Lors de sa victoire à la dernière Chartreuse Terminorum le traileur semblait un peu dépité. Ok, il était le premier dans l’histoire de cette course infernale à la boucler, mais au final, était-elle si difficile que ça… laissa-t-il tomber à l'arrivée en une phrase laconique. Chez certains, ça aurait pu passer pour de l’arrogance. Chez lui, c’était de la lucidité, comprend-on en rencontrant dans le Vaucluse cet habitué des records, aussi à l’aise sur les formats XXL du type Tor des Glaciers que sur les raids d’aventures, une passion qui, raconte-t-il , ferait presque passer un ultra pour une promenade de santé.
Son dernier exploit remonte au 13 septembre dernier – Sébastien Raichon explosait, pour la 2e fois, le record du Tor des Glaciers (450 km ; 32 000 D+). Cet été, le traileur a également remporté la redoutable Chartreuse Terminorum, une course infernale de 300 km et 25 000 m de D+ sans assistance, petite sœur française de la Barkley Marathon, organisée dans le massif de la Chartreuse, dans l’Isère. Ca pause un peu un bonhomme qui visiblement aime varier les plaisirs - et la douleur ! - en repoussant ses limites dans un genre un peu particulier, le raid d'aventure, entre autres défis. Car cet athlète - au demeurant prof d'EPS, le genre qu'on aurait tous aimé avoir ! - ne manque ni de projets, ni de convictions.

Tu reviens des championnats du monde du raid aventure. Comment ça s’est passé ?
Comme toujours, ça a été cinq jours d’une grande aventure. En termes de performance, on a franchi la ligne 2e mais on n’a pas été classés vice-champions du monde. Parce qu’on a loupé une balise. Quand ça se passe ainsi en raid aventure, c’est que la balise a été volée, ou qu’elle n’a pas été posée. Alors tu prends une photo du site, et tu continues. Sauf que ce n’était pas le cas, la balise était à 100 mètres du sentier. Alors on n’a pas été classés. Mais je suis assez philosophe, on a partagé un bon moment […] Ca nous donne l’énergie et la motivation supplémentaire pour y retourner l’année prochaine. Et, pourquoi pas, jouer le titre. Avec mon équipe, on n’a jamais été champions du monde. C’est un rêve. On sait qu'on a le niveau.
Ce n’est pas un sport très médiatisé. Tu peux expliquer en quoi cela consiste ?
Le raid aventure, c’est le plus beau sport collectif du monde. Dans le format longue distance, les courses durent 4 à 5 jours non-stop, par équipe mixte de quatre. On doit toujours rester ensemble, du début à la fin. […] Et puis on pratique différentes activités outdoor, du kayak, du VTT, de la course à pied. Se greffent là-dessus des activités un peu plus ludiques, du canyoning, des activités de corde, de la spéléo, de l’équitation, du roller, etc. On est uniquement en orientation, on a des cartes et aucun moyen GPS. […] Généralement, les organisateurs te font découvrir des terres d’aventure. Ce sont des courses où il se passe beaucoup de choses en termes d’émotions, de partage. La compétition est hyper intéressante parce qu’il y a des retournements de situation. On doit gérer son sommeil, son alimentation. […] Avec mon équipe 400 TEAM, cela fait plus de quinze ans que l’on fait ça.

En plus de tes expériences en raid aventure, on te voit sur des courses très longues (plus de 300 kilomètres). Pourquoi t’être dirigé vers ce format ?
Parce qu’à chaque fois, ce sont des tranches de vie. Tu as tous les couchers et les levers de soleil, un petit moment privilégié. Il y a aussi une faune différente la nuit. Que ce soit seul ou en équipe, le côté non-stop, sur plusieurs jours, c’est fabuleux. Sur la connaissance de soi, sur le dépassement de ses limites. […] Je crois aussi que j’aime beaucoup être dans des allures cardiaques de confort, où tu peux profiter du paysage, être en harmonie avec la nature. Quand tu fais un trail de 30 bornes, t’es à fond tout le temps. Même un 100 bornes, pour être performant, il faut sans cesse relancer. Et finalement, tu regardes beaucoup tes pieds.
Donc on ne te verra jamais sur des 100 miles, type UTMB ?
Des 100 miles, j’en ai déjà fait. Le trail Verbier [140 km ; 9300 D+, ndlr], l’Échappée Belle [149 km ; 11100 D+, ndlr]. L’intensité rend l’effort assez violent au final. […] Et puis, il y a eu le Covid, avec l’arrêt des courses. Alors je suis parti sur la traversée des Alpes. Tout seul, sans assistance. […] Ca m’a vachement plu. Comme j’ai failli battre le record, j’ai décidé d’y retourner l’année d’après, en 2021, en essayant d’être plus performant. J’ai adoré ce côté solo, introspection.

