Pau Capell est parti à 18h ce jeudi soir, pour courir en solo l'Ultra-trail du Mont-Blanc - 171 km et 10 000 m D+. Suite à l’annulation de l’événement phare du trail, le tenant du titre tente de battre son propre record et la barre des 20 heures. Avant lui, de plus en plus de sportifs, pros ou passionnés, se sont lancés dans ces fameux défis, les FKT (Fastest Know Time, meilleur temps connu à ce jour). Certes le report des compétitions y est pour quelque chose, mais cet engouement ne date pas de la pandémie, et il n’est pas prêt de fléchir.
Tentative de pulvériser le record de la traversée du GR20 pour Xavier Thévenard le 7 juillet ; tentative d’établir un record de la traversée du GRA1 au Québec par Mathieu Blanchard le 9 août ... depuis plus de trois mois, toutes disciplines confondues, les FKT ou défis d'endurance en solo se multiplient. Avec pour seul adversaire : le temps.

Temps de référence établi par un concurrent pour Xavier Thévenard, marchant sur les traces de François D’Haene, détenteur du record depuis juin 2016, avec un chrono de 31h06, un classique somme toute. Temps de référence écrit sur une page vierge, pour Mathieu Blanchard courant 650 km au Québec en 7 jours, 12 heures et 2 minutes; complexe à monter, mais au final l’enjeu n’est ici "que" de boucler l’épreuve, aussi honorablement que possible, bien sûr. Ou, nettement plus complexe, temps déjà validé par une victoire de l’athlète lui-même. Comme c’est le cas pour l’Espagnol Pau Capell qui se lance aujourd’hui sur les sentiers du Mont-Blanc pour battre son propre record, établi le 31 août 2019 en 20h19.


Ce jour-là, l’Espagnol faisait monter la barre d’un cran encore sur cette version du parcours de 170 km et 10 000 m de dénivelé positif. Après deux mois de confinement et un entrainement forcément affecté, sans adversaire, sinon lui-même pour avancer, pourra-t-il faire mieux qu’en 2019 ? Verdict dans quelques heures.
Quatre fois plus de FKT cette année
Reste qu’il n’aura échappé à personne que ces enchères solitaires pour la gloire ont connu une hausse de popularité au cours des derniers mois. Dans un article paru dans le magazine américain FiveThirtyEight, la journaliste Anna Wiederkehr rapporte que le site web FastestKnownTime.com a enregistré près de quatre fois plus de FKT de coureurs au cours du premier semestre 2020, qu'à la même période en 2019. La semaine dernière, la journaliste vedette a participé à l'émission de radio « All Things Considered » de la station NPR pour expliquer le phénomène des FKT à l'animateur de l'émission, légèrement incrédule. "Pourquoi les gens se lancent-ils dans des trucs pareils, s'ils n'ont pas les dossards, la foule, la gloire et tout ce qui va de pair avec ce type de sports ?" s’interrogeait-il ?
Oui, pourquoi les gens le font-ils ? C'est une bonne question, d'autant plus que le boom du FKT se poursuit depuis des années. Un des éléments de réponse est que les inconditionnels du FKT recherchent avant tout le respect de leurs pairs accros à l'endurance. Après tout, même la mère de tous les FKT américains - la traversée du Grand Canyon de bord en bord - n'a de sens, pour la plupart, que dans le tout petit monde de l'ultrarunning.
"Il est relativement simple pour quelqu'un qui n'est pas dans l'ultrarunning de comprendre ce qu'est un bon temps pour une course de 10 km ou un marathon, mais avec certains de ces FKT, la portée de la performance est nettement plus complexe à apprécier, explique Pete Kostelnick, coureur à l'origine d'un nouveau FKT en 2016 : la traversée des États-Unis de San Francisco à New York en 42 jours, six heures et 30 minutes, record inégalé à ce jour. "Je pense vraiment que la plupart des gens qui font ces FKT cherchent à être reconnus par leurs pairs, certainement plus que par des gens qui ne comprennent pas vraiment le sport", ajoute-t-il.
Un défi personnel
Pour qu'un FKT soit accepté par FastestKnownTime.com, une course doit être vérifiée à l'aide d'un fichier de données GPS et l'itinéraire doit être "suffisamment significatif pour justifier son inscription et pour que d'autres aient envie de le faire à leur tour ».
