Les scientifiques estiment que les incendies dévastateurs du bush australien ont tué plus d'un milliard d'animaux. Mais comment sont-ils parvenus à cette estimation, s’interroge notre journaliste.
Un scientifique de l'Université de Sydney estime que les feux de brousse en cours en Australie ont déjà tué au moins un milliard d'animaux dans l'Etat du Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud (aussi connue sous le nom de NSW); sans compter les chauves-souris, les insectes, les grenouilles ou les poissons. Ce chiffre est si colossal qu'il est difficile à appréhender, j’ai donc voulu savoir ce qu'il signifiait exactement. Je ne suis pas sûr d'y être parvenu, mais ce que j'ai appris en cours de mon enquête est aussi intéressant que tragique. Laissez-moi vous expliquer comment je m’y suis pris.
Dans un premier temps, j’ai essayé de comparer ce chiffre à d'autres catastrophes majeures. L'ampleur de ces morts, causées par un seul événement, est-elle comparable aux impacts globaux du changement climatique ? Ou peut-être même à l'astéroïde qui a tué les dinosaures ?
Le premier obstacle à la bonne compréhension de cette question est la façon dont ce nombre est exprimé. Il s'agirait ici du nombre réel de victimes, alors que la plupart des pertes importantes de vie animale sont plutôt exprimées en nombre d'espèces disparues - et non pas en nombre d’individus, et encore moins en nombre total cumulatif de ces populations.
Une étude sur l'impact du défrichement
Alors comment l'écologiste australien Chris Dickman en est-il arrivé à un tel chiffre ? Le scientifique explique qu'il s’est basé sur une étude de 2007 dont il est co-auteur et dans laquelle il tentait d'estimer l’impact du défrichement de la brousse en Nouvelle-Galles du Sud sur la vie animale.
Il cherchait alors à évaluer la densité de population de mammifères, oiseaux et reptiles existant dans les différents habitats de cet Etat. Ce qui recouvrait des animaux aussi variés que des bandicoots (sorte de marsupiaux, ndlr) ou des babblers (oiseaux de la famille des passereaux, ndlr), installés dans la forêt tropicale côtière mais aussi dans les taillis des plaines, les zones boisées ou les forêts.
"Dans le cadre de nos recherches, nous nous sommes appuyés sur les estimations de densité concernant les mammifères, oiseaux et reptiles pour évaluer combien d'animaux risqueraient d'être tués suite aux autorisations de défrichement des terres de l'État", explique Chris Dickman.
"Au cours des huit années (1998-2005) que nous avons analysées, le gouvernement de l'État a approuvé le défrichement de 640 000 hectares de bois et de forêts. Nous avons estimé que cela avait sans doute entraîné la mort de 104 millions de vertébrés. Cette estimation n'incluait pas les chauves-souris, les grenouilles et certains autres animaux car nous ne disposions pas d'estimation de la densité pour ces espèces. 104 millions était donc une estimation prudente".
Des feux bien plus meurtriers que l'urbanisation galopante
Cette méthodologie et les résultats qui en découlent sont innovants. De telles estimations de densité de population n'existent pas pour d'autres habitats menacés dans d'autres parties du monde. L’approche combine en effet la diversité des espèces avec la densité moyenne de population dans un type d'habitat donné, et la superficie de ces différents habitats, ce qui a permis d’estimer que 8,45 milliards de reptiles vivent dans la zone étudiée en Nouvelle-Galles du Sud (NGS). Cela représente 200 reptiles par hectare (environ 2,5 acres) dans la zone étudiée. Cela nous donne également notre premier point de comparaison : un milliard d'animaux tués en moins de cinq mois par les incendies est bien pire que le total des pertes dues au développement en NGS en sept ans.
Pour arriver à ce chiffre d'un milliard, Chris Dickman a simplement extrapolé son résultat à une plus grande zone. "Si nous prenons maintenant les cinq millions d'hectares de terres brûlées par les feux de brousse en NSW depuis septembre 2019, et supposons que tous les mammifères, oiseaux et reptiles indigènes ont été tués par les incendies, le chiffre est de 5 000 000 / 640 000 x 104 millions = 812,5 millions d’animaux (arrondi à 800 millions, par précaution)", explique Chris Dickman. "Si nous supposons que les estimations de densité des animaux en NSW s'appliquent également à l'Etat de Victoria (ce qui est tout à fait plausible, car les habitats sont identiques ou très similaires), et si nous considérons que cette région compte quelque 1,25 million d'hectares d'habitat brûlé, alors nous obtenons 800 millions + (1 250 000 / 640 000 x 104 millions) = environ 1 003 000 000 (c'est-à-dire > un milliard). Bien sûr, deux autres millions d'hectares ont brûlé dans d'autres États au cours de la saison des feux actuelle. Mais nous n'avons pas d'estimations fiables de la densité des animaux dans ces Etats qui puissent être extrapolées. On peut donc affirmer sans se tromper et même en restant prudents, que plus d'un milliard d'animaux ont été tués".
