Originaire de la Jamaïque, l’Américain Prince Shakur est noir. Parti sur les traces d’Edward Abbey, militant écologiste radical, sorte de Thoreau de l’Ouest américain, il fait l’expérience du racisme au cœur même de la communauté outdoor lorsqu’il décide après la fac de faire une saison dans une station de ski du Montana. Son récit, écrit en novembre 2017, prend plus de sens encore aujourd’hui, à l’heure où le mouvement « Black lives matter » embrase l’Amérique, avec le soutien de centaines de milliers de personnes, de Paris à Sydney.

Enfant, je passais la plupart de mes étés dans ma famille, en Jamaïque. Nous allions à la "campagne", comme disent la plupart des Jamaïcains. Peau noire, cheveux crépus, poisson salé et cocotiers, c’était ça pour moi la campagne. Nous allions chercher l’eau au puits et s’il arrivait qu’on se retrouve en panne de courant, on en profitait pour faire une pause et profiter de l'instant présent, tout simplement. C'est en Jamaïque que j'ai appris que la nature pouvait être synonyme de bien-être et que l’outdoor pouvait avoir des vertus thérapeutiques.
En grandissant aux États-Unis, je m’imaginais que la nature pouvait, là aussi, être synonyme d’expériences positives. Mais pendant la majeure partie de mon enfance, cette théorie n'avait jamais été mise à l'épreuve. J'ai grandi dans l’Est de Cleveland, dans l'Ohio, un quartier à prédominance afro-américaine. Toute mon enfance je me suis entendu dire : « Ne fais pas ce que font tous ces enfants blancs. Tu n'es pas blanc." C'est là que j'ai pris conscience de ma race, parmi d'autres qui me ressemblaient. Or après avoir quitté Cleveland, j'ai appris qu’aux États-Unis les villes situées dans de beaux espaces naturels étaient loin de toujours ressembler à ce paradis que j'avais connu enfant, en Jamaïque. Au contraire. Là, un jeune homme noir pouvait s’y sentir terriblement seul et vulnérable.
La peur au ventre en balade dans l'Ohio
C'est à Athens, dans l'Ohio, que j'ai découvert l'Amérique rurale. Mes amis étaient pour la plupart blancs, et lorsque nous ne nous promenions pas dans la petite ville, nous faisions de longues sorties en voiture, prenant parfois des chemins perdus dans la campagne. Or, quelle que soit l'heure de la journée, j’étais toujours tendu pendant ces virées. Car dans certaines régions du sud-est de l'Ohio, les drapeaux confédérés ne manquent pas. Et il ne fait pas bon fixer trop longtemps du regard un Blanc.
Après la fac, j'ai décidé de travailler comme homme d’entretien à Big Sky, une station de ski dans le Montana, histoire de voir du pays tout en gagnant quelques sous. Mes deux dernières années d'université avaient été un peu chaotiques. A la mort de Michael Brown, tué par balle par un flic en 2014, j'avais organisé des manifs sur le campus, depuis j’essayais de donner un sens à ma vie (âgé de 18 ans, cet Afro-Américain, non armé au moment des faits, a été abattu le 9 août 2014 par six coups de feu tirés par un policier blanc, Darren Wilson, dans le Missouri. Wilson sera seulement mis en congé payé administratif à la suite de la fusillade, ndlr).
Des livres comme « Desert Solitaire » ( grand classique du « nature writing », publié en 1968 par l’écrivain américain Edward Abbey, ndlr ) m'avaient donné envie de voir l'Ouest, et comme l’auteur, j’étais en quête de nature sauvage. "Nous avons besoin de la nature sauvage, que nous y mettions les pieds ou non. Nous avons besoin d'un refuge, même si au final nous n'avons jamais besoin d'y aller. Nous avons besoin de la possibilité de nous échapper aussi sûrement que nous avons besoin d'espoir", écrivait Edward Abbey.
J’avais tout ça en tête quand j’ai pris ce job à Big Sky. Rien de très glorieux, mais je pensais qu’il ferait de moi un beatnik tout à fait respectable, comme beaucoup d'écrivains voyageurs que j'admirais. Alors j’ai pris la route et traversé le pays, malgré l'inquiétude de ma mère. "Fais attention à tous ces Blancs", m'avait-t-elle dit. Je savais que son inquiétude reposait sur sa propre expérience. Émigrante aux États-Unis dans les années 1970, elle avait été exposée au racisme de ses camarades blancs en grandissant. Je lui faisais confiance, mais je savais que je devais apprendre à connaître le monde par moi-même.
