Que va devenir Sea Shepherd, l'ONG de défense des océans la plus combative au monde ? Après l’annonce de la scission de son fondateur, Paul Watson, avec Sea Shepherd Global - mouvement coordonnant les communications et la logistique de la flotte Sea Shepherd lors de campagnes en dehors des États-Unis - la question est sur toutes les lèvres. Soucieux de préserver l’ADN de son organisation, le capitaine, acteur incontournable de la défense du monde marin depuis 45 ans, a créé en novembre dernier une coalition parallèle, Sea Shepherd Origins, aux côtés des leaders nationaux de Sea Shepherd France, Royaume-Uni et Brésil. Car, fidèle à ses convictions, ce personnage haut en couleur, cauchemar des baleiniers, continue de refuser tout compromis, y préférant la "non-violence agressive" sur le terrain, comme il nous l’explique dans un long entretien exclusif.
À 72 ans, Paul Watson continue son combat pour les océans. Et il n’a pas l’intention de lâcher, en dépit des divisions internes au sein de Sea Shepherd, mouvement qu’il a créé à la suite de son départ de Greenpeace, en 1977. Son moyen d’action favori ? La non-violence agressive. Et non, ce n’est pas un oxymore. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus efficace selon lui, en témoigne le bilan de ses 45 années d’actions à travers le monde.
Lorsque Sea Shepherd Global lui a demandé en juin dernier d’adopter une approche moins polémique, Paul Watson, fort de son expérience aux côtés de Greenpeace, n’a pas cédé. Au contraire : il a riposté en créant Sea Shepherd Origins, avec Sea Shepherd France, Royaume-Uni, Brésil et avec la Captain Paul Watson Foundation. Un moyen pour lui et ses soutiens de garder les valeurs qui l’ont guidé depuis toujours. « Sans compromis » nous répète cet homme qui force l’admiration.
En 1977, vous quittez Greenpeace pour fonder Sea Shepherd. Qu’est-ce que vous leur reprochiez à l’époque ?
Lors d'une campagne en faveur de la protection des phoques [en 1976, ndlr] j'ai arraché une massue des mains d'un tueur de phoques. Greenpeace m'a par la suite accusé de violence, disant que j'avais volé la propriété d'un homme, que je l'avais détruite. Un acte de vandalisme donc. « J'ai sauvé le phoque, c'est pour ça que j'étais là » leur ai-je répondu. À ce moment-là, j'ai su que je ne pourrais plus m'impliquer dans Greenpeace. Tout simplement parce que leur façon de fonctionner a toujours été le témoignage. Juste témoigner, sans intervenir. Or pour moi, ce serait comme aller dans la rue, voir une femme se faire violer et ne rien faire. Ou voir un enfant se faire frapper et ne rien faire. Qui s'arrêterait pour seulement prendre une photo de ces violences, sans même agir pour les empêcher ?


Aujourd’hui, l’histoire semble se répéter. Vous annoncez, en novembre 2022, vous séparer de Sea Shepherd Global et fonder la coalition Sea Shepherd Origins. Pourquoi cette division ?
En juin, lors de la réunion annuelle du conseil d'administration américain, on m'a dit qu'on allait désormais agir différemment, que j'étais trop controversé, trop agressif. On me demandait d'adopter une approche moins polémique. J'ai expliqué que cela m'était impossible, que si ça devrait être le cas, je ne pourrais plus soutenir le mouvement. C'est alors que le conseil d'administration m'a rétorqué : « Nous travaillons pour Sea Shepherd, nous sommes salariés, nous faisons ce qui nous est demandé ». Comme ce n'était pas ce que je pensais, j'ai fait le choix de démissionner de Sea Shepherd US. Mais à ce moment-là, j'étais toujours à Sea Shepherd Global.
Apparemment, Sea Shepherd US serait par la suite allé voir Sea Shepherd Global pour lui dire de me renvoyer du conseil d'administration de Global. Il n'y a eu aucune réunion, aucune discussion en amont. J'ai juste reçu un email en août stipulant mon renvoi. Mais Sea Shepherd France, par exemple, n'a pas été invité à la moindre réunion et n'a participé à aucun vote en ce sens. J'ai donc été illégalement exclu du conseil d'administration mondial. Mais officiellement, j’en reste actuellement membre parce qu'ils n'ont pas encore fait les démarches nécessaires pour m’en exclure. Personne n’a jamais répondu à mes questions.
Concrètement, quelles sont les différences entre Sea Shepherd Global et Sea Shepherd Origins ?
Sea Shepherd Origins a été créé par la France, le Royaume-Uni et le Brésil dans le but de rester fidèle aux objectifs et aux stratégies initiales de Sea Shepherd et de continuer à d'agir comme nous l'avons toujours fait et comme nous voulons continuer à le faire. Sea Shepherd US et Sea Shepherd Global ont changé. Sea Shepherd Global a conclu un accord avec Sea Shepherd US. Il n'entreprend donc plus le type de campagne que nous menons traditionnellement. Voilà donc la différence : Sea Shepherd Origins est ce que Sea Shepherd a toujours été.

