On parle souvent des exploits de Kilian Jornet, rarement de ceux qui les couvrent sur le terrain. Pour States of Elevation, Nick Danielson et Andy Cochrane ont dû repousser leurs propres limites pour documenter, jour après jour, le projet titanesque de Kilian Jornet à travers les fourteeners des États-Unis — 5 000 km et 123 000 m D+ à travers le Colorado, la Sierra et les Cascades. Entre tempêtes, nuits blanches et images volées, ils livrent le récit intérieur d’un projet qui, pour eux aussi, a tenu de l’ultra pendant 31 jours.
Tous ceux qui ont suivi Alpine Connections ou Summits of My Life, deux autres gros projets de Kilian Jornet, connaissent bien Nick Danielson. Photographe et réalisateur basé dans l’Utah, il s’est imposé au fil des années comme l’un des plus proches collaborateurs visuels de l'Espagnol. Ancien athlète et guide de montagne, il s’est spécialisé dans la documentation des projets d’endurance et d’alpinisme engagés, et c’est tout naturellement que Kilian l’a embarqué dans States of Elevation. Avec lui aussi, un des collaborateurs d’Outside, le journaliste Andy Cochrane, également photographe et réalisateur. Ancien coordinateur de projets outdoor pour The North Face et Yeti, il s’est spécialisé dans les récits documentaires d’aventure au long cours. On l’a ainsi vu couvrir Alpine Connections, le Tor des Géants et plusieurs projets de Kilian Jornet, liés notamment à sa fondation autour de la transition climatique en montagne.
Tous deux sont arrivés à Boulder dans le Colorado, le 1er septembre, deux jours avant le départ prévu de States of Elevation. Kilian les y attendait en chargeant son matériel de trail, d’alpinisme et de vélo dans le camping-car qui allait lui servir de maison pour le mois à venir. « Nous, on peaufinait notre plan de tournage pour la première semaine. Puis les plans B. Et les plans B des plans B. Sur un projet d’une telle ampleur, il fallait vraiment être prêts à tout », nous racontent-ils. La suite a montré qu’ils avaient raison.
« Nous avons eu la chance tous les deux de couvrir beaucoup d’athlètes au fil des années — des champions olympiques, des pros sur des expéditions aux quatre coins du monde —, mais suivre Kilian, c’est autre chose », disent-ils. « Même après des semaines de mouvement ininterrompu, il est capable de vous déposer sur n’importe quelle montée. Et sur terrain technique, c’est encore pire : le suivre dans certaines sections d’escalade relevait de l’impossible. Très peu d’humains se déplacent comme lui en montagne. Autant dire que notre tâche était… délicate. » Deux jours après la fin du projet, pendant que nous faisions sécher les tentes et que nous triions nos dernières photos, nous avons pris un moment pour discuter de ce que nous avions appris au contact de l’un des plus grands athlètes d’endurance de tous les temps.
Quatre leçons apprises à suivre Kilian Jornet
1. Ne cherche pas la photo parfaite, saisi l'instant
Nick Danielson :
Dix jours après le départ, j’attendais Kilian au sommet de Challenger Point, un fourteener isolé de la chaîne des Sangre de Cristo, dans le Colorado. J’avais avalé plus de 1 800 m de dénivelé sous une pluie froide. En haut, la vue sur la mythique Crestone Traverse était parfaite, saupoudrée de neige fraîche. J’avais repéré un cadrage idéal : un rayon de lumière sur la crête, Kilian aligné avec le Crestone Peak en arrière-plan. Kilian arrive. Il cherche la voie normale pour la descente… et choisit au contraire la ligne directe, un enchaînement de vires raides qui contourne complètement mon plan. Déçu, je déclenche quelques photos, puis je bouge. Le terrain l’oblige à ralentir : j’ai une fenêtre. Je passe en mode vidéo et fais un zoom lent. Ce plan deviendra l’un de mes préférés du voyage (…). Ces moments m’ont montré qu’un tel tournage n’est pas une question de mégapixels, ni d’emplacement parfait, ni du « hero shot » figurant sur le moodboard. Ça, c’est la garantie d’être frustré. Sur un projet de 30 jours, avec une chronologie floue et des dizaines de variables imprévisibles, il ne faut plus chercher la perfection, mais savoir capturer des images inattendues.

Andy Cochrane :
Même expérience pour moi. Quelques jours plus tôt, j’avais gravi le versant arrière du Mount Massive, espérant croiser Kilian au sommet. Sans réseau pour vérifier sa position, j’ai tout donné pour arriver avant lui. Trempé de sueur, j’ai atteint la cime au moment où l’heure dorée illuminait la crête ouest… mais Kilian n’était pas là. J’ai attendu jusqu’à la nuit bleue, puis j’ai continué. Nous nous sommes retrouvés à la tombée du jour. Au lieu de ranger le matériel, j’ai monté une focale fixe, poussé les ISO — et ce grain, cette ambiance, en ont fait mes clichés préférés de l'expédition. À partir de là, la spontanéité est devenue notre règle d’or.

