« Je suis allé au bout du bout de ce que je pouvais. Clairement, ils voulaient reprendre la main. Ils ont réussi et je les félicite ». Etonnant Raichon ! Beau joueur, le traileur qui, en 2023, s’est imposé comme le premier finisher de cette course insensée, n’a fait ce week-end « que » la Fun Run. Mais il est bien le seul cette année à être aussi loin. Et surtout, il y a « pris énormément de plaisir. C’est tout ce que j’aime ! », nous confie-il aujourd’hui.
48 heures de courses, 180 kilomètres, 15 000 mètres de dénivelé positif avalés ce week-end… comment te sens-tu aujourd’hui ?
Là, ça va mieux. J'avoue qu'hier, j’étais bien fatigué. Je crois que j'ai récupéré le sommeil. Le plus dur, c'est ça, le manque de sommeil.
C’est ta deuxième Chartreuse Terminorum. Finisher en 2023, Fun run en 2025 : qu'est-ce qui fait la différence cette année ?
Ce n'est plus du tout la même course qu'il y a deux ans. Ils ont complexifié le tracé de façon assez importante. Il y a deux ans, on pouvait presque parler d'un trail orientation. On était essentiellement sur des chemins et des sentiers. C'était assez courant. Le parcours qu'ils ont proposé cette année était très, très aventure, très sauvage avec des passages extrêmement techniques, du hors-sentier. Et notre vitesse de déplacement était bien moindre en fait. C'est ça qui a complètement changé la donne. D'un parcours très roulant, on est passé à un parcours très technique, magnifique. J'y ai pris énormément de plaisir parce que c'est ce que j'aime.

Tu t'attendais à ça ? Et à cette hécatombe ?
Non, je m'attendais à un parcours plus long, plus difficile, mais pas avec ce niveau technique d'engagement. Du coup, c'était très intéressant, mais on a perdu énormément de temps. Il y avait 17 livres au lieu de 14, de mémoire. Donc, chaque recherche de livres était complexe parce que les indications du roadbook, ou de la carte, n'étaient parfois pas si évidentes à se représenter sur le terrain. Sur le premier tour, au livre 3, on s'est retrouvés quasiment à une trentaine à le chercher, t'imagines ? Alors que ça faisait déjà 3-4 heures qu'on était partis. On s'est retrouvés très groupés, et il valait mieux, pour trouver les nouveaux livres. Puis, ça a été l'hécatombe. Ce qu'il faut savoir aussi, c'est que c'était la canicule, ça a rendu la course encore plus difficile. Et ils nous ont fait un départ à minuit. A 23h, ils ont sonné le clairon. Autant te dire que quasi personne n’a dormi, parce que le temps de finir de te préparer, de relire la carte… Moi, j'ai dû dormir un quart d'heure. Donc, on démarre avec une nuit blanche, or, on sait que pour aller au bout, il y en aura 4. Clairement, ils voulaient reprendre la main. Ils ont réussi et je les félicite !
Qu'est-ce qui a fait que tu n'es pas allé au-delà du Fun Run ?
Le timing ne m'a pas permis de dormir. J'en étais déjà à deux nuits blanches. La privation de sommeil sur ces épreuves, c'est ça le plus terrible. A un moment donné, il faut avoir la motivation. Et, quand le sommeil te submerge, tu n'avances plus. Il aurait fallu que j'aie une heure d'avance pour pouvoir dormir un peu, soigner mes pieds et bien repartir. Et là, je n’avais que 4 minutes. Avec trois quarts-d'heure d'avance, j’aurais pu tenter le coup.
Il y a aussi une autre difficulté, c'est qu'il y a deux sens sur la Chartreuse. Et il y en a un beaucoup plus lent que l'autre. Et là, je m'engageais sur le quatrième tour, sur le sens le plus lent. On y met une à deux heures de plus, parce que les descentes sont moins courantes. Ça faisait deux tours que je mettais 16 heures et là, j'en aurais mis 17 ou 18 : ça ne passait pas. Je ne voulais pas me mettre en danger, parce que la privation de sommeil, à un moment donné, ça peut être dangereux. Là, c'était une quête de l'inutile. Mais je crois que c'était déjà bien. Je suis allé au bout du bout de ce que je pouvais.

