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Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
  • Société

Vittorio Brumotti, ce héros italien qui poursuit les dealers à vélo

  • 3 octobre 2020
  • 13 minutes

Tom Vanderbilt Tom Vanderbilt Le design, les technologies, la science et la culture sont les sujets de prédilections de Tom Vanderbilt. Il écrit pour Wired, London Review of Books et Popular Science. Il est rédacteur en chef adjoint d'Artforum et des magazines de design Print et i-D. ainsi que rédacteur adjoint du blog Design Observer, et chroniqueur pour Slate.

Même le coronavirus n'a pas réussi à empêcher Vittorio Brumotti de continuer à jouer les redresseurs de torts … à vélo. Au printemps dernier, ce champion de trial a captivé le public italien avec son émission "100% Brumotti", un programme télévisé qui met la honte à ceux qui se garent sur les places pour handicapés mais qui ose aussi affronter la mafia. Notre journaliste a suivi ce héros sur deux roues. 

Nous sommes en mars, un mercredi soir, la pandémie de coronavirus ravage l'Italie et les téléspectateurs de "Striscia la Notizia", un programme d'information satirique populaire, regardent la séquence "100% Brumotti", dans laquelle Vittorio Brumotti, cycliste réputé, parcourt l'Italie sur son vélo pour combattre les maux sociaux. 

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

L’épisode de ce soir est un peu différent. On y découvre Vittorio Brumotti, 40 ans, dans la chambre mansardée de la maison de ses parents, en Ligurie, au nord-ouest de la péninsule, où, comme dans le reste du pays, la plupart des habitants sont confinés. Il salue les téléspectateurs et nous présente sa petite amie, Annachiara Zoppas. Allongée sur un canapé, elle lit « Le journal d'Anne Frank". Vittorio saute alors sur son vélo, fait quelques tricks sur le balcon et descend les escaliers intérieurs. Après un virage serré, il dévale quelques escaliers et surgit dans la cuisine, où sa mère, Elisabetta, est en train de cuisiner. D’un bond, il saute sur la table de la cuisine, sa mère lui sourit avec indulgence. 

Après avoir tondu le gazon (toujours à vélo, il pousse maintenant une tondeuse), il saute (sans vélo) dans un hamac. Enfin, vers la fin de la séquence, il avoue aux téléspectateurs qu'en fait il a fait une chute lors de sa première tentative de saut de table : "Mes amis, surtout ne croyez pas tout ce que vous voyez", conclut-il.

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

Des Guinness records à la pelle

Les Italiens ont beau avoir vu leur quotidien complètement bouleversé par la pandémie de Covid-19, il n’en reste pas moins surréaliste pour eux de voir un personnage du calibre de Vittorio Brumotti échouer chez ses parents. L’homme compte en effet à son actif de nombreux records Guinness records : "le plus haut saut dans l'eau à bicyclette" (17 mètres, dans la mer Tyrrhénienne) ou encore la montée des escaliers du plus haut bâtiment du monde (près de 4 000 en tout, dans le Burj Khalifa de Dubaï). Or, le voici maintenant relégué à faire le clown chez lui.

Mais cette situation n'est que temporaire et pour le champion certaines choses n'ont pas du tout changé pendant la pandémie. Campé sur son vélo, équipé de quatre GoPro et d'un masque facial, il continue sa mission à toute berzingue : celle d’un amuseur doublé d’un redresseur de torts sur deux roues.

En octobre 2019, avant que l'Italie ne devienne l’une des premières zones de l'épidémie mondiale, avant que les Italiens séquestrés ne commencent leurs sérénades nocturnes sur leur balcon, j'ai rencontré Vittorio Brumotti près de Noli, sur la côte ligure. Là, sur un tronçon venteux de la Strada Statale 1 italienne, il me fait monter sur une corniche. D'un côté, une procession bruyante de Piaggios et Fiats bourdonnants. De l'autre, une falaise de 25 mètres plongeant vers l'azur de la Méditerranée. Le cycliste bondit comme un cabri sur les bas-côtés, en attendant que son père, Claudio, finisse de réparer sa bicyclette.

