C’est une affaire qui émeut la communauté des grimpeurs et des randonneurs, mais pas que. À 4 km de la forêt de Fontainebleau, la "Mecque" de l’escalade sur bloc, la société pétrolière Bridgeoil veut étendre sa zone de forage de trois à treize puits. Une menace directe pour la biodiversité de la forêt et de sa région, qui mobilise des grands noms de l’outdoor comme Patagonia, Beth Rodden, Shauna Coxsey, Tom Randall, Zofia Reych - directrice de Womens Bouldering - et bien d’autres. Une pétition contre ce projet a réuni 67 422 signatures.
Dans le village de Nonville, en Seine-et-Marne, la société française Bridgeoil exploite depuis 2012 deux puits d'extraction de pétrole et un de refroidissement. Une activité qui nuit déjà à la vie des habitants de la zone, se plaignant de fortes odeurs de soufre dans l’air depuis des années. Bridgeoil souhaiterait désormais étendre son site de forage et installer dix puits d'extraction supplémentaires - un potentiel désastre écologique.
Le collectif « Non aux forages » s’est formé il y a trois semaines, en collaboration avec l’association « Environnement Bocage Gâtinais », pour lutter contre l’extension de cette concession. À elle-seule, elle met en péril l’alimentation en eau de 300 000 Parisiens, la qualité de l’air des riverains et de la biodiversité locale. Hier, Anne Hidalgo s’est même prononcée contre ce projet, rejoignant l’avis d’Eau de Paris, opérateur public en charge de la production et de la distribution de l'eau dans la capitale.
Une enquête publique a été rendue le 19 octobre pour faire l’état des lieux de cette polémique. « Non aux forages » y a ajouté une pétition, qui a rapidement atteint les 67 422 signatures.
Entretien avec Pascal Otlinghaus, fondateur du collectif et membre de l’association « Environnement Bocage Gâtinais », pour déchiffrer point par point cette affaire.
Pour résumer, que se passe-t-il en ce moment avec Bridgeoil ?
La société Bridgeoil exploite déjà deux puits de pétrole et un puit d’injection d’eau, à Nonville. Elle projette d’étendre son site de forage et rajouter dix puits supplémentaires - on passerait donc à treize puits.
Ce sont des forages qui descendent à 2000 mètres de profondeur et peuvent aussi s'étendre sur 2000 mètres à l’horizontale. Pour chaque forage, il faut installer un derrick de 36 mètres de haut, qui serait là pendant un mois selon Bridgeoil, mais ce serait plutôt deux mois selon les premiers témoignages. Ça veut dire forer 7j/7, 24h/24. Sans compter le bruit. L'installation nuirait directement à la population du village pendant près d’un an, si on cumule tous les nouveaux puits.
Depuis quand ça dure ?
Au début de nos campagnes de lutte, les journalistes ont pensé que c’était un canular. Le site n’est pas loin de Paris, personne n’en entendait parler. C’est une histoire qui est restée très locale pendant près de 10 ans.
Il y avait déjà des puits sur place depuis des années, qui appartenait à Elf, à l’arrêt depuis 2000, avant d’être vendus à Bridgeoil. Ils ont repris l’activité des forages en 2012 à Nonville, avec ces trois puits. En 2017, ils ont demandé un agrandissement de la concession vers le sud - la zone géographique qui comprend la plateforme pétrolière.
Et l’année dernière, en 2019, ils ont demandé un nouvel agrandissement vers l’est. Ça voudrait dire quadrupler la surface, avec à l’intérieur, trois plateformes supplémentaires. L’extension de la plateforme vers le sud est toujours en stand-by. Aujourd’hui on se bat déjà contre l’extension vers l’est, et si on arrive à bloquer ça, ça empêchera peut-être les autres.
Quels sont les risques pour la population locale et parisienne ?
