C'est la première fois qu'une fédération internationale prend une mesure active pour limiter l'omniprésence du RED-S, ou déficit énergétique relatif dans le sport, résultat d’un apport calorique insuffisant et/ou d’une dépense énergétique excessive. Un syndrome présent aussi bien en escalade que dans tous les sports d'endurance. La nouvelle politique, lancée par l’IFSC (International Federation of Sport Climbing) en février dernier, prévoit de soumettre les athlètes à des questionnaires et à des tests avant de participer à des compétitions internationales. Et que ceux qui sont identifiés comme étant à risque fassent l'objet d'une évaluation et d'un traitement plus poussés. En quoi consiste cette nouvelle politique ? Sera-t-elle suffisante pour venir à bout du RED-S dans le monde de la grimpe ? Décryptage.
Peu avant le début de la saison 2024, l'IFSC (International Federation of Sport Climbing) a publié une politique visant à prévenir les troubles alimentaires chez les grimpeurs de compétition. Elle a été élaborée par des experts scientifiques sur la base des conclusions du Comité international olympique (CIO). À terme, les athlètes devront se soumettre à plusieurs questionnaires et tests avant de participer à une compétition.
« Le nouveau système souligne notre engagement en faveur de la santé de nos athlètes », a déclaré Marco Scolaris, président de l'IFSC, dans un communiqué de presse. « Cette politique nous aidera non seulement à déterminer quels sont les athlètes les plus à risque, mais aussi à sensibiliser le public à cette question, à apporter de l'aide à ceux qui en ont besoin et à veiller à ce que les droits de chaque athlète soient protégés ».
Les athlètes font entendre leur voix
La question des troubles de l'alimentation est un sujet de longue date au sein de la communauté de l’escalade. Plusieurs athlètes français avaient notamment pris la parole à ce sujet-là dans une large enquête que nous avions réalisée il y a presque trois ans.
Depuis, de nombreux autres grimpeurs internationaux avaient fait entendre leur voix à ce sujet. Mais il est toutefois difficile de connaître le nombre exact de personnes concernées. Une chose est cependant certaine : le problème n'est pas près de disparaître. C’est pourquoi des voix s’étaient élevées pour demander à l'IFSC d'instaurer des règles visant à préserver la santé des athlètes. En juillet dernier, le président de la commission médicale de l'IFSC, le Dr Eugen Burtscher, et le membre de la commission médicale de l'IFSC, le Dr Volker Schoeffl, avaient démissionné de leurs fonctions, faisant part de leur frustration face à l'inaction prolongée de la fédération. En outre, plusieurs des meilleurs grimpeurs du monde, dont la championne du monde en titre, Janja Garnbret, Alex Megos et Alannah Yip, ont également critiqué l'inaction de l'IFSC sur les réseaux sociaux, appelant à des normes plus strictes en matière d'indice de masse corporelle (IMC).
« Nous devons nous demander quel message voulons-nous renvoyer aux autres » avait interpellé Janja Garnbret lors d'une interview donnée à l'occasion d'un sommet de l'IFSC. « Voulons-nous élever une génération de squelettes ? ».
Le RED-S, c’est quoi exactement ?
Le syndrome RED-S survient lorsqu'un athlète ne consomme pas suffisamment de calories par rapport à son niveau d'activité. De manière volontaire et non. Ce qui peut totalement passer inaperçu aux yeux des athlètes et des entraîneurs.
Le sous-comité du CIO a noté que « le syndrome RED-S peut être involontairement exacerbé par la ‘culture sportive’, notamment en raison des gains de performance à court terme perçus lors de la limitation de l'apport calorique ». Sauf qu’avec le temps, une personne atteinte du syndrome RED-S risque d’avoir des fractures osseuses ou une ostéoporose précoce. Son métabolisme peut également être ralenti. Il en va de même pour son rythme cardiaque. Ce qui peut entraîner des lésions à long terme.
La production d'hormones sexuelles peut également diminuer. Ainsi, les hommes peuvent voir leur taux de testostérone baisser, tandis que les femmes peuvent souffrir d’aménorrhée (absence de règles). De quoi impacter les facultés cognitives. Des études montrent d’ailleurs que les personnes souffrant de malnutrition perdent de la matière grise, la couche externe du cerveau. Une myriade d'effets psychologiques peut donc se produire : irritabilité, anxiété ou dépression.