L'enchaînement avec ton record du GR20 en autonomie, c'était prévu ? Ou t’es-tu retrouvé coincé par le calendrier ?
Je voulais faire le GR 20 plus tôt, 15 jours avant. Mais il aurait fallu que je parte avec les crampons et les piolets. Et ce n'était pas mon idée. Donc, je me suis dit que mentalement, j'avais envie d'enchaîner les deux. Ces deux courses me tenaient à cœur, je n'avais pas envie d'abandonner l'un à l'autre. Donc, j'ai tenté, et je suis content, parce qu'au final, j'avais des bien meilleures sensations sur la Terminorum que sur le GR20. Je pense que j’ai surcompensé. J'ai eu un énorme bloc d'entraînement 11 jours avant. C'était un pari risqué, mais c'est passé. Le GR20 m'a plutôt mis en forme que l'inverse. Si je ne l’avais pas fait, je ne serais pas allé plus loin sur la Terminorum, ça, c'est sûr. Du coup, j'ai vécu deux belles bambées en deux semaines.
Je suis revenu de Corse boosté, régénéré. C'est étonnant à dire. Tu fais un GR20 sans t'arrêter qui te fatigue quand même le corps, mais au final, de me retrouver seul dans les montagnes, c’est comme si je m'étais un peu recentré sur moi-même. Du coup, j'avais la patate sur la Terminorum et j'étais bien dans la tête. D'ailleurs, c'est marrant parce que quand je suis sorti de mon GR20, tout de suite, je me suis senti bien physiquement, comme si je m'interdisais de relâcher. Je suis resté focus, comme si c'était un gros entraînement pour la Terminorum. Alors que là, hier, j'ai relâché après mon arrivée : j'étais un légume, j'avais du mal à marcher dans les escaliers. C'est hyper intéressant notre fonctionnement.
Tu as une solide expérience des courses d'orientation, c'est ta passion. Aurais-tu pu imaginer quelque chose de plus pour corser cette édition ?
Non, non, c'est déjà bien ! C'était vraiment l'aventure par moments. On descendait dans des petits ruisseaux, dans des blocs rocheux. Sur certaines pentes extrêmement raides, c'était limite, tu ne peux pas tenir sur tes pieds. C'était comme un grand raid d'aventure, sauf que tu es un peu seul. Je me suis retrouvé seul dès le début du deuxième tour. Ce qui n'est pas évident. Mais c'était hyper intéressant parce qu'il n'y avait rien de facile, et de très beaux tracés.
Le Fun run : une satisfaction quand même pour toi ?
C'est vrai que je ne partais pas pour ça, mais au final, j'en suis très satisfait parce que déjà, ça s'est joué à 4 minutes, c’était vraiment tendu. Je serais arrivé 4 minutes après l'heure dite. J'aurais été très déçu d'avoir fait cet effort, et de ne pas avoir la fin de run. Donc, pour moi, c'est une belle victoire.
Dans la liste des nombreuses courses que tu as faites, comment situerais-tu cette épreuve en termes d'engagement et d'émotions ?
C’est difficile de comparer, mais en termes de satisfaction-plaisir, je suis très haut. Je suis à 8 ou 9 sur 10 parce qu'il y a eu beaucoup d'émotions. Avec l’équipe qui me soutenait et avec les autres coureurs, ça a été vraiment un grand moment de partage. C'est ce que j'aime dans ce sport, ce type de courses comme la Barkley. Et en termes d'engagement, pareil, on est à 8 ou 9 sur 10. Chaleur, parcours, horaire de départ, tout était réuni pour que ça soit un défi très relevé, un défi XXL. Donc, oui, on est très haut dans l'échelle de Richter de l'aventure et du trail.

On dit toujours que la Chartreuse Terminorum est la petite sœur de la Barkley. Penses-tu qu'elle soit montée d'un cran cette année ?
Là, on s'approche de la difficulté technique de la Barkley. Après, le terrain n'est pas du tout le même, et il faut éviter de les comparer. Il y a deux ans, je n'aurais pas dit ça. D'ailleurs, avant, quand on me demandait la différence entre les deux. Je disais que d'un côté, on avait une aventure hors chemin très compliquée. De l'autre côté, c'était un trail d'orientation. Là, ce n'est plus du tout le cas. On est sur un parcours engagé et technique. On s'approche de la grande sœur, oui !