Son vélo - un élégant modèle noir en fibre de carbone et aluminium portant son nom - est enfin prêt. Il l’enfourche, fait un petit tour sur la route et saute sur un rebord de pierre à peine plus large que la glissière de sécurité. Il fait un spectaculaire travelling, traverse une mince glissière de sécurité, une jambe tendue vers l’extérieur pour trouver son équilibre. Puis il fait sauter une roue - son pneu étant logé dans un rail d'acier lisse de quelques centimètres seulement - pivote doucement vers la route, et redescend en sautant.

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

"Ciao, Brumotti, un selfie !"

La SS1, où nous nous trouvons ce jour-là, est le genre de route sinueuse et très pratiquée sur laquelle on doit lutter pour garder son regard fixé sur la route, tant la vue est saisissante. Des falaises spectaculaires s'élèvent d'un côté, la Méditerranée brille de mille feux de l'autre. Imaginez maintenant que cette vue de carte postale montre également un beau mec bien bâti (Vittorio Brumotti a été figuré dans Vogue Italia), archi tatoué, avec une barbichette et une moustache en guidon, roulant tranquillement sur une mince rampe de métal au-dessus d'un dangereux précipice, comme s'il s’agissait d’une petite promenade dominicale. 

Les conducteurs qui passent par là se mettent alors à klaxonner, criant "Ciao, Brumotti !" Plusieurs cyclistes s'arrêtent pour faire des selfies avec lui. "Tu as vraiment beaucoup de fans", dis-je. "Oui, c'est vrai, mais, j'ai besoin des gens", dit-il, "pour mon énergie".

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

"È un eroe italiano"

En dehors de l'Italie, Vittorio Brumotti pourrait être qualifié de « semi-célèbre ». C'est un ancien champion dans la discipline du trial, et vous avez peut-être déjà vu ses vidéos les plus populaires sur YouTube . On l’y voit faire des tricks au bord du Grand Canyon ; rouler sur la roue avant, à reculons, en descendant une colline escarpée à San Francisco ; ou jouer au golf à vélo avec Peter Sagan, le célèbre pro américain.

Mais en Italie, Vittorio Brumotti est une véritable star, ses frasques sentimentales sont relatées sans relâche dans la presse à scandales - sa petite amie, Zoppas, est l'héritière de la fortune des eaux minérales de San Benedetto et travaille dans le marketing de la société. Plus tard dans la matinée, lorsque nous nous arrêtons dans le petit village côtier de Varigotti, il se fait constamment arrêter dans la rue pour des selfies. Par tout le monde, de la petite nonne à un groupe d'ouvriers du bâtiment qui le défient de sauter sur la plateforme de leur camion. Et Vittorio fait mieux que ça encore. Sur son vélo, il grimpe sur un toit, fait un wheelie, et se récupère trois mètres plus bas sur le camion !

Alors que nous déjeunons en terrasse, il est abordé par un couple plus âgé qui depuis le début du repas, ne cesse de nous lancer des regards. "È un eroe italiano", dit l'homme avec insistance. Puis, à moi, au cas où je n'aurais pas compris : "C'est un héros italien !".

L'homme ne faisait pas référence aux exploits de Vittorio Brumotti dans le film de cascadeurs Road Bike Freestyle 2, aussi impressionnants soient-ils. Il parlait d'une autre partie importante de la vie et du personnage de l'athlète : sa séquence dans "Striscia la Notizia", l'une des plus anciennes émissions italiennes, dont le titre signifie littéralement "dépouiller l'information". Vittorio s'y moque du gouvernement et des médias ; c'est un peu comme le "Daily Show" américain, mais avec une mascotte qui ressemble à une marionnette et des danseuses. 