Les habitants de Nonville sont exposés à des gaz qui puent depuis bientôt 10 ans - ils font même des relevés journaliers de l’odeur - mais il y a quantité d’autres gaz qui s’échappent, qui ne sentent rien, mais qui sont nocifs pour le système nerveux. Sauf que Bridgeoil ne parle que du gaz qui sent mauvais, celui qu’on appelle H2S, Tout ça pourrait être multiplié par quatre avec les nouveaux forages. Des experts s’intéressent déjà à cette question, ça fait partie de notre lutte de les mobiliser pour officialiser ces données. Il y a déjà un risque pour la santé des habitants, avec dix nouveaux puits, ça va forcément empirer. Bridgeoil dit qu’ils mettent des filtres, des tours de lavage, mais elles ne fonctionnent pas. On se rend compte que la société n’a pas les compétences pour gérer ça, il n’y a pas assez de suivi. Les habitants se plaignent de la situation depuis des années, et Bridgeoil ne font rien.
Au niveau du nombre de personnes touchées, le plus gros impact serait auprès des Parisiens. 300 000 habitants sont directement concernés par le fait que le site chevaucherait une zone de captage d’eau potable, dans une nappe phréatique qui les alimente. Tous les arrondissements le long de la Seine sont approvisionnés par l’eau pompée à 500 mètres de la plateforme pétrolière, dans la zone de captage de Villeron et de Villemer.
Sous nos pieds, la nappe phréatique est un grand fleuve souterrain. La zone de captage de l’eau se situe entre 500 et 1500 mètres. Il y a une zone de protection entre cette eau et les conduits de forage ; mais si l’eau était contaminée, elle le serait partout, peu importe le niveau, c’est comme un grand aquarium.
Quels pourraient être les impacts sur l’environnement ?
Ce qui n’est pas pris en compte, c’est qu’il est question de la pollution globale de toute une vallée. Il ne faut pas oublier qu’un litre d’hydrocarbure pollue un million de litres d’eau. Donc on a de quoi s'inquiéter sachant qu’il y a déjà eu un incident en 2013, qui a pollué la nappe phréatique affleurante, suite à une fuite d'hydrocarbure provenant d'un camion citerne.
Ça, c’est une pollution visible, liée au transport, mais quand on fait du forage, on traverse la nappe phréatique et il y a toujours un risque que les tuyaux ne soient pas étanches, qu’il y ait une contamination directe de la nappe. Il peut y avoir des accidents de contamination car les cuves vieillissent, le pétrole est corrosif, les conduits peuvent avoir été mal refermés.
De son côté, Bridgeoil indique que le risque d’impact sur les eaux souterraines est « faible à moyen ». Pour nous, « impact moyen » est inacceptable. Même un risque faible, pour une ressource en eau aussi précieuse, c’est inacceptable. D’autant que ce site est à proximité de zones Natura 2000, les rivières du Loing et du Lunain ; du marais d’Épisy et de la plaine de Sorques, sites déclarés espaces naturels sensibles et connus pour la richesse leur faune et de leur flore. Sans compter bien sûr que le site se trouve à 4 kilomètres de la forêt de Fontainebleau, classée réserve Biosphère par l’Unesco depuis 1998.
En quoi cela va-t-il impacter la forêt de Fontainebleau ?
La tendance aujourd'hui au niveau mondial est de revoir la pollution d’un point de vue global. Il y a dix ou vingt ans, on disait que la pollution émise en Chine ne nous attaquerait pas. Or on sait aujourd'hui que ça nous concerne nous aussi. Ces forages pétroliers sont tous nouveaux pour les Parisiens, c’est une pollution locale qui les impactera.
En ce qui concerne la forêt de Fontainebleau, c’est la même chose. La pollution va frôler la forêt, elle va concerner plus directement le bassin versant qui s’en approche. Mais au final tout est connecté : il n’y a pas de frontière en matière de pollution. Ce n'est pas parce qu’on met un panneau « Forêt de Fontainebleau » que la biodiversité ne sera pas touchée.
Par ailleurs, les grimpeurs, les randonneurs, les cyclistes, les touristes qui viennent à Fontainebleau dorment aujourd'hui dans les gîtes, dans les hébergements Airbnb à Nonville et partout autour de ce village - les logements sont encore abordables, c’est une région très courue. Si ce projet se réalise, ils pourraient moins venir. Cela aurait donc aussi un impact sur le tourisme et le bien-être des tous ici.
Comment se fait-il qu’on puisse mener un tel projet aussi près de zones protégées ?
Ça, c’est la grande question. C’est toujours resté local, l’affaire a toujours été étouffée. La population est complètement démunie face à ça. Des pétitions contre Bridgeoil, ça fait 10 ans qu’il y en a. Elles n'ont jamais dépassé les 2000 signataires.
