont commencé à considérer que le projet était hors norme et qu’ils feraient aussi bien d’en faire partie”. 

Et pour que Greenpeace ne se sente pas trop seule à bord, d’autres ONG vertes ont été conviées. Break Free from Plastic, Upstream, Ocean Conservancy, World Wildlife Fund ont pris un ticket pour voguer aux côtés de Dow, Procter and Gamble, Coca-Cola, Nestlé Waters, General Electric, Colgate-Palmolive, Hasbro, HP et d’autres mastodontes de l’industrie.

Coucher avec l'ennemi

La nouvelle que des ennemis jurés se retrouveraient en plein Atlantique pour des pourparlers s’étant répandue comme une traînée de poudre, une vingtaine d’entreprises supplémentaires ont accepté. “Ça fait quand même 50 qui ont dit non”, souligne Dave Ford. À bord, pas de représentant de la grande distribution, pas de compagnies pétrolières - alors que le plastique est en gros du pétrole battu au fouet jusqu’à ressembler à une meringue en cire. 

Retour sur le bateau. Les couchages sont étroits. À moins que vous ne soyez prêt à débourser 25 000 dollars pour une cabine privée, tout le monde partage sa chambre. Et l’une des affectations laisse tout le monde bouche bée : les représentants de Nestlé Waters et Greenpeace seront copains de chambrée pour le voyage, avec des lits à 50 cm l’un de l’autre... à la demande de Nestlé. 

Pas le temps pour l’instant de se pencher sur l’étrange requête de Nestlé : à peine installés, on nous appelle sur le pont. On se retrousse les manches, annonce Dave. Il est l’heure de nettoyer une plage. 

Microplastique ou coquillage ?

Au premier regard, Long Bay Beach se rapproche dangereusement d’une vision paradisiaque. Le sable doré scintille. Les vagues miroitent. Le PIB de l’archipel des Bermudes lui permet de prendre soin du nettoyage de ses plages, et au lieu d’une angoisse environnementale, on ressent plutôt l’envie de se mettre immédiatement à travailler son bronzage.  

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
Opération plage propre impossible avec les microplastiques.

Mais Marcus Eriksen, cofondateur du 5 Gyres Institute, qui se consacre à la lutte contre le plastique, et scientifique en chef de l'expédition, explique à quel point ce qui est en train de se passer est important. “Toute ma carrière j’ai rêvé de pouvoir emmener des leaders de l’industrie en mer. Une fois là, tu es coincé, tu es obligé de discuter.” Puis Marcus nous dit de regarder un peu plus attentivement le sable. Soudain, quelque chose de bleu nous heurte l’œil. Puis quelque chose de rose. Même en s’approchant, on distingue mal : les petits bouts sont des millions de confettis multicolores. La moitié de ce que l’on avait pris pour des morceaux de coquillages était en fait des micro-bouts de plastique délavé.

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
Marcus Eriksen (au centre), cofondateur du 5 Gyres Institute, qui se consacre à la lutte contre le plastique, et scientifique en chef de l’expédition.

L’un des principaux problèmes avec le plastique, c’est qu’il ne pourrit pas, ne disparaît pas. Mais contrairement à ce que l’on croit souvent, il ne forme pas d’immenses îlots de déchets flottants au milieu de l’océan : il se désintègre. Le soleil, les vagues, les poissons, les tortues, tous contribuent à réduire le plastique en des pièces de plus en plus minuscules, jusqu’à ce qu’elles soient plus petites qu’un grain de riz et deviennent du microplastique. Selon Marcus Eriksen, il y aurait plus de 5 trilliards de morceaux dans les océans - plus qu’il n’y a de poissons - et en dépit de quelques belles débâcles pourtant bien marketées comme l’opération Ocean Cleanup, rien ne pourra faire disparaître le plastique. Le mieux que l’on puisse faire à ce stade est de l’empêcher d’atteindre l’eau.  

400 tonnes métriques de plastique par an

On nous emmène ensuite vers Nonsuch Island, une zone protégée qui abrite le pétrel des Bermudes, l’un des oiseaux marins les plus rares au monde. L’endroit étant interdit au public, il n’est pas nettoyé comme les plages le sont. Et là, sous nos yeux, une espèce de colline réunissant un an et demi de détritus de notre civilisation se dresse : bouchons de bouteilles, brosses à dent, pneus, glacières, cordes, filets, tubes de colle, bouteilles de sodas, jerricans, jouets, tableaux de bord, aérosols, matelas, douilles, éponges, fermetures éclair, sacs poubelles, sacs plastiques, lunettes de soleil, piquets de tentes et des centaines d’autres pieuvres de plastique en tous genres. Le plus fou sur tous ces objets disparates ? Leurs extrémités qui semblent mâchées, et qui l’ont été en effet… par les tortues ou encore par des balistes, des poissons subtropicaux. 