Des propos amicaux aux blagues racistes
J'étais l'une des cinq personnes noires travaillant dans la station cet été-là. Très vite, j'ai commencé à noter les petites remarques racistes de mes autres collègues. Et un soir, alors que nous étions tous rassemblés autour d'un feu de camp, un homme blanc plus âgé a fait une grande tirade sur le fait que certaines races "étaient simplement supérieures". Personne n’a fait de commentaires, personne n’a relevé. Une autre fois, alors que j’étais la seule personne noire dans la pièce, on m'a demandé d'expliquer la controverse sur le drapeau confédéré. Et le jour où je fêtais mon 21e anniversaire dans un bar de Bozeman, un hispanique m'a traité de pédé. J'ai répliqué, jusqu'à ce que mon ami m'éloigne, pour me calmer.
Les emplois saisonniers attirent les marginaux, et on boit généralement beaucoup quand on est coincé en montagne pendant des mois. Presque tous les soirs, je prenais un verre avec mes collègues. Pour faire comme les autres, mais aussi pour m’apaiser. J’étais déçu par ces Blancs qui passaient sans transition d’une conversation amicale à des remarques racistes.
A cette époque, le pays commençait à devenir le théâtre de violences et un terrain fertiles aux idées régressives. Donald Trump a annoncé sa candidature à la présidence en juin de cet été-là. Quelques jours plus tard, Dylann Roof (suprémaciste blanc de 26 ans, ndlr ) est entré dans une église et a tué neuf fidèles afro-américains. Le jour où le mariage pour tous a été légalisé dans tout le pays, moi j'ai pleuré : c'était aussi le jour des funérailles du pasteur qui avait été abattu dans cette église, Clementa C. Pinckney. Mais les grands médias ont choisi des images plus légères pour meubler la plupart de nos écrans ce jour-là. Et mes collègues, eux, n’ont fait que se réjouir que « l’égalité soit enfin là ».
Après cette première saison estivale dans le Montana, j'ai fait un passage à Seattle pour travailler dans le domaine de la justice sociale, puis j’ai passé un mois en France. J’y ai rencontré des militants et des gens attentifs aux autres, des gens qui parlaient ouvertement de leurs angoisses ou de leurs peurs. Le temps passant, la violence de mon expérience dans le Montana s’est émoussée. Et comme j’avais désespérément besoin de me refaire, j’ai pensé que tout allait bien se passer : j’ai signé pour une deuxième saison estivale dans le Montana, en espérant que ça le ferait.
"Pourquoi faire tant d'histoires?"
A nouveau, j’ai repris le rythme boulot - apéro avec mes collègues, majoritairement blancs. Mon patron faisait régulièrement des blagues « spécial Blancs » ou « spécial Noirs ». Et lorsqu'il sentait que je n'étais vraiment pas à l'aise avec ça, il rétorquait qu’il ne faisait que "se moquer des racistes débiles". Ses potes faisaient souvent du rap et ils n’hésitaient pas glisser le terme de «Negro » (terme à connotation très péjorative, ndlr) dans les paroles. Sa petite amie, elle, me confiait volontiers leurs nombreuses et vives disputes, et enchainait en me disant que vraiment, il fallait que je me détende un peu et ne pas faire autant d’histoires au sujet des blagues de son mec.
En parallèle, je ne pouvais pas ignorer ce qui sautait aux yeux ici : la plupart des clients des stations de ski étaient également blancs et de classe moyenne ou supérieure. Il m’arrivait alors de penser à ma grand-mère jamaïcaine qui, à son arrivée aux États-Unis dans les années 1960, nettoyait les maisons des familles blanches de la classe supérieure. Peut-être n'étais-je pas loin de certaines des choses qu'elle avait dû vivre.
Skier, randonner mais ... surtout ne pas se mêler de politique
Au cours des étés 2015 et 2016, la police a tué plus de 300 Noirs aux États-Unis. En juillet 2016, je me souviens avoir regardé la conférence de presse à la télévision donnée suite à l'assassinat d'Alton Sterling (vendeur ambulant noir, cet Afro-Américain a été abattu à bout portant le 5 juillet 2016 dans la ville de Baton Rouge après avoir été interpellé alors qu'il vendait des CD sur le parking d'un centre commercial. Les deux meurtriers, deux policiers blancs, ont bénéficié d’un non-lieu, ndlr). J’étais dans une chambre d'hôtel, incapable de faire le ménage, devant les images du fils d'Alton Sterling pleurant la mort de son père.