Peu d'animaux auront survécu aux feux
Mais, cette comparaison entre les pertes causées par le feu et les pertes causées par le défrichement et le développement urbain pourrait bien se résumer à comparer des pommes à des oranges. "Les animaux tués par la perte permanente de leur habitat sont définitivement retirés de la future population mondiale, mais les forêts brûlées se rétablissent (pour la plupart, je suppose), et les populations d'animaux sauvages ont au moins la possibilité de recoloniser les forêts qui se régénèrent", explique Bradley Bergstrom, professeur de biologie à l'Université d'État de Valdosta. Une partie de ce milliard d'animaux que l'Australie a perdus dans les incendies jusqu'à présent peut être remplacée par des populations en voie de rétablissement dans les décennies à venir.
Rien n’est moins sûr pour Chris Dickman. "Tous les animaux dans les zones brûlées n’ont pas nécessairement été tués immédiatement et directement par les feux. Certains se sont sans doute envolés, d'autres cachés sous terre ou sous les rochers. Mais la gravité et la vitesse des incendies actuels rendent peu probable qu'un très grand nombre d'entre eux survivent", dit-il. "De nombreuses recherches antérieures indiquent que dans les zones gravement brûlées, le manque d'abri, le manque de nourriture et les incursions de prédateurs envahissants (renards roux et chats sauvages) qui en résultent entraînent d'autres réductions indirectes du nombre d'animaux, tuant en fait les survivants des flammes eux-mêmes".
J'ai aussi posé à Bradley Bergstrom la même question que je pose à tous ceux que j’interroge depuis une semaine : A quelles pertes importantes de vies animales pouvez-vous comparer ce chiffre de un milliard ? Sa réponse m'a surpris : les chats et les morts sur la route.
Le ravage des chats
En 2013, des chercheurs de la Smithsonian Institution et du United States Fish and Wildlife Service ont estimé que, dans les seuls 48 États du Sud, les chats tuent entre un et quatre milliards d'oiseaux, entre 6,3 et 22,3 milliards de petits mammifères (notamment des souris), et des centaines de millions de reptiles et d'amphibiens. Les populations totales d'espèces de proies peuvent évidemment subir une certaine prédation, mais les populations d'oiseaux en Amérique du Nord, par exemple, ont chuté de trois milliards, soit de près de 30 % depuis 1970.
De plus, on estime qu'un million de vertébrés (sans compter les humains) sont tués chaque jour sur les routes américaines. Ainsi, le nombre d'animaux tués dans les incendies en Australie est nettement inférieur au nombre d'animaux tués par les chats chaque année et équivaut à peu près à trois ans de mortalité sur les routes aux États-Unis. Cependant, ni les chats ni les voitures ne détruisent l'habitat, et le nombre total d'animaux tués ainsi peut ne pas être soustrait de façon permanente du total de la population future, alors que des portions des zones brûlées en Australie peuvent mettre beaucoup de temps à se rétablir, ou ne jamais se rétablir du tout.
Il est intéressant de noter que lorsque j'ai demandé à Chris Dickman de faire des comparaisons, il a également cité les chats. "La seule comparaison à laquelle je peux penser est le nombre de victimes des chats sauvages et domestiques en Australie", dit-il. "Dans une série d'études, nous avons estimé que deux milliards de mammifères, oiseaux, reptiles et grenouilles indigènes sont tués chaque année dans toute l'Australie par des chats. Bien sûr, les chats n'ont pas les mêmes effets sur l'habitat animal que les incendies, donc les populations de proies ne sont pas nécessairement anéanties. Mais l'interaction entre les feux de brousse et les chats sauvages (et les renards roux) est un véritable double jeu pour la faune".
Le cas de la forêt amazonienne
Bergstrom soulignait un autre point très pertinent ici : des habitats tels que les forêts d'eucalyptus en Australie sont adaptés au feu, voire en dépendent. D'autres peuvent ne pas l'être, et les résultats de leur brûlage pourraient donc être permanents. C’est vrai dans certaines régions touchées par les incendies australiens et potentiellement dans un autre cas majeur de changement climatique : la forêt tropicale amazonienne, où les incendies se sont aggravés et ont tué un nombre inquiétant d'animaux.
