En décembre 2021, un méga feu ravageait des milliers d’hectares de forêt dans le Colorado. Dans la catastrophe disparaissaient d’innombrables chalets, mais aussi des single tracks, terrains de jeu familiers de notre journaliste, VTTiste amateur. Quelques mois plus tard, ce dernier revient sur les traces de l’incendie où, peu à peu, la vie reprend. Une expérience éprouvante et encourageante à la fois qui parlera sans doute à tous ceux qui, en Gironde comme en Bretagne ou dans les Cévennes, viennent de vivre ce traumatisme.
La première fois où je suis retourné sur le Dirty Bismark, mon sentier préféré, tout près de chez moi, dans le Colorado, c’était un petit matin ensoleillé, avec un peu de vent. Le temps idéal pour une sortie, le même en fait que ce fameux 30 décembre 2021, jour où l’incendie s’y est déclaré. Déjà trois mois depuis la catastrophe, et j’appréhendais de voir ce qu’il en restait. Mais au bout de sept kilomètres de sentier, alors que je roulais sur la première section brûlée, un étrange sentiment de soulagement m'a envahi. L'odeur des arbres calcinés s'est peu à peu mêlée au chant des oiseaux, et j’ai remarqué, ici ou là, des touffes d'herbe vert vif. C'était horriblement beau de voir mon sentier dans sa forme brute, dépouillé de toute végétation.

"Qu'allait-il rester de mon spot favori ?"
J’avais dû attendre deux mois après l’incendie pour que les cônes orange et les rubans jaune bloquant les nombreux points de départ du circuit soient enfin retirés. Deux mois où j’étais resté prostré, oscillant entre anxiété et dépression. Sur les 25 kilomètres du Dirty Bismark, plus de 12 avaient été ravagés par les flammes, à deux pas de chez moi. Officiellement, c’était ouvert, mais il fallut encore un mois pour que je puisse imaginer y rouler. La neige avait fait son apparition, et mêlée à l’argile du sentier, tout n’était que boue collante. Au total, trois longs mois avaient passé, de quoi me donner le temps de gamberger et d’imaginer le pire. Qu’allait-il rester de mon spot favori ? Imaginant mon retour sur la piste, j’hésitais entre l’idée d’y rouler lentement, histoire de savourer chaque instant, ou, au contraire de filer au plus vite, pour ne pas voir le désastre.
Le Dirty Bismark, doit son nom à une randonnée (et course) locale bien connue dans le Colorado, il tire un petite célébrité du film American Flyers, sorti en 1985, mais il n'a rien d’extraordinaire en fait. Rien à voir avec le single track parfait dont on pourrait rêver, tracé à travers une forêt luxuriante. Il n'est pas très technique non plus, mais c'est la piste que j'aime. Une grande partie de son parcours a brûlé en décembre dernier, lors de l'incendie qu’on appellera par la suite le « Marshall ». En 24 heures, le feu a brûlé près de 2500 hectares, 1 084 maisons et sept ateliers et magasins, principalement dans les petites villes de Superior et de Louisville, dans la banlieue de Boulder, la capitale de l’outdoor, paradis des VTTistes et des grimpeurs, entre autres. J’avoue que s’inquiéter de l’état d’un sentier peut sembler totalement ridicule, voire indécent, tant ma région était dévastée. Mais le Dirty Bismark a plus de poids dans ma vie que n'importe quel autre sentier sur lequel j’ai pu ridé dans ma vie.

"Ce sentier, c'était ma soupape de sécurité"
L'un de ses points de départ se trouve à seulement cinq minutes à pied de chez moi. Et au cours des deux dernières années, j’y ai fait plus de 1200 km. Son argile sèche et craquelée, ses sections de descentes fluides, ses hautes herbes et ses kilomètres de bosses ont joué pour moi le rôle de thérapeute, de terrain d'entraînement pour la course, et même de salle de réunion pour des rendez-vous professionnels. J’y ai écouté d'innombrables livres audio en pédalant quasi automatiquement dans ces virages que je connais par cœur. Je m'y suis plongé dans quantité de podcasts passionnants et j'ai pu y contempler le soleil tant de fois, que j’en ai perdu le compte.
Ce sentier m'a permis de garder la tête hors de l’eau pendant la pandémie, mais aussi lorsque j’ai dû surmonter la perte d’êtres chers ou faire face à tant d’incertitudes sur l’avenir. Plus d’une fois j’ai pu compter sur ce cocktail de nature et de sport pour revitaliser mon âme et me recentrer dans les moments difficiles. De ce sentier j’aime tout. La lumière du petit matin, faisant scintiller les herbes folles ; les magnifiques fleurs rose vif poussant au sommet d’énormes cacte ; les coyotes trottant sur le sentier, totalement indifférents à mon existence en ces parages ; et jusqu’aux vaches laissées en liberté laissant des tas de bouses dans leur sillage !