Par la suite, j’ai vu des Blancs faire la part des choses toujours là. A la télévision, mais aussi, tout près de moi, dans des conversations informelles. Pour eux, peut-être qu’Alton Sterling n'aurait pas dû vendre des CD devant une station-service, ou que s'il avait agi différemment, il n'aurait pas été tué …
J’avais le cœur gros, mais j’avais décidé de surmonter ça et de finir cette deuxième saison dans le Montana. Mais je me suis rendu compte que je n'y arriverais pas. Je suffoquais quand les gens faisaient des blagues racistes. J'ai cessé de faire des commentaires quand un autre Noir, un Noir de plus, était tué par la police. Au mieux, mes collègues blancs arrivaient à feindre l’intérêt quelques secondes. La plupart d’entre eux se considéraient comme des marginaux, libres et amoureux de la nature. Ils aimaient camper, faire de la randonnée et du ski, c'est pourquoi le travail saisonnier les attirait. Mais pour eux, cela voulait aussi dire qu’ils entendaient bien "rester en dehors de la politique" chaque fois que je mentionnais mon passé de militant.
Il faut vaincre l'apathie des Blancs
Lorsque mes amis noirs ont été traités de Negro dans un bar local, et qu'on leur a demandé de quitter les lieux parce qu’ils ripostaient aux injures, j'ai atteint un point de non-retour. Le lendemain soir, j'ai bu un verre avec un groupe comprenant mon patron et sa petite amie. Ça a commencé par des rires légers et plaisanteries, mais rapidement ça a viré à la grosse blague entre potes blancs s'amusant à se traiter de « Negro » en ma présence. J'ai jeté un froid en demandant : "Pourquoi c'est drôle de s'appeler 'Negro' ? " J'ai demandé. Tous les Blancs de la pièce ont eu l’air un peu gênés . Puis ils ont commencé à discuter. "Tu prends tout au sérieux", m’a dit l’un d’eux. Un autre s'est moqué ouvertement de moi et, levant les yeux au ciel, m’a balancé : "Voilà que Prince se met à nouveau en colère. Tu ne sais vraiment pas t'amuser." J'ai fini par quitter la pièce.
Debout, devant lac tout proche, j'ai regardé les montagnes enveloppées dans l'obscurité. Le lendemain matin, avant le travail, j'ai eu une amie au téléphone. Et là, je me suis effondré, en pleurs. Et elle m’a conseillé la seule chose qui avait un sens, après l'humiliation que j'avais subie. "Pourquoi t'infliger cela ? Rentre simplement à la maison. On va s'occuper de toi." J'ai réservé un vol et suis parti le lendemain matin pour l'Ohio.
J'ai pleinement réalisé alors ce qui préoccupait ma mère : à quel point on pouvait se sentir seul dans un endroit où il y avait peu de gens comme moi, entourés de Blancs. Un endroit où peu de gens se souciaient de mon expérience, me prenaient au sérieux, ou étaient même prêts à s'opposer au sectarisme en ma présence. On m'avait traité de pédé, j'avais écouté les Blancs rire des insultes raciales comme s'il s'agissait de plaisanteries, et on m'avait dit que je prenais tout ça trop au sérieux dans un pays né du racisme et de la violence. En tant qu'écrivain, le plus dur a été de réaliser que les paroles d'Edward Abbey sur la nature sauvage, le refuge et l'espoir ne pourraient pas s'appliquer à moi tant que les blancs ne parviendraient pas à éradiquer le racisme.
L'histoire nous a déjà montré que le racisme est verbal, physique et psychologique, et qu'il affecte les Noirs génération après génération. Lorsque nous y sommes confrontés, nous l'intériorisons et apprenons à nous taire, pour notre propre sécurité, Dans le Montana, je n'avais aucune raison de croire que je serais protégé lorsque je me battais face à ces comportements racistes, donc il ne pouvait y avoir aucun refuge ou espoir pour moi dans cet outdoor, cette nature que je n’avais qu’entrevue par le prisme du romantisme. Aujourd’hui plus encore qu’hier, sous l’administration Trump, nous devons faire la guerre à l'apathie que les Blancs adoptent si facilement lorsqu'ils plaisantent sur le racisme ou en tirent profit.
Mon expérience est la preuve que tant qu'on n'aura pas vaincu cette apathie, la nature ne sera un refuge que pour certains, mais pas pour nous, les Noirs.
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