En décembre dernier, une enquête du New York Times révélait que le gouvernement américain exerçait des pressions pour favoriser les forages dans le nord de l'Alaska, au mépris de la protection de l’une ses plus grandes réserves naturelles. Pour notre correspondant Marc Peruzzi, laisser faire, c’est permettre qu’on piétine les principes les plus basiques de conservation de la nature.
Si les pressions actuelles pour ouvrir l’Arctic National Wildlife Refuge (ANWR) au forage pétrolier atteignent leur but, il en sera fini des aires protégées aux États-Unis. Et ce n’est pas une hyperbole. Depuis 40 ans, le conflit autour de l’exploitation énergétique des 650 000 hectares de la plaine côtière de l’ANWR est au centre du débat national américain sur la conservation de la nature. D’importants projets de loi pro-forage ont été contrecarrés à la dernière minute : en 1989 - suite à la marée noire provoquée par l’Exxon Valdez, en 1995 - grâce à un veto de Bill Clinton, et en 2005 - via une obstruction parlementaire au Sénat du côté des Démocrates.
Cette fois-ci, les enjeux sont encore plus élevés, car les pro-forage, au lieu de chercher à convaincre l’opinion publique, ont décidé de la contourner. Leurs tactiques dévoient le sens des lois, font fi des données scientifiques et réduisent à la portion congrue le rôle des citoyens dans le processus décisionnel. Leur but à court terme est l’exploitation pétrolière du joyau des réserves naturelles du pays, mais attention : leur objectif à long terme est de saper les principes juridiques de protection de l’environnement en place depuis la présidence de Richard Nixon.
Benito Mussolini avait une métaphore pour cette façon d’exercer le pouvoir : “Si on essaie de plumer la poule en une seule fois, elle criera haut et fort ; si on s’y prend une plume à la fois, personne ne s’en apercevra.”
Ce plumage insidieux a commencé fin 2017, lorsque Lisa Murkowski, sénatrice républicaine pour l’État d’Alaska, a glissé un amendement dans le projet de réforme fiscale de Donald Trump, pour imposer au moins deux concessions de forage dans la plaine côtière. Une ruse bien calibrée, puisque le projet de loi ne pouvait pas faire l’objet d’une obstruction parlementaire.
C’était une chance unique pour la minorité pro-forage face à une opposition majoritaire, mais la manœuvre a été critiquée au sein même du parti républicain. Fin novembre, douze de ses membres, élus à la Chambre des représentants, ont signé une lettre dans laquelle ils s’opposaient à cet amendement. Ils y rappelaient l’opposition massive du pays à l’exploitation énergétique de l’ANWR : selon un sondage de l’Université Yale de 2017, seulement 29 % des électeurs inscrits y sont favorables. Ce qui n’a pas empêché le Donald Trump de s’en réjouir lors d’un discours : “Je ne savais pas que c’était si important jusqu’à ce qu’un ami qui bosse dans le pétrole m’appelle : ‘C’est vrai qu’il y a de l’ANWR dans la réforme ? Je réponds : ‘Aucune idée, on s’en fiche, non ?’ ‘ Reagan a essayé, les Bush, tout le monde, tous les présidents en fait !’, et moi : ‘Sérieux ? J’adore !’’
Dépouiller la NEPA une plume à la fois
Certains journalistes ont rappelé qu’il faudrait démanteler tout un arsenal de directives de protection avant que quiconque puisse planter une foreuse dans la toundra. Ils faisaient référence aux mesures existant de longue date, celles contenues dans la loi nationale sur l’environnement — National Environmental Policy Act ou NEPA — en vigueur depuis 1970. Connu aussi comme la Carta Magna de l’écologie, le texte stipule qu’en dépit de l’importance du développement économique, avant toute exploitation industrielle d’un terrain fédéral, il faut procéder à une évaluation environnementale exhaustive assortie d’une consultation publique.
L’administration Trump a donc entrepris de dépouiller la NEPA une plume à la fois, pour laisser les coudées franches à l’industrie pétrolière. Au cours l’été 2017, l’exécutif a décidé d’une “rationalisation” du processus d’évaluation, un terme chic pour dissimuler des réductions drastiques dans l’envergure et la rigueur intellectuelle des études d’impact environnementales (EIE) qui font la force de la NEPA.