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

Un Batman à vélo

Cela fait maintenant plus de dix ans que Vittorio Brumotti s’attaque à dénoncer divers problèmes sociaux avec les armes qu’il maîtrise le mieux : son humour et ses prouesses à vélo. Au début, il se contentait de mettre en évidence l'inefficacité du gouvernement en se promenant dans des dédales d’immeubles luxueux jamais achevés. Ou il partait en quête de conducteurs garés illégalement. Il s’approchait d’eux, leur rappelait aussi poliment que possible leurs méfaits et collait dans la foulée une crotte sur le toit de leur voiture. Forcément le ton montait assez vite. "J'ai un muscle", dit-il, dans une phrase à peine traduisible, « pour combattre les gens qui font chier le monde ». Mais depuis quatre ans, ce Batman à vélo s’est trouvé une nouvelle cible, beaucoup plus importante et dangereuse : le crime organisé. 

Lorsque le coronavirus a frappé l'Italie, Vittorio Brumotti, qui partage son temps entre Dubaï et Milan, était dans l’émirat. Il participait au Tour des Émirats Arabes Unis. Mais le 27 février, les deux dernières étapes de l'événement ont été annulées lorsque deux coureurs italiens ont été testés positifs pour Covid-19. Négatif, lui, Vittorio s'est rendu en Ligurie, dans la maison de son enfance, où depuis toujours il a l’habitude d’aller se ressourcer, imaginer de nouvelles cascades, et tout simplement garder la tête sur les épaules.

Tentative de descente de l'Everest

En octobre dernier, après notre matinée sur l'autoroute, Brumotti m'a emmené dans son centre d'entraînement, un ancien entrepôt dans la ville de Borghetto Santo Spirito dans lequel il a installé plusieurs rampes et une fosse à mousse. Des palettes y étaient empilées selon différentes configurations. "Je n'aime pas le plastique, le bois a plus d’âme », explique-t-il.

Partout sur les murs, l’inscription a bombazza ( à donf !, ndlr ), mais aussi une affiche de son championnat de trial, et une autre montrant des itinéraires sur l’Everest. "Je voulais l’escalader à vélo", m'explique-t-il. Une tentative avortée en 2012. Ce n'était pourtant pas une idée complètement folle : il avait déjà escaladé ainsi plus d'une douzaine des plus hauts sommets des Alpes italiennes, parcourant les crêtes dans la neige profonde. Pendant deux ans, il s’est donc entraîné pour l’Everest et a dépensé plus de 100 000 dollars pour monter une expédition. Il est arrivé au camp de base avant que le gouvernement népalais ne lui retire son permis, décidant sans doute que l'ascension de l'Everest à vélo était peut-être trop dangereuse. C’est dans cet entrepôt que naissent tous les tricks les plus éblouissants que l’on retrouve dans les vidéos de Vittorio.

Le champion se voue au vélo depuis l'âge de 11 ans, une passion qu'il se découvre en regardant un direct des championnats de trial italiens. Et c’est son père, ancien membre d'une unité spéciale de la police qui a combattu les Brigades rouges, qui lui construit son premier vélo. Cette carrière va changer sa vie et celle de ses parents. "Mon père m'a fabriqué un vélo", plaisante Vittorio Brumotti, "et maintenant il demande une Lamborghini".

Adolescent, il participe souvent à des compétitions et a même son propre show, faisant jusqu'à cinq démonstrations par week-end. Et quand le vélo ne paye pas les factures, il travaille comme maçon. Tout a changé pourtant en 2006. Il à 26 ans et remporte le championnat du monde de trial. Un an plus tard, il saute 20 haies de piste à vélo, ce sera son premier Guinness record.

Les sponsors -Tinkoff et Astana - ne tardent pas à suivre. Vittorio Brumotti s' entraînent avec les deux mais ne fait pas de compétition. Pas besoin, il doit sa place dans l'équipe à l’incroyable popularité de ses tricks ; ses vidéos comptant parfois plus de vues que les films de la course officielle.