Diviser le mouvement n’est-ce pas l’affaiblir justement ?
Non. Avec du recul, je pense que la meilleure chose qui me soit arrivée quand j'étais à Greenpeace ait été de démissionner. Ça m'a donné l'opportunité de créer Sea Shepherd. Je vois donc Sea Shepherd Origins comme une opportunité de continuer à faire ce que nous avons toujours fait. Nous n'allons faire aucun compromis. Sea Shepherd Origins travaille désormais avec ma propre fondation, créée aux États-Unis, la Captain Paul Watson Foundation. Nous allons donc continuer à faire ce que nous avons toujours fait, sans nous laisser abattre. À mon avis, cela nous rend simplement plus forts, plus inspirés et plus motivés que jamais.
Cela a-t-il un impact sur votre organisation interne ?
Bien sûr, cela a un impact. Mais quoiqu'il en soit nous agissons comme il se doit. Nous ne pouvons pas continuer à compromettre notre nom et notre réputation de la sorte. Il faut savoir que Sea Shepherd Global travaille maintenant en partenariat avec des pays africains, comme le Liberia, le Gabon et la Tanzanie, qui soutiennent les opérations de chasse à la baleine du Japon tout en collaborant avec ce pays. Ils sont également partenaires de la Namibie, un pays qui tue des otaries. À mon avis, s'impliquer avec ces pays n'est pas acceptable sur le plan éthique.
D'ailleurs, cela fait trois mois que Lamya [Essemlali, ndlr], leader de Sea Shepherd France, pose un certain nombre de questions à Sea Shepherd Global. Ils ont, jusqu'à présent, refusé d'y répondre. Les navires de harponnage que vous interceptez, combien de temps sont-ils maintenus au port ? Voilà ce que l'on souhaite savoir, car il nous semble que contrairement à ce Sea Shepherd Global raconte, des centaines de milliers de baleines et de dauphins ne seraient pas vraiment sauvés puisque les bateaux ne seraient immobilisés que quelques jours. Beaucoup de fausses informations circulent.
Je suis convaincu que nous devons être transparents et honnêtes. De plus, il semblerait également que Sea Shepherd US s'attribue le mérite des campagnes de Sea Shepherd Global sans y contribuer. Simplement en se basant sur leur marque déposée.

Et d’un point de vue matériel quelles sont les conséquences ?
Ma fondation, la Fondation Paul Watson, a acheté un bateau le mois dernier. Nous cherchons actuellement à en acheter un deuxième. Par ailleurs, Sea Shepherd France aura son propre navire en septembre. Peu à peu, nous reconstruisons une flotte. Nous n'avons pas besoin de travailler avec des personnes dont l'éthique est malheureusement compromise. Nous demandons donc à ceux désirant rester fidèles aux valeurs et aux objectifs originels de Sea Shepherd de rejoindre Sea Shepherd Origins.
Y a-t-il des bénévoles français, britanniques ou brésiliens opposés à cette division ?
Un grand nombre de personnes soutiennent notre démarche. Nous avons même reçu une centaine de candidatures d'anciens membres de l'équipage de Sea Shepherd souhaitant désormais travailler sur nos navires. Parce qu'ils n'étaient absolument pas au courant des changements amorcés par Sea Shepherd US et Sea Shepherd Global. Ils veulent rester très transparents. Quand ils ont réalisé que notre manière d'agir, celle qui nous est chère depuis 45 ans, ne serait plus la même, certains se sont énervés et sont venus nous soutenir.
Comment va être financé Sea Shepherd Origins ?
Sea Shepherd Origins sera financé par Sea Shepherd France, Sea Shepherd Brésil, Sea Shepherd Royaume-Uni et la Fondation Captain Paul Watson. Nous n’acceptons pas de dons pour le moment.
Pourquoi compter uniquement sur des bénévoles ? Ne pensez-vous qu’en professionnalisant l’engagement des volontaires vous pourriez toucher plus de monde ?
J'ai toujours voulu que Sea Shepherd soit une organisation basée sur du bénévolat. Principalement pour donner l'opportunité à des gens qui n'ont pas d'expérience en mer de s'impliquer. Nous recevons actuellement un nombre de volontaires supérieur à notre capacité - ce qui nous oblige à les répartir tout au long de l'année et les affecter là où nous le pouvons.

