Kelly Slater, Adidas, Altra y croient déjà : utiliser les marées rouges qui se multiplient dans le monde pour produire du plastique, en substitution du pétrole. Une invention de Rob Falken, surfeur, diplômé en science des matériaux, très porté sur le développement durable.
Un matin de novembre 2017, à l’heure où ils partent au travail, les habitants de Lakeland en Floride voient débarquer une équipe d’ingénieurs là, sur les rives du lac Bonnet. Ils ne sont pas venus seuls : une lampe à lave géante les accompagne. Du moins c’est à ça que ressemble le réservoir de 2,5 x 3 mètres pourvu d’une grosse pompe qu’ils traînent dans leur remorque. La machine s’allume et se sont des litres et des litres d’eau chargée d’algues qui passent dans son tuyau pour remplir la cuve.
À l’instar d’un chapelet d’autres lacs de Floride, le Bonnet est envahi par les algues. Il en va de même dans les 50 États américains… et dans de nombreux pays à l’échelle mondiale, dont les eaux sont infestées d’algues potentiellement dangereuses pour l’homme et les écosystèmes. Des ″marées rouges″ ont ainsi décimé des bancs entiers de poissons et des centaines de mammifères marins dans le golfe de Floride. En Chine, des lacs ont viré au vert électrique d’une vase ayant mal tourné. Les plages du sud de la Californie ne sont pas épargnées par ces algues dont les toxines ont pour nom l’acide domoïque et la microcystine. En d’autres termes, des poisons mortels pour la faune et causes de maladies chez l’homme. En avaler, en inhaler les gaz (dans les embruns) ou nager dedans (pour les plus fous) peut provoquer des diarrhées et vomissements. Une exposition prolongée peut endommager le foie et provoquer des cancers. En Floride, les nageurs sauveteurs déclarent davantage de troubles respiratoires que la moyenne. Dans les ports, les travailleurs enfilent désormais un masque pour s’atteler à leurs tâches.
Amortir ses foulées en toute bonne conscience
Combattre cette invasion n’est pas simple. Les ingénieurs de la multinationale Aecom se sont intéressés à l’eau du lac Bonnet dans le cadre d’une mission de R&D visant à trouver une solution (et du business) à ce fléau mondial. Les algues filtrées dans la cuve sont transformées en mousse de plastique, du genre de celle qu’utilisent chaque année les équipementiers pour la fabrication de milliards de paires de chaussures.
A ce jour, ce moelleux dans vos chaussures de running, vos baskets et vos bottes, c’est de l’éthylène-acétate de vinyle (EVA pour les intimes), une mousse à base de composants pétrochimiques nocifs. Or une poignée de marques (Bogs, Altra…) se sont associées à Aecom pour fabriquer des chaussures avec de l’EVA à base d’algue, baptisé Bloom. Si ce nouveau matériau parvient à gagner du terrain, l’algue pourrait servir à nettoyer une industrie elle-même particulièrement polluante. De quoi amortir vos foulées et redonner bonne mine aux eaux de la planète.
″C’est assez fascinant à voir″, raconte Laurie Smith, en charge de la gestion des lacs et eaux de pluie pour la ville de Lakeland. Avec d’autres spécialistes, elle a assisté aux essais d’Aecom sur le lac Bonnet avec l’ambition de mieux comprendre le procédé et d’en évaluer le potentiel pour la municipalité. Elle a vu l’eau être pompée et mélangée avec un coagulant pour que les algues s’agglutinent entre elles. (Le réservoir doit être posté près de la source d’eau mais peut aisément être déplacé sur une remorque). Des bulles d’air ont ensuite été introduites dans l’eau, emportant avec elles les algues à la surface de la cuve. De la mousse de lait sur un cappuccino… Les ingénieurs ont recueilli les algues et reversé l’eau désormais transparente dans le lac.
La machine a ainsi traité entre 500 et 650 litres d’eau par minute et permis de la débarrasser de quelque 150 kg d’algues en une seule journée.
″C’est une quantité astronomique, déclare Laurie Smith. Dans la plupart des projets autour de l’assainissement, les impacts ne sont jamais visibles immédiatement. Ici, nous avons vu une eau polluée ressortir nettoyée. C’est assez dingue. J’espère vraiment qu’une fois la technologie affinée, Bloom deviendra une solution plus que crédible à la crise des algues. ″


Le phénomène ne ressemble pas à une marée noire, qui infeste l’eau de composants chimiques extérieurs. Cette plante aquatique pousse dans l’eau douce comme dans la mer et connaît parfois une expansion soudaine et irrésistible. Au cours des dernières années, les épisodes de ce genre se sont produits plus fréquemment et à plus large échelle de temps et de taille.
