Le débat « pour » ou « contre » le loup est dépassé, selon Jean-Michel Bertrand, réalisateur à qui l’on doit notamment « La vallée des loups » et « Marche avec les loups ». Son constat est clair : le loup est là. Et il nous faut trouver des solutions pour s’adapter à sa présence. Avec son style inimitable, l’auteur, victime de menaces en 2020, nous invite, dans « Vivre avec les loups » - son nouveau film, en salles à partir du 24 janvier - à dépasser les polémiques, tout en laissant la parole aux éleveurs qui doivent, avec les attaques des loups, se réinventer. Il nous a accordé une interview durant laquelle il s’est longuement confié sur sa démarche.
À la suite de la projection de « Marche avec les loups », 2e volet de sa trilogie, sorti en 2020, Jean-Michel Bertrand a déclenché le tourbillon des médias. De leur côté, les détracteurs du loup ont exprimé leur violence et leur haine, jusqu'à menacer le réalisateur. Ce qui l'a mené a faire un constat : les mentalités doivent évoluer.
Qu’a-t-il fait pour prendre du recul ? Il est retourné en montagne, évidemment, dans le sauvage massif des Ecrins. C'est là qu'il a trouvé refuge dans une cabane improbable, un abri sous roche magnifique, au cœur du territoire d’une famille de jeunes loups nouvellement installés. « À cet endroit, j’ai pu faire le point », explique-t-il. « Me retrouver et préparer un nouveau film, car il y a du nouveau… ».
Jean-Michel Bertrand revient donc avec un nouveau film, qui tranche avec les deux premiers, nettement plus contemplatifs. « Vivre avec les loups » est une réponse pleine de sagesse aux menaces reçues en 2020. Un documentaire de 1h30 à découvrir en salles mercredi 24 janvier.





À la suite de « Marche avec les loups », vous avez reçu de nombreuses menaces… Pourquoi être reparti sur un nouveau projet autour des loups ?
C’est vrai que ça a été un peu pénible. Je me suis dit que j’allais peut-être faire une pause. J’ai été un petit peu découragé. Et puis, on pourrait avoir un peu tendance à vouloir répondre un peu avec le même ton. Mais j’ai décidé de le faire de la plus belle des façons. En faisant un film avec de l’empathie, du questionnement. En tendant la main. Non seulement parce que c’est un pied de nez à la violence. Mais aussi parce que c’est pour moi la seule solution pour que l’on avance. Les postures, la haine et le clivage ne conduisent qu’à des impasses, on le sait. Donc voilà ma réponse : ce film.
D’après vous, pourquoi le loup fait-il, encore aujourd’hui, partie des indésirables ?
Parce qu’il attaque les troupeaux. C’est une réalité. Et il ne faut pas la gommer. Il trimballe aussi derrière lui tout un inconscient collectif avec des légendes, des fables… Au départ, ce n’est pas facile pour lui. C’est un animal très stigmatisé. Mais qui est, en même temps, un prédateur opportuniste. Il y a des gens que ça énerve. Et je peux les comprendre. C’est vrai que tout est complexe. […] Le loup met la pression sur les troupeaux, a changé le mode de vie des éleveurs. Il faut savoir si l’on arrive au point où l’on souhaite à nouveau éradiquer cet animal parce qu’il met la pression sur l’élevage. Ou si l’on est capable d’avoir l’intelligence de coexister avec lui. Comme font des tas de civilisations depuis des siècles ailleurs dans le monde. Ce n’est donc pas impossible.
Vous vous définissez comment : un observateur du monde sauvage ou bien quelqu’un d’engagé pour la cause du loup ?
J’ai toujours été passionné par les animaux. Je suis naturaliste. Et effectivement, depuis que je me suis intéressé au loup, ça ne m’a pas lâché. C’est une drogue dure. C’est un animal qui soulève tellement de questionnements. Il est symbolique de ces clivages, de notre rapport au vivant et au monde. Je ne me situe pas comme un défenseur du loup béat mais comme un militant du respect des espèces sauvages et de la nature en général… qui est bien mise à mal aujourd’hui. Mes films ne sont jamais anodins. Il y a des messages, des choses que j’ai envie d’y dire évidemment. Je m’en sers d’outil. Un film c’est un outil pour amener à de la réflexion déjà. Et défendre des idées.
Vous nous dites, dans le film, que le débat « pour » ou « contre » le loup est dépassé, que le loup est là. Et qu’il faut trouver des solutions.
Il y a vraiment une base : les chiens de protection, les regroupements nocturnes dans les parcs électrifiés des ovins notamment, et une présence humaine, c’est-à-dire un berger. On sait que ce triptyque fonctionne dans tous les pays où les loups ont toujours existé. Que ce soit dans les pays de l’Est, en Mongolie, partout. […] Ce qui est soulevé dans le film, par les éleveurs, c’est le boulot monstre que représente l’élevage d’une meute de chiens.