À cette fin, le Département de l’Intérieur — essentiellement consacré à la gestion des ressources naturelles et foncières de l’État fédéral – a publié une directive stipulant que l’ensemble de chaque procédure devrait s’achever en une année civile et que les EIE ne devaient pas dépasser les 150 pages pour la majorité des projets sous sa tutelle. L’ANWR pourrait éventuellement bénéficier d’une dérogation, et aller jusqu’à 300 pages, ce qui reste tout de même dérisoire.

En comparaison, une station de ski américaine souhaitant s’étendre dans le cadre de son bail actuel avec le Service des Forêts, devra envisager une procédure longue de deux à sept ans avec une EIE de 500 à 600 pages. Cela peut paraître lourd, mais comme l’Amérique l’a appris à ses dépens, livrée à elle-même, l’industrie ravage le paysage. Les Américains n’ont pas oublié la rivière Cuyahoga en Ohio, où des entreprises déversaient tellement de produits inflammables qu’elle prenait feu régulièrement ou encore les mangroves de la Floride rasées par le business immobilier. Appliquer le principe de précaution semble de mise.
L’extinction des caribous
Dan Ritzman, directeur de la campagne Land, Water, Wildlife du Sierra Club, la plus ancienne ONG écologiste américaine, prédit que l’étude sur le sanctuaire arctique minimisera les impacts du forage. Un pessimisme justifié au vu du calendrier serré et des récentes déclarations des pro-forage affirmant que la prospection ne nuira ni à la faune ni au paysage.
D’ici le printemps les sociétés pétrolières comptent effectuer des études sismiques de la plaine côtière, pour lesquelles on lancera sur la toundra des camions vibreurs de 4,5 tonnes qui enverront des impulsions de 28 tonnes de force maximale dans le sol dans l’espoir de trouver un gisement de pétrole. L’opération risque d’affecter directement les ours polaires qui font leurs tanières dans la neige. Des chercheurs de l’ONG Polar Bears International estiment à 23 % les chances que les camions détruisent les tanières – et les ours avec. Bien qu’on ignore avec certitude les effets d’une secousse sismique sur les ours – qui songerait à en faire le test ? –, ils risquent de fuir leurs abris, au moins temporairement, avec des conséquences probablement fatales pour les oursons.
SAExploration, le spécialiste des géosciences pour l’industrie pétrolière qui mène les recherches, affirme pouvoir réduire les dégâts en utilisant l’imagerie infrarouge pour localiser les tanières avant le passage des camions. Malheureusement, selon Steven C. Amstrup, un ancien chercheur à l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS) qui a aidé à développer la technique, dans la pratique, elle ne fonctionne que la moitié du temps.
Parallèlement, les pro-forage jouent la carte scientifique en affirmant que la harde de caribous de la rivière Pourcupine, qui compte dans les 200 000 individus, aura tendance à rester à l’écart des plateformes de forage et des routes, comme les rennes le font habituellement. Un discours censé rassurer les tribus locales, les Gwich’in, pour lesquelles la préservation de cette faune est essentielle.
En creusant un peu cette information rassurante, on constate pourtant que les aires de mise-bas des caribous à l’intérieur du périmètre de forage envisagé n’ont parfois que 12 km de largeur. Et que la construction d’une infrastructure à proximité pourrait chasser le troupeau, entraînant une baisse dramatique du taux de survie des petits, affaiblissant encore une population de caribous déjà gravement menacée d’extinction dans l’Arctique.
Un chèque issu de la rente pétrolière et gazière
L’administration Trump a fait son possible pour endiguer l’indignation citoyenne que ces sujets soulèvent. En même temps qu’on réduisait la portée de l’EIE, six des sept consultations publiques ont eu lieu en Alaska, ce qui donnait aux pro-forage un avantage sur le terrain, puisque chaque résident de l’État reçoit un chèque issu de la rente pétrolière et gazière du territoire, et que, selon certains sondages, les Alaskiens sont majoritairement en faveur des forages.