Contrairement à Sea Shepherd Global, vous continuez de favoriser l’action directe. Pourquoi ?
Parce que je pense que c'est la seule chose qui soit efficace. C'est cette approche qui a mis fin à la chasse à la baleine au Japon. Cette approche qui a mis fin à 90 % des opérations de chasse à la baleine au cours des 40 dernières années. Cette approche qui a fait disparaître le marché des phoques en Europe. Cette approche qui a mis fin à la surpêche dans les Caraïbes. Au fil du temps, notre approche a prouvé son efficacité. Elle est controversée, conflictuelle mais elle a été payante.
Les interventions musclées, à la limite du droit, c’est le seul moyen d’être efficace d’après vous ?
Malheureusement oui. Même si je compare souvent la force d'un mouvement à celle d'un écosystème. Elle réside dans la diversité. Ceux qui abordent la question du point de vue de la loi, de l'éducation ou de l'action contribuent à faire avancer les choses. Mais, à mon avis, une fois sur le terrain, lorsque nous avons affaire à des opérations illégales d'exploitation, la législation, la réglementation ou la sensibilisation ne suffisent pas. Il faut y aller, intervenir, bloquer physiquement et faire cesser ces activités. C'est la seule chose qui fonctionne à ce moment-là.
Dans quelle mesure avez-vous confiance dans les gouvernements ?
Je n'ai jamais eu confiance dans les gouvernements. Parce que les politiciens font ce qui est possible, ce qui est populaire. Tout leader politique qui essaierait de faire vraiment bouger quelque chose se suiciderait politiquement. À ce jour, s'occuper du changement climatique, des espèces en danger ou de la surpêche demeure impopulaire. En France, par exemple, lorsque Nicolas Hulot était ministre de l’écologie, il était constamment supplanté par le ministère de l'industrie et le ministère de l'agriculture. C'est toujours une position qui n'est pas très respectée par les gouvernements. Puis ils vont à toutes ces réunions, aux COP, à l'ONU pour signer des mesures qu'ils n'appliqueront jamais.

Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour continuer le combat ?
Rien de plus que ce que nous faisons depuis 45 ans, ce que j’appelle la « non-violence agressive ». En 45 ans, nous n’avons jamais causé la moindre blessure. Nous fonctionnons dans le respect de la loi. Mais nous sommes physiquement agressifs, en coupant des filets ou en les détruisant, avec ceux qui pêchent illégalement et tuent des baleines.
Que répondez-vous lorsque l’on vous accuse d’être un « éco-terroriste » ?
Que je n’ai jamais travaillé pour Monsanto.
Pirate ? Militant ? Radical ? Vous vous définissez comment ?
Je suis un défenseur des fonds marins, un conservateur. On ne devient pas plus conservateur qu’un conservateur. C’est ce que le mot signifie. Cela veut dire garder les choses telles qu’elles sont. Les protéger telles qu’elles sont. En ce sens, je suis un conservateur. Les radicaux sont les exploitants, ceux qui abattent les forêts et détruisent la planète.
De nombreux détracteurs disent que les horreurs que vous voyez en mer depuis des décennies vous ont rendu misanthrope. Vous êtes d’accord avec ça ?
Je dirais plutôt que ma philosophie est le biocentrisme. Je crois que tous les êtres vivants sont connectés. Que l'écologie repose sur trois lois. Premièrement, la force d’un écosystème dépend de sa diversité - toutes les espèces sont interdépendantes les unes des autres. Ensuite, les ressources sont limitées. Et enfin, quand une espèce vole la part des autres, elle diminue la diversité et l’interdépendance. Je suis donc biocentriste.
Sea Shepherd mène des actions depuis plus de 45 ans. Quel bilan dressez-vous de ces décennies sur les mers ?
Nous n’avons jamais fait de mal à qui que ce soit et nous avons mis fin à des centaines d'activités illégales. Et nous avons littéralement sauvé des milliers vies. Voilà ce que je retiendrais.