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

"Je veux apporter quelque chose à l'Italie"

En 2008, il fait ses débuts dans l’émission « Striscia » qui non contente de montrer ses Guinness records, présente l’athlète en train de tourner les séquences qui vont devenir son deuxième métier : s'attaquer aux problèmes sociaux à vélo. Car désormais, Vittorio veut utiliser sa notoriété « pour apporter quelque chose à la société italienne ».

En 2015, alors qu'il s'entraîne avec son père et quelques amis, le cycliste se retrouve mêlé à une rixe avec une famille albanaise un peu nerveuse, agacée par la lenteur de leur voiture balai. Au cours de la longue et coûteuse procédure judiciaire qui suit, il apparait que l'un des hommes impliqués a été arrêté pour trafic de drogue. Cet épisode déclenche quelque chose en Vittorio, et une nouvelle croisade contre l'injustice nait. Sa "mission de merde", comme il a appelé sa campagne contre les trafiquants de drogue, va désormais se concentrer sur la criminalité. "Ce n'est pas une vengeance", dit-il. "Je veux parler des grands problèmes. »

A côté des images comiques de Vittorio Brumotti distribuant ses « trophées de merde », un nouveau personnage a donc fait son apparition. On le voit ainsi descendre de son vélo, mégaphone à la main, patauger dans les parcs crépusculaires et les rues miteuses de toute l'Italie, filmer de futurs acheteurs de drogue, puis dénoncer - parfois même poursuivre des dealers dans la rue - brandir ensuite leurs photos à la télévision et lancer des blitz policiers dans son sillage. 

Les trafiquants en question n’étaient souvent bien sûr que de simples fourmis dans la complexe structure de la mafia italienne, toujours bien vivante. A partir du début des années 90, la célèbre Cosa Nostra a bien commencé à s'estomper, suite à des campagnes judiciaires intensives et à des arrestations importantes, mais d'autres associations mafieuses ont pris de l'importance. La plus connue de nos jours, la 'Ndrangheta, est une entreprise clanique bien organisée née en Calabre qui, comme un virus, s'est répandue, créant ce qu'Europol a appelé des "copies parfaites de ses structures essentielles" dans les pays hôtes du monde entier. La Ndrangheta dominerait le commerce de la cocaïne en Europe. Un rapport de l'institut de recherche italien Demoskopika datant de 2014 a estimé que le réseau avait généré 53 milliards d'euros en 2013, soit environ 59 milliards de dollars en dollars d'aujourd'hui. "C'est comme McDonald's sans les taxes", explique Vittorio Brumotti. "C'est incroyable".

Des menaces de mort

Sans surprise, les rencontres du vengeur cycliste avec cette force de l'ombre ont rapidement pris une tournure violente. En 2017, à Rome, un homme cagoulé lui a tiré dessus alors qu’il était dans sa voiture. Il a commencé à recevoir des menaces de mort. Un an plus tard, dans un sombre lotissement près de Palerme, il a été repéré par les sentinelles de la mafia locale, et sa voiture a été bombardée par une terrifiante tempête de pierres. Dans le cadre de ses reportages, quatre voitures blindées, ses véhicules personnels, ont aussi été détruites par la mafia.

"Après Palerme, c'est devenu très dangereux", m'a raconté Antonio Ricci, le patron de Vittorio Brumotti et le fondateur de « Striscia », dans son bureau au siège de Mediaset, à Milan. "C'était aussi très dangereux pour les gens autour de lui". L’athlète a alors décidé de commencer à filmer tous ses épisodes avec les mêmes moyens que dans son travail de sportif : à vélo. Dans ses vidéos, Vittorio a progressivement adopté un style plus street, moins pro, il voulait montrer que le vélo s’adressait à tous, et pas seulement aux pros super équipés.  C’est ainsi qu’on vit Vittorio, habillé comme un coursier hipster, son vélo équipé de GoPro et de lumières vives, pédaler contre les "pousseurs", comme il les appelait. On aurait dit que les "Sopranos" rencontraient "Premium Rush".