Tu t’entraînes comment pour tes projets ?
Je vais sur le Ventoux. Je fais beaucoup de dénivelé, beaucoup de sorties rando-course. Mais en comparaison avec d’autres ultra-traileurs, je ne m’entraîne pas beaucoup. En une semaine, je fais une grosse séance, en allure confort, tranquille. Et puis des petites séances plus rapides. […] Et quand j’ai des objectifs solos, comme le Tor des Glaciers [450 km ; 32 000 D+, ndlr], je me prépare bien l’été, je vais en montagne, cumuler le dénivelé et aller vite en descente. […] Je fais au feeling, aux sensations, à l’envie et en fonction de l’objectif que je prépare.
L’aspect mental joue une part importante dans ta performance ?
Le mental, c’est 80% de ma performance. Les courses que je fais sont tellement difficiles. Des douleurs apparaissent, il faut les gérer, continuer d’avancer à un bon rythme. […] Le mental a toujours été ma force. Ça doit être dû à l’éducation de mes parents, qui m’ont laissé libres, m’ont vachement fait confiance et m’ont fait relativiser les échecs. Je suis très loin d’avoir la VO2 max de Kilian Jornet. Et en raid aventure, si tu n’as pas de mental, tu ne franchis jamais la ligne d’arrivée. Ce sport, c’est de la résilience permanente. Des fois, tu es perdu, dans la jungle, il faut en sortir. Alors aujourd’hui, quand je pars faire un ultra, du type Tor des Glaciers, c’est hyper confortable pour moi. Tu as des refuges, des bases de vie, des kinés, des masseurs. C’est du sport de luxe ! […] Et quand on y réfléchit, on n’a pas besoin de prendre un assistant sur un trail. On peut prendre soi-même des cacahuètes. Tout ça pour gagner 30 secondes. En plus, il y a un problème d’équité. Sur l’UTMB par exemple, les team élites ont leur coach alors que dans le peloton, ils sont nombreux à se débrouiller tous seuls. Et puis en termes de taxe carbone, tu as plein de bagnoles qui se déplacent en montagne pour aller donner trois cacahuètes à un coureur. […] Si personne n’a d’assistance, les coureurs vont développer d’autres compétences, comme être capable de s’alimenter rapidement, choisir leur alimentation quand ils arrivent. Il vaudrait mieux que l’organisation déplace un petit sac personnel, plutôt que l’on ait 100 ou 200 assistants qui se déplacent en montagne.

Tu n’as jamais eu recours à l’assistance ?
Non. Ni sur le Tor des Géants, ni sur le Tor des Glaciers ou sur la traversée des Alpes. Ah si, j’ai eu un assistant sur la Chartreuse Terminorum. Mais je devais y aller sans assistant à la base. La veille, un copain a proposé de venir avec moi. Donc il a fait mon assistance. C’est vrai que c’était très confortable, qu’il m’a fait gagner du temps. […] Comme c’était une course en boucle, il est resté sur place, au camp de base, et ne s’est pas déplacé. Donc ça m’allait très bien.
Comment gères-tu le sommeil sur ce genre d’épreuves ? Tu as des routines ?
Ce qu’il faut, c’est arriver avant les courses avec un stock de sommeil, que tu auras accumulé les jours précédents. Si tu te forces à vraiment dormir les quinze jours en amont, tu vas mieux vivre la course. […] Après, j’ai des routines. Souvent, la première nuit, je ne dors pas. Enfin, tout dépend de l’heure de départ de la course. Sur un Tor des Glaciers, comme on part à vingt heures, je ne dors pas la première nuit. Ensuite, je fais des cycles d’une heure et demie toutes les 24 heures, et des micro-siestes entre cinq et vingt minutes, en fonction des besoins, quand je sens que le manque de sommeil me plombe, que je perds un ou deux kilomètres par heure. […] Il faut être à l’écoute, tout comme dans l’alimentation. Et c’est l’expérience qui te permet de le sentir. […] Sur le Tor des Glaciers par exemple, si le refuge me le propose, je peux manger une tartiflette. C’est aussi insupportable de manger uniquement des produits diététiques sportifs sur une course de cinq jours. Tu as aussi envie de manger des trucs bons. Et comme tu es dans une allure de confort, pas très intense, tu vas avoir le ventre un peu lourd quand tu vas sortir du ravito mais ce n’est pas grave. Ça finit par passer.