Des baleines au plus petit zooplancton, nul n’échappe au grand buffet du plastique (nous non plus d’ailleurs). Et les particules de plastique en mer agissent comme de petits aimants qui attirent tous les produits chimiques toxiques et les polluants organiques. Il a également été prouvé que le plastique rendait les crustacés apathiques. Il y en a virtuellement dans TOUS les oiseaux de mer, ces derniers nous le prouvant quand ils meurent et qu’il ne reste bientôt plus que le plastique de leur petite dépouille. 

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
Au grand buffet de l'océan, la bouteille en plastique est star.

Il faut savoir que dans les années 1950, à l’aube de l’ère du plastique, le monde en produisait 2 millions de tonnes métriques par an. Dans les années 70, on en était à 50 millions par an. Puis 150 dans les années 90. La production a bondi en même temps que le développement économique des économies asiatiques : 213 millions de tonnes métriques en 2000, 313 en 2010 et 400 par an aujourd’hui. Environ la moitié est un plastique à usage unique qui permet nos modes de vie uberisés. Sacs, bouteilles, couverts, sachets et emballages censés nous simplifier toujours plus l’existence… Une fois utilisés, ils n’ont tout simplement nulle part où aller. 

Le recyclage, cette blague

“Et le recyclage ?” direz-vous. C’est une vaste plaisanterie. Une étude de 2017, la toute première analyse à l'échelle mondiale à quantifier la totalité des matières plastiques produites et à étudier le sort qui leur a été destiné, avait constaté que 91% des déchets plastiques ne sont pas recyclés. Pire, la moitié des matières plastiques produites finit en déchets en moins d'un an. 

Mais pas le temps de s’attarder sur la question, notre périple reprend. Après la plage et l’île souillées, direction le vortex de l’Atlantique nord. Comme son nom l’indique, il s’agit d’un tourbillon créé par divers courants marins qui est l’un des plus gros points de chute des plastiques des océans. Celui-ci et celui de l’océan Indien emprisonnent environ 60 000 tonnes chacun, un chiffre seulement battu par celui du Pacifique nord, qui revendique 100 000 tonnes. Ils ont tous leur petite particularité : l’Atlantique attire plus les bouchons de bouteilles tandis que le Pacifique concentre plus de matériel de pêche. 

Le meilleur endroit pour trouver ces bouchons et autres merveilles se situe dans la mer des Sargasses, à l’est de l’archipel. Cette zone de l’océan Atlantique nord tient son nom des algues “Sargassum”, qui ont la particularité d'y flotter et de s'y accumuler en surface.

Apple, la Banque Mondiale et les autres

Alors que nous fendons l’eau calme, nous commençons notre “design lab”, le jargon du moment pour ce que l’on appelait autrefois un brainstorming. Le but : confronter différentes analyses sur le fait que, même dans une économie circulaire, le plastique se retrouve dans la nature. Pour ce faire, il faut se diviser en différents groupes brassant les disciplines, passer au crible ce qui semble être de bonnes idées pour gérer la crise du plastique tout en le confrontant aux impératifs des grandes entreprises. Pour finir, nous fusionnerons à nouveau en un seul groupe le dernier jour du voyage pour débarquer avec des plans d’action concrets. 

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
Tom Gruber, ex-mastodonte d'Apple et cofondateur de Siri, reconverti dans la sauvegarde des océans.

Tandis que nous tanguons, des discussions improbables s’organisent. Une artiste, dont la profession consiste à recréer la vague d’Hokuzai en utilisant du plastique récupéré des océans, papote avec la représentante de HP, qui transforme des millions de bouteilles de plastique venant d’Haïti en cartouches d’encre pour les imprimantes. Un réalisateur, tout juste revenu d’une expédition autour du Great Blue Hole au Belize avec Richard Branson, taille le bout de gras avec Tom Gruber, l’un des gourous de l’intelligence artificielle (IA) ayant participé à la création de Siri, qui s’est reconverti en grand défenseur de l’océan depuis sa retraite de chez Apple en 2018. Un peu plus loin, un type de la Banque Mondiale échange avec l’ancien président de l’ONG Rainforest Alliance. 

Il y a aussi Bridget Croke, vice-présidente d’une boîte d’investissement à impact social (une stratégie d’investissement cherchant à générer des synergies entre impact social, environnemental et sociétal d'une part, et retour financier neutre ou positif d'autre part), qui redirige l’argent de grandes entreprises vers des innovations liées au recyclage. Bridget - qui est en passant une excellente grimpeuse - a dû argumenter et batailler auprès de ses clients pour qu’ils embarquent à bord du Resolute. “Ils ne voulaient pas, puis d’un seul coup ils ont décidé qu’ils ne manqueraient ce rendez-vous pour rien au monde”, confie-t-elle.