Dans une série d'événements épouvantables qui ont choqué le monde l'année dernière, plus de 906 000 hectares de la forêt amazonienne ont brûlé. C'est nettement moins que les plus de sept millions d'hectares qui ont brûlé en Australie au cours des cinq derniers mois. Mais s'il y a un endroit où la biodiversité est plus grande, et les populations animales plus denses qu'en Australie, c'est bien l’Amazonie. Je n'ai pu trouver aucune estimation de la densité de population animale à grande échelle pour cette région, mais nous pouvons faire quelques calculs rapides. Considérant qu'il y a une moyenne de 33 oiseaux par hectare dans les forêts tropicales de la Nouvelle-Galles du Sud. Si nous supposons que ce chiffre est vrai pour l'Amazonie (je suis sûr qu'on est encore loin du compte), alors près de 30 millions d'oiseaux auraient été tués l'année dernière. Il n'y a aucune chance que ce chiffre soit proche du total réel, mais cela aide à mettre en contexte l'ampleur de cette tragédie. Car l'écosystème amazonien ne se remettra pas des incendies comme pourra sans doute le faire une partie de l'Australie ; il pourrait au contraire se transformer en savane, ce qui entraînerait la perte permanente des espèces animales qu'il abrite.
Un continent entier reconfiguré
Un autre scientifique à qui j'ai parlé m’a donné l'exemple d'un autre écosystème altéré de façon permanente par les incendies causés par l'homme, avec une perte énorme de vie animale par la suite : la nôtre. "On a longtemps soutenu que l'évolution des techniques de chasse de la population paléo indienne Clovis était fondamentalement due à la nécessité de tuer des proies de plus en plus rares", explique Luis Ruedas, biologiste à l'Université d'Etat de Portland.
Le peuple Clovis existait il y a 13 300 à 12 800 ans. La durée relativement courte de cette civilisation pourrait être due à ses méthodes de chasse. Cette population, longtemps considérée comme la plus ancienne du continent américain, déclenchait des feux massifs afin de chasser la mégafaune qui vivait sur ce continent à l'époque – à savoir des espèces aujourd'hui disparues comme le mammouth et le mastodonte. Outre le fait que ces incendies ont conduit à l’extinction de ces espèces, ils ont peut-être aussi détruit les vastes étendus de savane ouverte, parsemées de quelques arbres, qui recouvraient la majeure partie de ce continent.
Lorsque la vie végétale a commencé à se rétablir après ces incendies, les arbres ne se sont plus retrouvés limités dans leur croissance et leur propagation par la présence d'herbivores géants. L'Amérique du Nord s’est alors recouverte des forêts denses que nous connaissons aujourd'hui dans de nombreuses régions du pays.
Il n'y a pas d'estimation totalement fiable des populations totales de mégafaune, mais les incendies causés par l'homme (par des humains n'utilisant que la technologie de l'âge de pierre) ont provoqué l'extinction massive d'un grand nombre de grands animaux en très peu de temps, reconfigurant ainsi un continent entier. Dès lors on ne peut s’empêcher d’établir des parallèles avec l'Australie.
J'ai également parlé avec Noah Greenwald, directeur de la recherche sur les espèces en danger au Centre pour la diversité biologique. La comparaison qu'il a suggérée avec les pertes de l'Australie ? Le bison. Nous avons réussi à tuer près de 30 millions de cette espèce en 50 ans seulement pendant l'expansion de l'Amérique vers l'ouest. À son apogée dans les années 1870, la chasse au bison tuait 5 000 animaux par jour. 325 seulement ont survécu, une population qui s'est maintenant rétablie à au moins 250 000.
Noah Greenwald donne peut-être les meilleurs éléments de compréhension du drame australien. "Un milliard, c'est un chiffre énorme, une tragédie incontestable", dit-il. "Mais c'est juste un jour de plus dans la crise d'extinction déjà en marche." C’est une première que des chercheurs aient pu faire une estimation aussi précise du nombre d'animaux tués dans les incendies, mais d’autres chiffres sont tout aussi inquiétants. On estime que jusqu'à la moitié de toutes les espèces animales de la planète pourraient disparaître d'ici le milieu du siècle en raison d'une combinaison de la perte d'habitat, des changements climatiques, de la pollution et d'autres facteurs d'origine humaine. Les incendies australiens ne sont qu'une étape de plus dans la voie de la sixième extinction massive de notre planète. Et qui à la faute ? A nous.
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