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

"Les gens lui font confiance"

Mais son approche n’a pas fait l’unanimité. Certains lui reprochant de ne pas être journaliste, de mettre en danger les vrais reporters et, au fond, de ne chercher qu’à faire de l’audimat en prime time. Sans compter qu’il semblait évident que personne, peut-être même pas Vittorio Brumotti lui-même, ne pouvait croire qu’il allait faire tomber un réseau criminel sophistiqué en ciblant les pions de base à vélo. Mais, rétorque Antonio Ricci, c’est précisément parce que Vittorio Brumotti n'est pas journaliste que son message est puissant. "C'est un champion dans ce qu'il a fait", dit-il. "Les gens lui font confiance."

Aussi ringard que cela puisse paraître, contre un ennemi apparemment invincible, le public a besoin de quelqu'un comme ce super-héros de gauche, semi-comique. "Les gens sont habitués à ce que les reporters arrivent avec des caméras", dit Andrea Oddone, le manager de l'athlète et son ami d'enfance. "Lui, il arrive en faisant des tricks entre les « pousseurs », fait des selfies avec les gens qui n'en reviennent pas : « Mais c’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce qu’il fout là, à vélo ?". Mais tout enquêteur connaissant l'emprise de longue date du crime organisé sur l'Italie pourrait sans doute répondre : « Après tout, pourquoi pas ? ».

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

Dans une planque, à Turin

Beaucoup plus tard, le jour où j'ai visité l'entrepôt de Vittorio, je me suis retrouvé dans une chambre d'hôtel minable, à la périphérie de Turin, à quelques heures de route de la Ligurie. Assis sur les deux lits : Vittorio Brumotti, le journaliste Rubano, son manager Oddone, un caméraman, moi et mon photographe. Et un type mal habillé, au visage fatigué, sympathique et barbu, connu que sous le nom de M. X.

On était en pleine réunion d’organisation des surveillances de nuit. Turin est le lieu de naissance historique de Fiat, où se trouve le célèbre club de football de la Juventus et aussi, historiquement, un point chaud de la Ndrangheta. L'équipe a choisi cet hôtel obscur, en face d'un dépôt UPS, pour que Vittorio Brumotti soit moins facilement repérable.

M. X, un homme qui a déjà eu des liens avec des organisations criminelles, est les yeux et les oreilles de notre équipe pour les activités illicites dans la ville. Sa mission : aller en ville, sous couverture, et trouver de la drogue. ( mais pas en acheter, ce qui serait illégal.) Vittorio Brumotti a demandé au photographe de ne pas montrer son visage dans ses clichés.

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

Objectif : la "petite mafia"

Sur le bureau de notre petite chambre, est éparpillée une série d'appareils d'enregistrement, la plupart sont dissimulés dans d'autres objets : un stylo, une paire de lunettes et, plus astucieux encore, une bouteille d'eau San Benedetto non ouverte. La cible aujourd'hui est ce que l’athlète appelle la "petite mafia" - les start-up criminelles -, dont les membres sont souvent des immigrés qui font du deal dans rue, à l'extrémité des chaînes d'approvisionnement de la Ndrangheta. Pourtant, rien n'a été laissé au hasard : l'équipe porte des gilets antibalistiques.

Nous montons dans une camionnette et filons sur Turin. En descendant une rue sombre et presque vide, le Corso Palermo, nous longeons un petit parc, où l'on distingue principalement des hommes, la majorité d'origine africaine. "Pusher", dit Brumotti, en montrant du doigt. "Pusher, pusher.""Comment sais-tu qu'ils sont tous des trafiquants ?" je demande, scepticique. "Je suis venu plusieurs fois dans cette rue", me répond Vittorio.

Nous nous arrêtons à quelques pâtés de maison. L'équipe vérifie les caméras que porte M. X. Il sort du van. Quelques minutes plus tard, nous entendons crépiter dans un haut-parleur portable, il en train de discuter avec un dealer. Une transaction est proposée, mais M. X dit qu'il doit aller à un distributeur. Le dealer lui propose de l'escorter. M. X refuse poliment.