Le changement climatique n’y est peut-être pas étranger : la température de l’eau augmente partout sur la planète. Les taux de nitrogène et de phosphore – deux éléments naturellement présents dans les cours d’eau – ont explosé le long des côtes et dans des lacs du monde entier. Le ruissellement des eaux de pluie conduit les engrais de nos jardins et de nos fermes (riches en nitrogène et phosphore) tout droit dans les bassins versants, où ils favorisent la multiplication des algues. À la clé, de petits et gros désagréments pour les populations qui dépendent largement de cette eau. L’attaque du blob vert n’a rien d’un titre de film futuristo-raté mais correspond au contraire à une réalité bien déplorable.
Jusqu’ici, les solutions que l’on maîtrise se sont avérées inadaptées, irréalisables, ou les deux. Verser du sulfate de cuivre ou de l’alun dans l’eau assassine certes la plante, mais aussi les poissons. L’algue n’est d’ailleurs pas réellement tuée, et ses cellules sont bien vite stimulées de nouveau par la présence sans cesse renouvelée du nitrogène et du phosphore. On peut s’en débarrasser grâce au dragage, mais les coûts sont exorbitants – environ 5 millions d’euros pour un lac de 32 hectares, annonce Laurie Smith. Et que faire du magma vert ainsi récolté ? Certains ont proposé la création de réservoirs de récupération des eaux de pluie avant que celle-ci ne rejoigne (à peine plus propre, en réalité) les lacs et rivières. Une solution tout aussi coûteuse et pas franchement convaincante d’un point de vue environnemental.
15 marques outdoor déjà convaincues
En 2014, Rob Falken, surfeur et inventeur à ses heures perdues (ou l’inverse), s’est penché sur la question. Diplômé en science des matériaux et très porté sur le développement durable, il se plaît à croire que la forte teneur en protéines des algues en fera une excellente substitution au pétrole dans la production de certains plastiques (comme la mousse utilisée pour les tapis de yoga ou les semelles de chaussures).
Il se tourne alors vers Algix : l’entreprise a développé un procédé à petite échelle pour nettoyer les bassins de pisciculture de leurs algues. Elle remet à Rob Falken des échantillons d’algues. Après un mois de tests, le surfeur met au point une formule pour la création d’une mousse d’origine naturelle : réduire en poudre l’algue séchée au soleil, transformer la poudre en pastilles, mouler ces pastilles par injection pour obtenir un bioplastique souple. L’idée en poche (moitié algue, moitié EVA), Algix et Rob Falken deviennent partenaires et créent Bloom en 2015.
La mousse, produite en petites quantités, commence par attirer des marques haut de gamme positionnées sur des segments de niche. Vivobarefoot l’exploite pour ses baskets amphibies. Kelly Slater équipe ses planches Slater Designs de pads signés Bloom. L’algue provient du lac Taihu en Chine, une manne de millions de kilos de biomasse.
Pour alimenter un marché plus large, Bloom doit avaler davantage de matière verte. En 2016, l’entreprise s’associe à Aecom, compagnie mondiale d’ingénierie qui construit et gère d’importantes infrastructures (comme des parcs éoliens ou le One World Trade Center à New York). Le partenariat rassure et incite certains États américains à tenter l’aventure de la grosse lampe à lave. Durant l’été 2018, Aecom intervient ainsi à plusieurs reprises en Floride.
Adidas n’a pas tardé à se montrer intéressé et teste aujourd’hui la mousse Bloom sur de potentielles nouvelles créations.
Aujourd’hui, 15 marques d’outdoor font appel à Bloom pour des projets aussi variés que des chaussures ou des planches de paddle. (Surftech utilise le procédé Bloom pour ses deck pads). Au printemps 2019, Bogs a intégré des semelles intérieuresmade byBloom dans ses bottes et chaussures, tout comme Altra ou encore Saolapour sa toute première gamme de chaussures écoresponsables.
″On parle tout simplement d’un matériau plus propre et de meilleure qualité, témoigne Guillaume Linossier, fondateur de Saola. Et sa production présente l’avantage de dépolluer les eaux."
Pour ne rien gâcher, Bloom apporte un confort de dingue, selon Golden Harper, fondateur d’Altra. ″On se sent comme dans des chaussons. Un argument de taille pour la vente, raconte-t-il. C’est bien beau de penser développement durable, mais si le confort manque à l’appel, jamais les gens n’achèteront. ″
Dès lors, quel succès Bloom peut-il espérer rencontrer ?