Une telle formulation est sujette a bien des interprétations. Et le nombre même de FKT est tel - On compte déjà plus de 1 700 nouveaux ajouts dans le FastestKnownTime.com cette année - qu'il est évident que la majorité de ces performances ne seront probablement significatives qu'à un niveau hyperlocal. Aussi, même pour les athlètes de haut niveau, ces tentatives peuvent parfois relever du défi personnel, par opposition à une demande de reconnaissance plus large.
"Pour moi, il s'agit avant tout d'un objectif personnel", explique l'ultrarunner YiOu Wang, qui a récemment mis en place un FKT sur un tronçon de 64 km dans la Sierra Nevada connu sous le nom de Rae Lakes Loop. "J'aime tout le processus du FKT. Depuis le moment où tu commences à y penser, à le documenter, le tracer, avant de le réaliser et enfin d'en partager le résultat avec la communauté des coureurs", explique-t-il.
Cette dichotomie privé/public suggère une sorte de paradoxe au cœur de la culture du FKT, un paradoxe qui n'étonnera guère à notre époque saturée de médias sociaux. Il est indéniable que ce type de défi séduit par son côté spontané et par le fait que l'athlète y apparait dans son immense solitude. Seul face à l'exploit à accomplir.
Dans sa forme la plus idéalisée, se lancer dans un FKT est une façon de communier avec la nature tout en testant ses limites physiques. En théorie, vous passer le pas de votre porte et faire un FKT dès que cela vous chante ou que la météo s'y prête. Vous n'avez besoin de l'accord de personne. Contrairement aux courses, où vous participez à une épreuve calibrée et soigneusement réglementée. Loin de tout le buzz, vous vous lancez un défi, personnel. C'est tout.
Une validation stricte
Mais pour qu'un FKT devienne "officiel", l'exploit nécessite encore une validation externe, et ici les normes sont de plus en plus strictes. FastestKnownTime demande désormais aux coureurs qui tentent des FKT sur des parcours connus de déclarer leurs intentions à l'avance, de fournir un suivi en temps réel et de soumettre des preuves photographiques. Et soit on peut fournir des photos à l’appui, soit le record n’est pas pris en compte.
De la même manière que le processus de documentation d'une expérience change inévitablement la nature de cette expérience, le fait d'avoir un FKT comme motif principal pour une traversée prolongée imposera certaines contraintes. Lorsque j'ai posé cette question à Pete Kostelnick, qui courait en moyenne 115 km par jour et n'avait donc pas beaucoup de temps pour s'arrêter et cueillir des pâquerettes, il a admis que, avec le recul, il avait le sentiment d'avoir raté quelque chose. "J'ai beaucoup de regrets", dit-il. "Je n'ai pas vraiment pris de recul lors de cette course, j'étais toujours en train d'avancer au plus vite, de manger ou de dormir". Si bien que, deux ans après avoir terminé sa course record, Pete Kostelnick a entrepris un autre périple à pied. Courant cette fois depuis Kenai, en Alaska, jusqu’à Key West, en Floride, où il s’est fait un devoir de prendre le temps lorsqu’il en ressentait le désir. Son rythme était quand même de 50 miles (80 km) par jour ...
Un sentiment également ressenti par l'ultra traileuse YiOu Wang lors de sa récente tentative de FKT dans la Sierra Nevada. "J'y ai beaucoup pensé, car c'était la première fois que je faisais la boucle de Rae Lakes et je voulais vraiment en profiter", explique-t-elle. "Mais en général, quand on fait un FKT, on n'apprécie pas vraiment le trail, parce qu'il faut être tellement concentré pour battre ces temps-là - c'est un équilibre difficile". Malgré ces réserves, Wang pense que l'attrait du FKT va probablement perdurer. Car "s'il y a un défi à relever, quelqu'un va forcément essayer de le faire et aussi vite que possible. », conclut-elle.
Ce n’est pas Pau Capell qui la contredira aujourd’hui. Espérons seulement qu’il saura (re)trouver cette notion de plaisir qui semble trop souvent inversement proportionnelle à la recherche du chrono.
Pour suivre la tentative de record de Pau Capell, c'est ici.
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