La septième rencontre a été programmée à Washington, un vendredi après-midi d’été. D’après un représentant des Gwich’in, leur gouvernement tribal a été convoqué à une réunion avec seulement une semaine d’avance, alors qu’une cérémonie traditionnelle honorant un de leurs chefs était prévue de longue date au même moment. Les responsables fédéraux ont refusé de reporter le rendez-vous. Le rapport exploratoire proposait également une période de consultation publique de 45 jours, contre 60 à 90 jours habituels, sans parler de la possibilité d’aller jusqu’à 120 jours, qui aurait semblé de mise pour une proposition controversée de forage dans un refuge faunique.
Pourquoi tant de ruses antidémocratiques ? Selon les estimations de l’USGS, basées sur des essais sismiques datant des années 1980 - et largement remises en question depuis - la réserve de brut récupérable pourrait aller de 4,3 à 11,8 milliards de barils dans la partie fédérale de la plaine côtière. Ce dernier chiffre est très haut pour un champ pétrolifère américain, mais l’USGS ne lui donne qu’une probabilité de 5 %. Par ailleurs, l’ampleur de l’intervalle indique que l’industrie a une idée très vague de la richesse du gisement, raison pour laquelle on envoie des camions si puissants.
Selon une analyse du Center for American Progress - un think tank progressiste - les concessions de forage en ANWR ne rapporteront que 37,5 millions de dollars au Trésor américain sur dix ans. Ce qui rend d’autant plus évident que le combat va au-delà de l’intérêt de cette réserve et que les pro-forage cherchent surtout à établir un précédent pour explorer d’autres zones protégées. “La plaine côtière est un test pour la conservation au niveau mondial, affirme l’ONG du Sierra Club. Ils utilisent toujours la même stratégie pour imposer l’exploitation énergétique de n’importe quel territoire. Si on ne parvient pas à protéger l’ANWR de leur convoitise, bientôt ils débarqueront dans nos jardins”.
Le moment de pousser des cris d’orfraie
Certains citoyens américains ne comptent pas rester les bras croisés. Durant la période de consultation publique de l’EIE, il est possible de harceler les représentants au Congrès de chaque circonscription afin qu’ils ouvrent des enquêtes sur l’affaiblissement des principes de la NEPA. Une stratégie qui a fait ses preuves. Pour mémoire, la vague d’indignation suscitée par la proposition du secrétaire de l’Intérieur Ryan Zinke d’ouvrir à l’exploitation 27 parcs nationaux a permis de réduire ce nombre à seulement deux. Lorsqu’une minorité assoiffée de pouvoir essaie de vous plumer, c’est le moment de pousser des cris d’orfraie.
Si cette première stratégie échoue, les organismes de défense de la nature sont déterminés à poursuivre l’administration en justice. “On les attend au tournant s’ils ne suivent pas les règles, et qu’ils accélèrent le processus et commettent des erreurs”, assure Lydia Weiss, directrice des relations avec le gouvernement de l’ONG Wilderness Society.
Lena Moffitt, directrice principale du programme Our Wild America du Sierra Club, parie aussi sur la mise au pilori des acteurs du secteur privé. Toutes les entreprises qui soutiennent le forage ANWR devront s’attendre à un déluge d’emails et à des campagnes d’indignation sur les réseaux sociaux pour informer l’opinion publique de leurs activités. Et ça marche : la compagne de pression sur Shell Oil en 2015 a sûrement pesé lourd sur la décision de son P.-D.G. Ben van Beurden d’abandonner son programme de forages en Arctique.
Il est fort probable que, dans les temps à venir, l’administration Trump réussisse à réduire le plumage de la NEPA. Mais ce n’est pas une raison pour se décourager. Les citoyens peuvent et doivent se battre pour sauver leurs réserves. Le débat sur l’ANWR ne concerne pas que l’exploitation énergétique, ses enjeux vont bien au-delà. Les ours polaires, les Gwich’in et les plus belles aires sauvages ont besoin qu’on se batte pour eux.
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