Du coup, ça te donne envie d'y retourner ?
Je ne sais pas, c'est un peu trop tôt pour le dire et j'ai tellement d'autres projets. En juin, souvent, il y a d'autres belles courses ou d'autres beaux défis à réaliser. Je ne dis pas que je ne reviendrai pas, parce que j'adore cette ambiance de course minimaliste. C'est quand même génial. Tu donnes 3 euros et tu amènes une bouteille de bière. C'est ton droit d'inscription. Ce n'est pas rien. Ça montre bien l'état d'esprit de l'organisation. On n'est que 40 au départ. Je pense que c'est l’une des courses qui me plaît vraiment. Il faudra voir dans mon calendrier et puis avec l'évolution de mes moyens physiques. C'est sûr que là, maintenant, je ne pense pas qu'ils changent beaucoup le parcours parce qu’ils ont trouvé, je pense, le bon curseur pour que ça soit très compliqué à réussir. Donc, on verra.
Au niveau des concurrents, qui craignais-tu ?
Il y avait des grands noms. En fait, ce n'est pas une course classique. Ce ne sont pas des adversaires. Ce sont des partenaires. Il y avait bien 3-4 coureurs qui avaient le potentiel de finir. C'est plutôt des alliés. On fait cause commune. On n'est pas là à sprinter pour éviter que l'autre nous suive parce que dans la recherche des livres, c'est hyper important. Il y avait David Barranger, Damien Longet, ou Ronan Pierre, des coureurs qui ont tous de beaux CV. Ils avaient le potentiel. On s'est beaucoup aidé sur le premier tour. Heureusement qu'on était tous ensemble. D'ailleurs, sur ce genre de course, on ne dit pas que tu es premier ou deuxième. Non, tu es finisher. Tous les finishers sont à égalité. Après, c'est sûr que les médias relèvent souvent qui arrive le premier, mais ce n'est pas du tout l'état d'esprit.
Vu l'évolution actuelle du trail, penses-tu que ces courses-là vont être de plus en plus prisées ?
Oui, on le voit avec notamment les Backyards, la Terminorum, des courses où on est plus dans l'entraide, dans le partage, dans l'échange. Il y a un public très large pour le trail et des formats complètement différents qui peuvent satisfaire tout le monde. Je trouve que c'est bien qu'il y en ait pour tous les goûts. Moi, qui aime les aventures très longues, j'ai de la chance, parce qu'on a de plus en plus de formats qui permettent de satisfaire mes motivations, mes envies. Je pense que ces courses ont de l'avenir parce qu'elles proposent quelque chose de différent, une autre philosophie. Par contre, ça reste une niche quand même, parce qu'il faut beaucoup de compétences autres que savoir courir sur des chemins. Ce n’est pas évident. Donc ça restera des épreuves qui ne s’adressent pas à un large public. D'ailleurs, il n'y a que 40 sélectionnés chaque année. Ce sont quand même des épreuves qui se rapprochent des courses d'aventures où il faut beaucoup de compétences techniques, mentales, physiques. La forêt de Chartreuse en pleine nuit, au milieu de nulle part, il faut quand même s'assurer de sa sécurité et savoir se déplacer. C'est pas forcément donné à tout le monde.
Tu vas enchaîner rapidement, maintenant, ou te donner un petit peu de temps ?
Non, je vais me reposer, prendre des vacances, faire du vélo, de la rando avec la famille et les amis, en mode plaisir. Et essayer de faire une très grosse prépa pour le Tor des glaciers [dont il détient le record], en septembre. Et puis, me régénérer, mentalement et physiquement.
J'imagine que tu as d'autres envies de grandes traversées, comme récemment en Corse, ou dans les Alpes, en 2021.
L'année prochaine, je voudrais faire le GR10, les Pyrénées, un gros projet de 900 kilomètres. Et l'Hexatrek dans deux ans, 3 000 kilomètres. Une grande traversée, comme il y en a aux Etats-Unis. Et plutôt que d'aller là-bas, je me dis, tiens, pourquoi pas faire ce projet en France ? Ça pourrait être un sacré défi. Voilà, à réfléchir. Mais je verrais bien ça dans deux ans !
Article publié le 23 juin 2023 à 16h58, mis à jour le 24 juin à 8h24
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