Pas facile de détrôner l'EVA
A l’heure où l’écologie a le vent en poupe, et où toute l’industrie outdoor annonce prendre un tournant vert radical, l’EVA a tout de la cible parfaite. Fabriqué à base de composants pétrochimiques non renouvelables, il est techniquement recyclable. Le problème, c'est que, dans la vraie vie, personne ne se donne la peine de le faire. On le retrouve donc dans les poubelles et décharges, libérant allègrement au cours de sa décomposition une ribambelle de composés organiques volatiles qui polluent l’air comme l’eau. Le diable incarné, en somme, mais un diable que les gros fabricants de chaussures connaissent bien. Difficile donc de le déloger pour les beaux yeux d’une mousse aux algues, quel que soit le palmarès écolo de cette dernière.
Pour mesurer l’impact environnemental de sa mousse, depuis sa création jusqu’à sa décomposition, Bloom a fait appel à un cabinet indépendant, Earth Shift. Résultat : avec son mélange algue-EVA, elle est entre 20 et 41% moins nocive pour l’environnement que l’EVA pur. Et ce bien que Bloom ne soit pas encore recyclable (pour la même raison que la mousse à base d’EVA ne l’est pas : on ne peut pas la faire fondre pour ensuite récréer un matériau). Bloom est en revanche certainement plus cher que l’EVA. De combien, cela reste à déterminer. ″Il est un peu tôt pour le dire, admet Guillaume Linossier. Nous estimons que le coût sera un peu plus élevé, mais rien de très significatif. Il faut dire que la matière première ne coûte rien.″
Quelques centimes de différence ont cependant de quoi refroidir les marques internationales, précise Andy Polk, vice-président de Footwear Distributors and Retailers of America, une fédération professionnelle. ″Si je parle du marché américain, qui est celui que je connais le mieux, il faut savoir que le consommateur se tourne vers des modèles assez basiques entre 20 et 40 dollars. Bloom peut-il concurrencer la mousse EVA en matière de coût sur ce genre de produits d’entrée de gamme ? ″ Si la réponse est non, l’entreprise innovante risque de rester sur un marché haut de gamme à 60 ou 100 € la paire de chaussures, avec pour partenaires des marques cherchant à taper dans l’œil (et la conscience) de ses clients avec des produits innovants et clean. ″Il se peut que Bloom ne puisse pas prétendre au marché de masse, estime Andy Polk. Mais je crois que la marque peut trouver une bonne niche sur le marché de la chaussure si le matériau est à la hauteur des promesses : être respirant, souple, confortable, résistant et cetera.″
Des sacs-à-dos à base d'algues
Même si Bloom ne parvient pas à conquérir les grands du secteur, sa mousse a de quoi peser dans la balance de l’industrie de la chaussure. Rendre plus ″vertes″ ne serait-ce qu’une fraction des 23 milliards de paires de chaussures produites chaque année permettrait de réduire un peu la dépendance au pétrole de cette économie polluante.
La place de Bloom pourrait par ailleurs s’étendre au-delà du marché de la chaussure pour toucher les produits à base d’EVA de manière générale. (Tentree a par exemple lancé un sac-à-dos composé de mousse Bloom sur Kickstarter.) ″Je suis persuadé qu’on va de plus en plus entendre parler de Bloom, confie Golden Harper chez Altra. Beaucoup d’entreprises cherchent à mieux agir pour l’environnement. La mousse Bloom est comparable à l’EVA en termes de coût et de confort. Ça laisse peu d’excuses pour ne pas l’adopter. ″
En Floride, Laurie Smith, lui, se réjouit : transformer une nuisance en matériau à fort potentiel commercial est ″tout à fait dans l’esprit du recyclage. ″
Si le système de filtration d’Aecom s’avère moins onéreux que le dragage, Laurie Smith pourrait bien parvenir à nettoyer les cours d’eau de sa circonscription sans piocher plus (peut-être même moins) dans les impôts locaux. ″Nous voulons une eau de bonne qualité, mais in fine c’est toujours le bilan comptable qui prime. Autant vous dire que j’ai été très impressionnée par le projet-pilote que j’ai vu.″ La panacée n’existe pas en matière de traitement de l’eau, mais si Bloom n’est qu’un outil parmi d’autres, elle espère qu’il se rapprochera autant que possible du couteau suisse.
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