Une fois en toute sécurité, M. X nous appelle. Vittorio Brumotti lui donne des instructions. "Ne parle pas tant, tu couvres trop l'action", a-t-il dit. "Et s'il te plait, fais moins le malin, demande-lui naïvement si tu peux fumer sa came ».

Vittorio Brumotti le cycliste italien qui traque les trafiquants de drogue
(Mattia Balsamini)

Le spectacle est surréaliste !

M. X retourne au parc, Vittorio a préparé son vélo. Rubano a enfilé un gilet pare-balles, tout comme mon photographe. M. X ayant confirmé que les images de la marchandise montraient bien le dealer en train d'extraire de sa bouche quelques boulettes de cocaïne enveloppées de cellophane, l'athlète ouvre la porte, se laisse tomber sur le trottoir et pédale vers le parc. Le cameraman se met lui aussi en mouvement. On est à un pâté de maisons de là, il fait sombre, mais je peux voir plusieurs hommes s'emparer de leurs propres vélos et s'enfuir. Vittorio Brumotti les poursuit, puis il revient vers le parc où il se retrouve vite entouré par une foule menaçante.

De loin, j’ai senti le danger. Un type en sweat à capuche est soudainement passé à l'arrière de la camionnette et a pris une photo de la plaque d'immatriculation. La rue semble s'animer d'une menace secrète.

Mais dans le parc, le spectacle est totalement surréaliste : sur son vélo, Vittorio Brumotti, bondit d’un banc à l’autre, enchaîne des 180 et des wheelies devant un public armé de téléphones portables ! Il s'arrête pour quelques selfies, puis il revient vers à la camionnette, avant de repartir parcourir les rues de Turin jusqu’au petit matin.

Demain? Les favelas et le Bronx

Plusieurs mois plus tard, alors que l’épidémie de coronavirus était au plus fort, j’ai été surpris de voir apparaître de nouveaux épisodes "100% Brumotti" sur Striscia. On le retrouvait sur son vélo, lancé à la poursuite des dealers. Au printemps, alors que l’Italie était en plein confinement, Vittorio pouvait, lui, sortir en toute légalité. Il disposait d’un laisser passer en tant que « travailleur essentiel » et pouvait donc circuler dans tout le pays, mais sans équipe de tournage. Il s'est donc rendu seul dans les rues presque vides, équipé de quatre GoPro. Et, les hôtels étant fermés, il dormait dans sa voiture.  Contacté par téléphone, je lui demande, avec le plus de diplomatie possible, si le trafic de drogue est vraiment le plus grand problème de l'Italie en ce moment. "La drogue n'est pas le problème en ce moment", dit-il. "Le problème, c'est 25 gars ensemble". Sur l’écran passait justement ce jour-là l’un de ses derniers tournages : on le voit à à Padoue, en train de hurler sur des dealers massés dans un parc, sans masque. Vittorio s’est donc lancé dans une sorte de croisade pour la distanciation sociale. 

Les activités criminelles ont été interrompues, pour l’instant, mais comme l'a fait remarquer le journal national "La Stampa", lorsque l'Italie sortira de la crise, les activités économiques qui se relèveront en premier - du camionnage à l'élimination des déchets hospitaliers - sont des activités que les gangs contrôlent déjà dans de nombreux domaines.

Quant à Vittorio Brumotti, qui semble toujours avoir l'œil sur le prochain défi, il ne ralentit guère son rythme. Son livre sur les drogues et la mafia va sortir d’ici la fin de l'année chez Mondadori, le plus grand éditeur italien. Mais sa tête est déjà ailleurs : "J'ai un autre projet pour faire un grand reportage dans le monde entier", me dit-il. "Les favelas [du Brésil]. Au Canada. Le Bronx. Je veux continuer de m’exprimer avec mon vélo."

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