Être "du bon côté de l'Histoire"

Il y a fort à parier qu’ils ont simplement jeté un regard autour d’eux. Le monde est en train de se révolter contre le plastique à usage unique, les sacs plastiques sont devenus aussi socialement toxiques que la cigarette, et des centaines de pays à travers le monde ont légiféré sur leur interdiction. Qui aurait envie d’être du mauvais côté de l’Histoire ? “Les entreprises qui sont venues sont fines, elles ont saisi la tendance”, estime Bridget Croke.

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
Bridget Croke, vice-présidente d’une entreprise d’investissement à impact social.

Mais passons du côté du lounge, où la glace commence apparemment à fondre doucement. Greenpeace et Nestlé Waters sont sur scène pour un échange intitulé “Coucher avec l’ennemi”. John Hocevar, en charge des océans chez Greenpeace, semble un peu déboussolé. “La dernière fois que j’étais chez Nestlé, on était allés devant le siège en apportant une espèce de monstre que l’on avait fabriqué à partir de déchets...”

Rappelons qu’à la demande de Nestlé, notre John Hocevar de Greenpeace partage sa cabine avec David Tulauskas, responsable du service Durabilité de l’entreprise (et anciennement au même poste chez… General Motors). Autant dire que John était circonspect quand il a appris la nouvelle. “Je discute souvent avec des adversaires, explique-t-il. Mais partager une petite chambre ? Et une salle-de-bain ? C’est un tout autre niveau”. Chez Greenpeace, beaucoup étaient contre - espionnage ! - mais il s’est dit que c’était une opportunité unique. “Si on veut que l’expérience ait un tant soit peu de sens, il faut qu’on parvienne à établir une vraie connexion, une relation humaine quoi. Mais au bout du bout, il reste le représentant d’une entreprise que nous combattons, et pour de bonnes raisons : leur empreinte environnementale est énorme et ils ne prennent pas réellement leurs responsabilités”. 

Les Américains et les Européens principaux coupables

Nestlé Waters, qui possède une douzaine de marques dont Perrier, Vittel ou S.Pellegrino, produit 1,7 millions de tonnes métriques d’emballages plastique chaque année (seul Coca-Cola fait pire avec 3 millions), presque tous à usage unique. Partout où l’on repère les déchets, les compagnies responsables de leur production sont américaines ou européennes. En 239 nettoyages à travers le monde, Coca-Cola était la marque la plus représentée, suivie par PepsiCo et Nestlé Waters. Le polystyrène y était le matériau le plus répandu, suivi de près par le polytéréphtalate d'éthylène (PET).

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
John Hocevar, en charge des océans chez Greenpeace.

Souvent, ces grandes entreprises pointent du doigt le mauvais état des systèmes de gestion des déchets des pays les plus polluants. Mais pour Greenpeace, il est malhonnête de leur part de blâmer par exemple les pays d’Asie du Sud-Est. “Ils savent très bien que leurs emballages ne seront pas recyclés et pourtant ils continuent d’en inonder le marché”. Pour John Hocevar, la solution est simple : le plastique à usage unique doit disparaître, point barre.

Car les grandes entreprises pollueuses, jamais à court d’une bonne idée, ont trouvé une solution qu’elles préfèrent largement à l’arrêt de la production : le “recyclage chimique”. C’est le grand buzz du moment, et en tendant l’oreille, on l’entend en effet beaucoup sur le bateau. Et autant dire que les cadres ont l’air enchanté.

Le recyclage chimique ou le cercle vicieux

La recette du recyclage chimique est assez simple : on prend tous les plastiques, même les pires, ceux qui sont impossibles à recycler, et on les fait mijoter pour les transformer en carburant. Cette perspective séduit évidemment les pollueurs, notamment des pays comme la Chine ou le Vietnam. Mais cette solution reste un pansement sur une jambe de bois, qui perpétue juste le cycle infernal et mortifère d’une économie basée sur les carburants fossiles. La seule stratégie qui vaille à ce stade est de mettre un terme global à ce cercle vicieux. 

Soudain, une alerte. Nous sommes arrivés dans le vortex. Les 150 passagers, équipés de gilets, d’un masque et d’un tuba, sont débarqués pour y jeter un oeil de plus près. Le responsable Environnement et développement durable de Coca-Cola est juste à côté. Il affirme être dans une démarche sincère et vouloir revenir au siège de son entreprise en disant “J’y étais, j’ai eu le plastique entre mes mains, c’est bien réel”. 

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
Dans le vortex, du plastique à perte de vue.