Quel est le poids de la France dans ces actions ?
Sea Shepherd France reste fidèle aux objectifs initiaux de 1977 [création de Sea Shepherd, ndlr], ce que représente très bien la leader de Sea Shepherd France, Lamya. Elle est probablement l’une des leaders les plus créatives et dynamiques de tout le réseau Sea Shepherd. Elle a fait un travail incroyable pour protéger les tortues à Mayotte, s’opposer à la mort des requins à La Réunion, à la captivité des orques à Marineland…
De quelle action êtes-vous le plus fier ?
Notre plus grosse victoire a été de sortir la flotte baleinière japonaise d’une réserve protégée ce qui nous a permis de sauver 6500 baleines. Au final, nos campagnes de lutte contre la chasse à la baleine ont été les actions les plus importantes - nous avons mis fin à toutes les opérations visant les baleines de l’Atlantique Nord en 1979 et en 1980.
Au final, vos principales armes, ce sont les médias n’est-ce pas ?
Pas vraiment, j’ai toujours dit que l’arme la plus puissante sur la planète était la caméra. C’est pour ça que nous avons tout documenté. Les caméras peuvent changer le monde.
Avez-vous des regrets ?
J’en ai deux. J’aurais pu être plus agressif dans le passé que je ne l’étais. Et puis, je n'aurais pas dû faire confiance à certaines personnes membre de Sea Shepherd US et Global. Comme ils avaient mon entière confiance, je ne m’attendais pas à ce qu’ils me trahissent. Alors oui, je regrette.
Lundi 19 décembre, des engagements historiques ont été signés à Montréal. 195 Etats se sont engagés à prendre des « mesures urgentes » pour protéger 30% de la planète, restaurer 30% des écosystèmes et doubler les ressources destinées à la protection de la nature d’ici à 2030. Que pensez-vous de cette annonce ?
J’aimerais savoir quelle est leur définition de l’urgence, car je vois qu'aucune mesure concrète n'a été prise par ces organismes gouvernementaux. J’entends la même chose chaque année depuis 1992, lorsque la Conférence des Nations Unies sur l’environnement s’est tenue au Brésil. C’est toujours pareil : parler, parler et ne rien faire. Personnellement, je pense que ces réunions sont inutiles. Nous devons commencer à appliquer les lois, et arrêter de parler sans cesse.
Le 20 février 2020, 1 000 scientifiques ont signé dans Le Monde une tribune alarmiste, intitulée « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire » appelant à la « désobéissance civile ». Que pensez-vous de cette stratégie qui semble gagner en ampleur ?
Je suis tout à fait d’accord avec eux. Nous devrions écouter les scientifiques, pas les politiciens. Je suis un partisan d'Extinction Rebellion [un mouvement international de désobéissance civile en lutte contre l'effondrement écologique et le dérèglement climatique, ndlr].

Comment imaginez-vous l’avenir ?
Il y a de nombreuses années, j’étais médecin pendant l’occupation de Wounded Knee par l'American Indian Movement aux États-Unis [un événement politique ayant eu lieu 1973, environ 200 Sioux oglalas armés et des militants de l'American Indian Movement (AIM) ont occupé la localité de Wounded Knee dans le Dakota du Sud, au cœur de la réserve indienne de Pine Ridge afin de protester contre la corruption du président du Conseil tribal Richard Wilson et les conditions de vie déplorables de la réserve, ndlr]. Plus de 3000 fédéraux et officiers nous tiraient dessus, nous les quelques 200 activistes. Je suis donc allé voir le leader du mouvement, et je lui ai dit : « Nous ne pouvons pas gagner, nous ne sommes pas assez nombreux. Alors pourquoi rester ici ? »
Il m'a rétorqué une phrase qui ne cesse de m'accompagner depuis : « Si l'on se soucie de gagner, c'est que l'on ne se préoccupe pas des bonnes choses. Nous sommes ici parce que c’est là où il faut être, parce que c'est la meilleure chose à faire, la meilleure façon de le faire. Ne te préoccupe pas de l’avenir. Tu n'as aucun pouvoir sur lui. Mais tu en as sur le présent. Ce que tu fais maintenant définit l’avenir, alors concentre toute ton énergie sur le présent. C’est tout ce que tu peux faire ». Alors, ne vous inquiétez pas pour l’avenir et ne soyez pas déçu. S'engager au présent fera la différence.
Qu’est-ce qui vous motive à continuer de vous battre ?
Ce que je dis tout le temps, c’est que lorsque l’océan mourra, nous mourons tous. Il nous sera impossible de vivre sur cette planète avec un océan mort. Depuis 1950, mon année de naissance, la population de phytoplancton en mer a diminué de 40%. Le phytoplancton est la fondation de la vie sur cette planète. Une fois que phytoplancton aura disparu, il en sera de même pour nous. Si nous ne sauvons pas l’océan, l’océan mourra, nous mourons tous. Voilà ce qui me motive vraiment.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune activiste ?
Ne laisse personne te détruire, aie confiance en tes compétences, en tes capacités. Suis toujours ta passion. Une combinaison de courage, d’imagination et de passion - voilà ce qui change le monde. Et chacun d’entre nous en a la capacité. Regardez Greta Thunberg, c’est un bon exemple. L’individu, sa passion fera la différence, pas les gouvernements, pas les grandes organisations.
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