2. Savoir quand courir… et quand s’arrêter
Nick :
Sur ce genre de projet, tu peux avoir un super plan, mais tu ne contrôles pas grand-chose.
Dans la Sawatch Range, sur la trace du Nolan’s 14, les orages ont fait exploser le timing. Quand Kilian m’a rejoint, la nuit tombait, la pluie revenait. Il s’est arrêté à mon pick-up, a mangé un sandwich au Nutella pour se réchauffer, puis est reparti pour enchaîner six fourteeners sous la pluie, en solo, pendant 14 heures. C’est un sentiment étrange de retoucher des photos, bien au chaud dans un resto mexicain, pendant que ton sujet se bat dehors. Tu sais que tu rates une partie emblématique du projet, et tu culpabilises. Mais il faut se rappeler que Kilian n’est pas là pour la photo. Ne pas capturer un moment n’enlève rien à son exploit. Sur un projet d’un mois, il faut savoir choisir ses batailles.
Andy :
Passer neuf heures aux côtés de Kilian, c’est incroyable, mais intenable. Certains jours, je devais partir avec vivres, doudoune et frontale pour finir de nuit. D’autres, il fallait jouer la durée, shooter moins et retourner dans un café pour dérusher. Savoir quand faire cette bascule est essentiel.
Nous avons couru énormément — bien sûr, une fraction de ce que faisait Kilian, mais tout de même. Nos accès étaient souvent des sentiers secondaires, parfois plus de dix kilomètres aller. Mon plus gros jour : 61 km et 2 700 m de D+, boîtier à la main. Nick, sur les deux semaines au Colorado, a couvert 360 km et 24 000 m de D+. Mais le vrai défi, c’était la gestion de l’énergie, sous peine de se cramer en route.

3. Être aussi « présent » que son sujet
Nick :
L’an dernier, à la fin d’Alpine Connections, j’attendais Kilian au pied d’un glacier du massif du Mont-Blanc. Lorsqu’il est arrivé, je lui ai lancé machinalement : « Ça va ? » Il m’a répondu : « Je suis là. » Il y avait dans ces mots une intensité et une sincérité absolues. Puis il a enchaîné : « Et ta journée ? » Cette simplicité disait tout : une présence totale, un engagement complet dans l’instant. Peu de gens peuvent imaginer des projets comme Alpine Connections ou States of Elevation, mais cette présence absolue, elle, est accessible à tous.
Être sur ces projets-là avec Kilian, c’est un cadeau. Ils sont immersifs, exigeants, mais c’est un privilège de pouvoir consacrer des semaines entières à son art. Tu te dois d’être pleinement présent, et c’est là que ton travail devient meilleur.
Andy :
Quand tu vois ce travail comme un privilège, tout devient plus fluide : moins de fatigue, plus de créativité. Chaque jour devient une opportunité de progresser. Dans la Sierra, je m’étais réveillé à 3 h du matin pour vérifier la progression de Kilian. Il était déjà dix heures en avance sur le plan. J’ai sauté du duvet, pris le volant, foncé au départ du sentier et couru jusqu’à Kearsarge Pass pour le rejoindre au lever du jour. Ironie du sort : il a fait une sieste à 4 h, juste après que je perde le signal. Pas de photo de l’aube, mais un lever de soleil magique sur le Sequoia National Park. On s’est retrouvés plus tard, pour courir une dizaine de miles ensemble, à travers les Rae Lakes. Je ne compte plus combien de fois il a répété : « It’s beautiful. » Son émerveillement m’a rappelé qu'il fallait que je cherche ça dans mes images : le détail sincère, le geste discret, le sourire fugitif.

4. Un sport d’équipe
Andy :
Certains jours, suivre Kilian semblait facile. D’autres, c’était l’enfer. Le premier matin, j’ai gravi le Longs Peak une heure avant lui et son pacer Kyle Richardson, en empruntant la voie glacée du Cables Route pour les shooter au lever du soleil. Ils discutaient tranquillement, filant sur du 5e degré comme si de rien n’était. Moi, j’étais à bloc. J’ai envoyé un message au groupe : « Vous me bizutez, là ? »
Plus tard, Nick a essuyé des rafales à 100 km/h et la neige sur le Mont Shasta pour ramener des images immersives. Entre-temps, nous avons connu la pluie, la grêle, des fins de journée à 3 heures du matin.
Même en solo, nous restions connectés par messagerie satellite, ajustant le plan, échangeant des infos ou juste pour nous chambrer. En 140 caractères, on peut faire beaucoup pour se soutenir et garder le moral. (…)
Nick :
Ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas seulement la confiance mutuelle, mais les moments partagés : les kilomètres courus ensemble, les images créées côte à côte. (…) Ce sentiment de construire quelque chose ensemble, d’être témoins d’un moment rare, justifie tout le reste.
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