"Penser à ce coin de forêt me redonne du courage"
Immédiatement après l'incendie qui a ravagé la zone, je ne pensais qu'à une seule chos : la sécurité de ma famille et de mon entourage. Ma maison avait été heureusement partiellement épargnée, mais autour de nous ce n’était que désolation. Et, au fil des semaines, je me suis rendu compte que quelque chose d’essentiel me manquait, quelque chose qui me permettrait de surmonter le traumatisme de l’incendie. Or comme ma principale soupape en cas de stress, le sentier, avait disparu, j’avais beaucoup de mal à gérer mes émotions.
Aujourd'hui, lorsque je fais un tour à vélo dans mon quartier, je suis angoissé chaque fois que je tombe sur les vestiges de la maison d’un voisin : un climatiseur calciné, le châssis métallique noirci d'un véhicule ou une poutre en acier tordue par l’incendie qui autrefois soutenait une toiture. Et je n’ai qu’une envie, c’est retenir mon souffle lorsque je passe devant une platebande carbonisée parsemée de yuccas luttant pour survivre. Certes on commence à voir pousser, ici est là, quelques touffes d’herbe d’un vert éclatant, tentant de redonner un semblant de vie au quartier, mais l’air est encore chargé de cendre poussiéreuse. Et en ces moments-là, je suis tellement heureux que le vent n’ait pas poussé le feu plus au sud et ait épargné quelques tronçons du Dirty Bismark.
Y penser me redonne du courage et de l’énergie pour soutenir mes amis et les membres de ma communauté qui ont perdu leur maison, pour aider mes jeunes enfants à se remettre du traumatisme vécu lorsqu’ils ont été évacués, voyant leur ville partir en flammes. Ca m’aide aussi à surmonter l’angoisse qui m’étreint chaque fois que le vent souffle et que j’entends une sirène de pompier. Chaque fois que je découvre sur internet une nouvelle vidéo sur l’incendie ou que j'entends parler d'une bague de fiançailles retrouvée dans les cendres, seul vestige d’une famille dont plus rien ne reste, chaque fois que je me plonge dans le dossier d’assurance incendie de ma propre maison, touchée mais pas dévastée, j’ai besoin de penser à ce coin de forêt qui m’attend là-bas. Ca me ramène à l’essentiel : au fond, tout ne va pas si mal pour moi, je ne peux vraiment pas me plaindre. Mes proches sont sains et saufs, dans mon garage j’ai encore mes vélos intacts, mes casques et outils de réparation. Et puis j'ai encore ma maison, relativement indemne, et parfaitement habitable. Et je sais que, comme mes voisins, durement touchés, eux, Mère Nature va faire preuve de résilience. Elle est miraculeusement douée pour se régénérer et nous faire oublier qu'un feu de forêt, poussé par des vents de 160 km/h, a balayé d’immenses prairies blanchies par la sécheresse, et nous forcer à voir ce qui est réellement important dans la vie, quand nous sommes trop souvent aveuglés par des préoccupations absurdes ou parfaitement dérisoires.
Tout comme les touffes d'herbe vert vif qui commencent à percer la terre noircie, je suis sur le chemin de la guérison. Le fait d'être de retour sur le Dirty Bismark m'a libéré d'une tension que je portais en moi depuis décembre. Pendant les trois mois où j'ai attendu anxieusement de pouvoir y rouler, je me suis, sans le savoir, préparé mentalement à ce que j’y verrais (ou n’y verrais pas) à mon retour. C’est encore dur pour moi de passer devant des quartiers entiers rasés, de voir des gens fouiller dans leurs affaires dans l’espoir d’y retrouver un objet précieux à leurs yeux et de contempler une pelleteuse creuser dans les décombres d’une maison. Mais à mesure que la terre reprend vie, j’ai le sentiment que notre communauté poursuit, elle aussi, son propre processus de régénération. En sachant que, de mon côté, mon sentier préféré et ces heures passées à y rouler en solitaire, y sont un peu pour quelque chose.
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