Un des soucis aussi, c’est que techniquement, la société exploitante est dans son droit de construire là. Elle n'est pas en plein coeur de terrains protégés, mais juste à côté. Or juste en-dessous du site de forage, à à peine 200 mètres, se trouve une rivière classée "Natura 2000", l’eau y est claire, magnifique, avec une espèce de poisson hyper rare qui est protégée. Et voilà ce qu’on en fait !
Déjà, c'est à se demander comment les exploitants ont réussi à s'implanter dans cette zone. Il faut tout arrêter, dès maintenant, avant qu’ils réussissent à obtenir l’extension de la concession. Dix puits de plus, c’est grave. Ce n’est que la pointe de l’iceberg du projet qu’ils ont en tête : faire des plateformes supplémentaires, les relier par des oléoducs, ce serait de pire en pire. S’il y a une rupture, ça veut dire vider des dizaines d’hectares de terre à la pelleteuse, incinérer la terre. Sans parler du coût de la pollution d’hydrocarbure, qui suinte pendant des années dans la nappe phréatique. Ils jouent vraiment avec le feu. Le risque zéro n’existe pas.
Quelle est la position des autorités ?
Eau de Paris et la Ville de Paris sont fermement opposés à cette extension et affirment enfin leur position. Hier, dans un tweet, Anne Hidalgo a jugé que le projet de Bridgeoil était « incompatible avec les objectifs environnementaux de l’Accord de Paris", expliquant que "il est une grave menace pour notre ressource en eau ». On est très heureux de sa réponse. Notre but premier, en créant le collectif Non aux forages, c’était alerter les leaders d’opinions.
Une enquête publique a été rendue le 19 octobre. Maintenant, il faut attendre l’avis du commissaire enquêteur. On sait que ça peut être long, mais on garde en tête qu’il y a trois semaines, on partait de zéro. Et là ça explose, de plus en plus de gens en parlent, Anne Hidalgo nous donne la parole, on a même une couverture médiatique internationale. Si on n’est pas capables d’enlever des oléoducs à 60km de Paris, qu’est-ce qu’on fait ensuite ? On ne peut pas râler sur ce qui se passe ailleurs dans le monde si on ne fait rien chez nous.
Où en est-on aujourd’hui ?
On reste mobilisés, on continue d’informer. Il y a un mois, on partait vraiment de zéro. Le collectif n’existait pas, puis on s’est rapproché de l’association locale "Environnement Bocage Gâtinais", on a partagé une pétition qui a réuni 67 422 signatures, et on en est là. Aujourd’hui, un tiers des visiteurs de notre site sont des étrangers : allemands, anglais, américains… On est aussi soutenus par des marques comme Bleausard, spécialisé en escalade, qui a refait toute la mise en page de son site web à l’effigie de "Non aux forages". Zofia Reych, directrice de Womens Bouldering, partage aussi ce qu’elle peut avec sa communauté de grimpeurs. »
Patagonia, Beth Roden, Tom Randall ... tous mobilisés
Contactée par Outside, Zofia Reych s’investit effectivement dans la lutte contre ce projet. « Nous pouvons encore faire beaucoup plus. Je suis déjà très heureuse que Patagonia ait soutenu le mouvement et l’ait partagé. J’ai également obtenu des partages sur les réseaux sociaux de Beth Rodden, Shauna Coxsey, Tom Randall et bien d'autres, mais il y en a encore beaucoup d'autres qui peuvent y prendre part.
C’est d’autant plus difficile que la communauté américaine de sportifs outdoor, qui habituellement parle de causes environnementales, se concentre surtout sur les élections présidentielles. Pourtant je pense que les Américains ont une voix forte quand il s’agit de Fontainebleau, car ils sont nombreux à venir ici. La région est très touristique, avec une dizaine de millions de visiteurs par an. C’est deux fois plus que la Tour Eiffel ! La plupart de ces visiteurs sont des étrangers, c’est pourquoi je pense que l’affaire de Bridgeoil est une question internationale. En tant que grimpeurs, si nous pouvons faire entendre notre voix à l’étranger, alors nous devons absolument le faire. »
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