Tous les éleveurs de moutons ne sont pas forcément passionnés par des chiens. Et en plus, il y a l’impact sur la faune sauvage à prendre en compte. Car ce sont des animaux qui vont chasser, qui peuvent bouffer des marmottes, des chamois, des chevreuils... Il y a aussi la question du partage de la montagne – les traileurs, les VTTistes, les randonneurs sont souvent confrontés à ces chiens pas toujours sociabilisés. Et chacun doit faire un effort. Que ce soit du côté des utilisateurs de la montagne en loisir, et des bergers. Dans le but de toujours maintenir ce dialogue, cette bienveillance. Et ne pas aller dans du conflit stérile. Mais c’est vrai que ces chiens sont une contrainte.
Ce film-là, par rapport aux deux autres, a davantage une approche journalistique. Vous êtes moins seul dans le film et partez à la rencontre des éleveurs. Pourquoi ce choix ?
Ça peut être journalistique. Mais je le vois plus comme un partage. J’ai fait le choix, dans ce film-là, de raconter les trois dernières années de ma vie. Qui se sont partagées entre le terrain pour observer cette meute nouvellement installée, et son interaction entre les meutes. Et encore les rencontres - ce ne sont pas des interviews vite faites avec un bout de micro. J’ai passé beaucoup de temps avec ces gens avec lesquels je me suis lié d’amitié.
Il y a une vraie volonté de les faire eux, plutôt que d’autres. Parce que je trouve qu’ils représentent une masse de gens invisibles, que l’on n’entend jamais. Ils ont une vision ni bloquée ni dogmatique. Ce sont des gens qui ne représentent qu’eux-mêmes, avec leurs doutes, leurs questionnements, leur complexité. Ils sont ouverts au dialogue. C’est ce que j’ai aimé. […] Je me suis finalement adapté à ma vie et à ce que j’avais envie de raconter. C’était le moment où je devais sortir de ma position dans laquelle j’étais dans le film d’avant, toujours seul dans la nature.
Toutes les discussions autour du loup tendent vers la question de notre rapport au vivant finalement.
C’est tout à fait ça. Le loup, c’est un déclencheur. Un poil à gratter, un empêcheur de tourner en rond. Et effectivement, c’est beaucoup plus facile d’être écolo quand on n’est pas embêtés. Quand on parle de petits papillons et de petites fleurs. Mais c’est beaucoup plus difficile de respecter la nature quand vous avez un animal prédateur opportuniste qui vient vous mettre le bazar. C’est là que l’on voit les limites de l’acceptation de la nature. Et c’est là que ces intervenants avec qui j’ai pu partager beaucoup de moments sont intéressants. C’est-à-dire qu’ils sont impactés par le loup, ils ont tous vécu la réalité des attaques.
Leur réaction est, malgré tout, très mesurée. Je trouve qu’ils font preuve d’une grande intelligence, d’une grande humilité aussi pour essayer de chercher des solutions et de se questionner. Chose qui n’a rien à voir avec des visions archaïques, ancestrales, du tout humain qui régit la nature à sa guise. Tous ces gens que l’on entend critiquer le loup aujourd’hui ont cette posture-là. Celle de l’humain tout puissant qui décide de qui doit vivre, et qui ne doit pas vivre. Donc évoluons, grandissons.
Vous êtes passionné depuis toujours par l’affut. Ça vous est venu comment ?
L’affut, c’est cette passion de découvrir la nature, d’avoir le temps de s’ennuyer, d’observer la plus petite fourmi quand on attend un loup qui ne viendra pas. Et c’est aussi une façon d’être au monde, de contempler, de méditer. Une forme de voyage hyper importante pour moi. Il y a un côté spirituel, qui n’a rien à voir avec la religion bien-sûr, mais avec les forces de la nature, les équilibres biologiques. Tout ce que la nature a à nous enseigner. L’affût, c’est l’immersion. Des moments sacrés. […] Ça vient vraiment de l’enfance. J’ai eu de la chance de naître dans cette vallée magnifique, le Champsaur. Dans ce massif des Écrins, avec le Dévoluy tout à côté. J’ai eu de la chance de tomber là. Et je dois vous avouer que j’en profite. Et au plus je vieillis, au plus j’en profite.
Votre film sort mercredi, le 24 janvier. Vous avez déjà songé à la suite ?
Ces trois films racontent les dix dernières années de ma vie, ce que j’ai eu envie de raconter au fil du temps. Ce n’était pas prévu. Au départ, je ne pensais en faire qu’un, « La Vallée des Loups ». Et puis les questionnements du public m’ont amené au 2e puis au 3e film. […] J’aime bien avoir des retours sur mon travail, me servir du film comme un outil pour aller un peu plus loin avec le public.
Alors voilà, je pense avoir fait un bout de chemin avec ces trois films. Et je continuerai évidemment à suivre les loups de la même façon. Parce que c’est une passion. Mais j’ai envie d’autres aventures cinématographiques. Je n’ai pas envie que le loup devienne mon fonds de commerce au niveau du cinéma. Ni de faire le film de trop. Alors voilà, c’est une trilogie, elle a sa raison d’être. Et c’est très bien comme ça. Mais il y aura d’autres films. Mais déjà, il faut que je digère celui-là. Aujourd’hui, je suis devant une page blanche, ce qui est tout à fait excitant. Parce que j’ai plein de choses à dire, à raconter. Il n’y aura qu’à choisir. Et ça viendra en son temps.
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