Tu as aujourd’hui 51 ans. Tu trouves qu’avec l’âge on récupère moins vite ?
J’ai commencé ce sport il y a vingt ans, avec des collègues qui ont aujourd’hui mis le clignotant, en raison de blessures importantes. Mais à titre personnel, l’âge m’apporte une expérience, et une solidité mentale incroyable. En termes de récupération, sur des efforts intenses, ça peut-être un peu plus long. Par contre, je trouve que je progresse beaucoup en ultra-endurance, en termes de gestion aussi. Même si je perds en vitesse. […] Contrairement à ce que l’on pourrait croire, je ne fais pas tout cela pour la performance. L’idée pour moi, c’est la découverte, les aventures. Et j’ai la chance d’avoir ce côté compet’. Non seulement, tu vis les mêmes choses que le coureur qui va uniquement jouer le finish. Et puis tu as cette adrénaline d’aller jouer la victoire.
Quand tu ne cours pas, tu es professeur d’EPS dans un collège. D’où te vient cette vocation ?
Quand j’étais au collège, j’ai rencontré deux profs d’EPS extraordinaires qui m’ont donné envie de faire le même métier. Ça a été une révélation. Dans la vie, il ne faut pas se fixer de limites, il faut avoir confiance en soi, et le sport nous apporte beaucoup ça. En France, on ne fait pas assez d’EPS à l’école. Je pense que les politiques doivent changer à ce niveau-là. […] Ce que j’adore dans mon métier, c’est le contact avec les jeunes, avec les collègues. On a aussi une section raid depuis 12 ans, où l’on accompagne 120 jeunes. C’est énorme. […] Après la Terminorum, à la suite des articles qu’il y a eu au niveau national, mes élèves ont davantage suivi ce que je faisais. Ça les motive. Et tu gagnes une certaine crédibilité en tant que prof. Quand je leur demande de courir cinq minutes, ils savent qu’ils n’ont pas le choix. Parce que c’est un prof qui court plusieurs jours qui le leur demande.
Sur quels projets va-t-on te voir dans les prochains mois ?
J’ai plein d’idées, ça ne manque pas ! Bon, je suis déçu parce que je n’ai pas été pris à la Barkley [160 km ; 18 000 D+, ndlr]. J’aurais beaucoup aimé aller me frotter à cette course mythique au mois de mars. Mais c'est un cercle très fermé. Et finalement, tu ne sais jamais trop ce que tu dois écrire dans la lettre de motivation que tu envoies à Lazarus. Je crois qu’il n’en a un peu rien à faire de mon CV. Je pensais qu’en gagnant la Terminorum, la Barkley française, ce serait bon. Et même pas. Lazarus aime bien faire patienter les nouveaux postulants. […] Le gros objectif de l’année prochaine va être la 660 Swiss Peaks [660 km ; 49 000 D+, ndlr], fin août. Ça correspond à ce que j’ai fait dans les Alpes. J’aimerais aussi faire la traversée des Pyrénées [900 km ; 55 000 D+, ndlr]. J’ai aussi un projet sur le GR20 en Corse, avec un autre coureur, Romain Olivier : faire le GR20, en mode record, sans assistance. Le tout en mode zéro carbone. Traversée à la voile, faire le GR20 et revenir à la voile. Et j’ai aussi des raids prévus, Raid In France, une course présente dans le circuit mondial, et les championnats du monde de raid, en Équateur.
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