Ça ne devrait pas être trop compliqué à illustrer pour lui, puisque nous flottons présentement dans un genre de bouillon de pâtes alphabet de plastique. Il suffit de se retourner pour attraper ici une brosse à dent, là un bouchon. Quand on secoue une grande algue, on a immédiatement la sensation d’être dans une boule à neige que l’on aurait secouée, avec des flocons en suspension à perte de vue. 

Tous victimes du microplastique

De retour sur le Resolute, les petits groupes de travail s’activent jusqu’au soir, secoués par ce qu’ils viennent de voir. Un peu plus tard, David Tulauskas, le responsable du service Durabilité de Nestlé, se confie sur la cohabitation avec John Hocevar de Greenpeace. “Nous nous sommes retrouvés à échanger en profondeur sur le sujet, raconte-t-il. On a évoqué les critères exigés par Greenpeace en termes d’engagement des entreprises pour la planète, c’était éclairant. J’ai la sensation que ce sera dorénavant bien plus facile d’engager le dialogue si on en a l’opportunité”. David Tulauskas le reconnaît : “Voir tout ce plastique… Ça parle de soi”.

Quelques jours après ce voyage, Nestlé Waters annonçait que sa marque Poland Spring ambitionnait de devenir la première marque d’eau en bouteille à passer à 100% de bouteilles recyclées. 

Il semblerait bien que les grandes marques se préparent finalement à un futur sans plastique. Comme l’explique un scientifique sur le bateau, la crise du plastique est loin d’être circonscrite aux océans. Les microplastiques s’infiltrent dans les cellules de tous les organismes, dont les nôtres. Et ce n’est pas en arrêtant de consommer des produits de la mer que l’on parviendra à s’en protéger. Ils sont partout : dans l’eau de votre robinet, dans votre bière, votre sel, votre eau en bouteille. On ignore encore quels en sont les effets sur notre corps, la science n’ayant pas encore eu le temps de se pencher sur ce phénomène relativement récent. Nous sommes tous les cobayes d’une expérience scientifique géante. On en reparle dans 30 ans.

Et les solutions ?

Alors que le Resolute prend la route du retour, l’angoisse monte à bord. C’est bientôt fini, on va retourner à nos vies, et on sait bien que l’on n’a pas résolu en trois jours l’un des plus gros problèmes mondiaux. Reste quand même l’impression que notre brise-glace vogue maintenant dans la bonne direction. 

Le dernier soir, les solutions envisagées par les groupes de travail sont exposées : ici un grand groupe de cosmétique annonce un nouveau programme pour recycler les contenants de ses produits, là Dow et la Banque Mondiale proposent une taxe sur tout plastique nouvellement produit qui permettrait de financer le recyclage des autres. Des regards ironiques sont échangés en douce : les mecs ne viendraient-ils pas de découvrir le concept de la taxe carbone ? ...

Vortex de déchets de l'Atlantique nord
Brainstorming ou, comme on le dit maintenant "design lab", pour tenter de trouver des solutions.

La solution la plus originale viendra du groupe de notre ami de Nestlé Waters. Baptisé ZeroHero, le concept serait de proposer un rayon dans les magasins où tous les produits zéro déchet seraient réunis. Sans emballage, re-remplissables à loisir, provenant de zones locales ou avec une empreinte environnementale très faible. Le rayon aurait sa propre marque, ses pubs, et tout le reste. Un programme tout à fait faisable pour tout géant de la grande distribution qui serait assez audacieux. La proposition soulève une ovation : d’un seul coup, on a la sensation que l’intelligence collective s’est enfin mise en marche. 

Même John Hocevar de Greenpeace semble prêt à accorder le bénéfice du doute à son compagnon de chambre : “Je pense qu’il a vraiment l’ambition de transformer Nestlé Waters en leader du développement durable. J’ignore si c’est possible, mais il semble en tout cas motivé”. 

Quant à Dave Ford, il est déjà ailleurs. Pas le temps de se reposer sur ses lauriers : “je suis en train de voir si le bateau sera disponible pour l’année prochaine”, explique-t-il. Il compte bien transformer les 50 refus de cette année en “oui” pour 2020. “Je suis optimiste, on peut convaincre pas mal d’entreprises”, affirme-t-il. Avant de reconnaître : “Deux des plus grandes compagnies pétrolières mondiales m’ont dit qu’elles ne participeraient jamais à ce genre d’événement, donc ce sera plutôt 48 que 50 !”  

Dans l’avion du retour, nous voilà obligés de refuser trois fois le verre en plastique proposé par l’hôtesse qui nous offre de l’eau. Longue est la route.

 À noter que les 391 tonnes de CO2 générées par le projet de Dave Ford seront compensées par SoulBuffalo à travers un projet de conservation de la Forêt de Kariba au Zimbabwe.

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