« Des appels ont été lancés pour que l'IMC soit utilisé comme critère pour le RED-S, mais en soi, un simple test d'IMC ne donne pas une image précise de la santé d'une personne et, surtout, ne serait pas juridiquement défendable », a déclaré le directeur général de l'IFSC, Piero Rebaudengo. « En outre, l'IMC moyen varie considérablement d'un pays à l'autre. Exclure des athlètes de la compétition sur la seule base de l'IMC constituerait donc une violation flagrante de leurs droits ».
Comment l’IFSC va-t-elle détecter les athlètes souffrant de RED-S ?
La nouvelle politique de l’IFSC exige donc que divers points de données de chaque athlète soient pris en compte pour évaluer leur santé. Un travail en étroite collaboration avec les fédérations nationales chargées de collecter les informations médicales. Ainsi, pour recevoir leur licence internationale annuelle d'athlète, condition de participation à tout événement organisé par l'IFSC, les athlètes doivent désormais soumettre deux questionnaires (l'un portant sur le syndrome RED-S et l'autre sur les troubles du comportement alimentaire) et fournir leur taille, leur poids, leur IMC, leur fréquence cardiaque et leur pression artérielle.
Les athlètes présentant des signes de troubles alimentaires ou de syndrome RED-S, qualifiés « d’athlètes préoccupants », sont identifiés d’après les critères suivants :
- Les résultats du questionnaire RED-S. Si le score d'un athlète sur l'un des questionnaires ou sur les deux est égal ou supérieur à une valeur spécifique, cela peut indiquer un problème.
- IMC (indice de masse corporelle) :
- Hommes de 18 ans et plus : IMC < 18,5
- Hommes de 15 à 17 ans : IMC < 18
- Femmes de 18 ans et plus : IMC < 18
- Femmes de 15 à 17 ans : IMC < 17,5
- Fréquence cardiaque :
- 18 ans et plus : Fréquence cardiaque au repos < 40 bpm
- Moins de 18 ans : Fréquence cardiaque au repos < 50 bpm
- Pression artérielle :
- Pression artérielle < 90/60 mm Hg

Des contrôles aléatoires en compétition
Après avoir été identifiés, les athlètes dits « préoccupants » devront se soumettre à des tests supplémentaires. Notamment pour déterminer leur densité minérale osseuse, leur taux de testostérone pour les hommes, de triiodothyronine (hormone thyroïdienne), de cholestérol. Les moins de 18 ans verront leur courbe de croissance examinée. L’objectif ? Détecter d'éventuelles anomalies. Sur la base de ces données supplémentaires, un score final sera attribué à l'athlète.
Les athlètes classés dans la catégorie verte (risque de santé nul ou très faible) ou jaune (risque de santé léger) se verront alors accorder une licence de compétition. Les athlètes classés orange (risque de santé modéré à élevé) devront faire l'objet d'une évaluation et d'un traitement supplémentaires par le personnel médical de la fédération nationale à laquelle ils sont affiliés en amont des événements de l'IFSC et tout au long de la saison. Enfin, les athlètes classés rouge (risque de santé très élevé) ne pourront pas participer aux compétitions de l'IFSC tant qu'ils ne se seront pas rétablis et qu'ils n'auront pas été autorisés à participer par le personnel médical de leur fédération nationale.
Une nouvelle politique qui interroge
À noter sur l'IFSC effectuera également des contrôles aléatoires avant les compétitions. Ces examens pourront également être utilisés pour identifier les athlètes dits préoccupants. Tous les athlètes identifiés dans le cadre de cette procédure seront finalement examinés par une commission externe composée de deux médecins ayant une expertise RED-S et d'un professionnel de la santé ayant une expertise spécifique dans le domaine de l'escalade.
D’après l’IFSC, cette nouvelle politique devrait être pleinement mise en œuvre pour les Jeux Olympiques de Paris 2024 et les séries de qualification olympique les précédant. Se posent toutefois de nombreuses interrogations. Une question de timing d’abord. Le travail d’ampleur visant à détecter les athlètes internationaux souffrant de RED-S a-t-il une chance d’aboutir avant les Jeux Olympiques ayant lieu dans moins de quatre mois ? Autre interrogation, et non des moindres : ces mesures, s’appuyant sur des questionnaires à base déclarative, sont-ils suffisants ?
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