En mai 2023, nous avons intercepté Clotaire Mandel, bikepacker philosophe le temps d'une interview. A l’époque, la Picardie était derrière lui depuis cinq ans, et il comptait déjà 49 500 km au compteur de son vélo. Suffisant pour traverser 50 pays. Mais les chiffres ne l’intéressaient plus depuis longtemps. Ce voyageur qui cite volontiers Camus ou Morizot, étaient en quête de découvertes et de sens et ne se voyait pas rentrer en Europe de sitôt. A 33 ans, cela fait donc sept ans maintenant que l'ex-infirmier est en selle. Actuellement au Mexique, il traverse les Amériques, du nord de l’Alaska au Sud de l’Argentine, Ushuaia. Du Nord au Sud, souvent il a dû réajuster ses plans et accepter que parfois le chemin soit différent de celui qu’il avait imaginé. Ce qu'il nous raconte dans ce texte lauréat de notre concours « Retour d'aventure ». Il y lève le voile sur une épreuve trop souvent vécue par les bikepackers, mais rarement évoquée : devoir faire demi-tour devant l’obstacle, revenir sur ses pas. Ici c’est son expérience dans l’Utah où la chaleur, et la peur de mourir de soif, ont eu raison de lui.
Quelque part dans la vallée de Moab, assis sous le seul arbre du coin, je me contorsionne pour que mon corps épouse ce que cet arbre offre d’ombre. En silence, j’essaie de me souvenir de la dernière fois où j’ai dû faire demi-tour. Ce genre de confidences que l’on se fait à soi-même, dans le silence des solitudes et des tempêtes intérieures.
Je ne suis même pas certain d’avoir eu à faire demi-tour. Ou alors le soleil écrase ce qu’il reste de ma mémoire sélective. J’ai forcément déjà du faire demi-tour, mais c’est toujours une petite défaite que d’avoir à rebrousser chemin. Ce n’est jamais un plaisir d’avoir à rebrousser chemin. Déjà parce que cette fois ci, il faut repasser par une piste longue et fastidieuse, pour atterrir sur la route principale et pédaler une longue journée aux côté du trafic, sur la highway qui mène à Monticello. Mais aussi parce que c’est difficile de convaincre son ego qu’il faut capituler. Changer le plan de base. Expliquer à tous les gens à qui on a décrit le projet que l’on a dû faire demi-tour.
Note mentale : ne jamais trop en dire avant d’avoir fini.
J’essaie d’appréhender la situation dans son ensemble. De voir ce que nous couterait de continuer, et de me souvenir des informations que l’on m’a données. Car c’est la magie de l’endroit aussi, que ne pas avoir accès à son téléphone. On peut se fier à ce que l’on a écrit, conservé, sauvegardé. Ce dont on se souvient aussi, ce qu’il reste en mémoire des messages vocaux des copains. J’entends encore la voix de Marie dire “On a vécu l’enfer”. Et nous, de l’autre côté du téléphone de penser “ok ça sent la galère, en avant !”
Mais si ils sont passés, on peut passer.
Je daigne sortir de l’ombre pour parcourir à pied les premières centaines de mètres du reste de la piste, et me reviens en tête tous les messages des copains tentant de nous prévenir à demi-mot de la difficulté du chemin. Nous avons mis quelques cinq heures pour faire trente kilomètres, et il en reste soixante-dix jusqu’au prochain point d’eau. En sachant que nous venons de parcourir la partie la plus facile.
Mais ils sont passés.
Car qu’est ce qui fait la différence entre eux et nous ? Pourquoi sont-il passés, et pourquoi ne pourrions-nous pas ? La différence, me semble-t’il, c’est qu’ils ne savaient pas, et que nous savons. Qu’ils ne savaient pas à quoi s’attendre. Mais nous pouvons maintenant imaginer la piste à travers leurs mots. Et nous avons quelques informations abstraites par ce qu’il restait de peine et de peur dans la voix à l’écoute de leurs messages. Si nous n’avions aucune idée de la difficulté du terrain, nous aurions foncé. Seulement voilà, nous savons que c’est loin d’être les vacances. Qu’il fait chaud, qu’il faut souvent pousser et porter les vélos. Que personne ne passe par là et que nos chances d’avoir un peu d’eau ou un peu d’aide sont assez maigres.
Je suis là, sous le soleil de plomb, à me battre avec mon ego. Est-ce que cette portion de route mérite une telle bataille physique ? Un tel risque ? J’ai surtout peur de recroiser le guide en quad le lendemain, le regarder dans les yeux et lui dire : 'on a fait demi-tour'. Alors que faire demi-tour c’est faire preuve de raison plus que de couardise.
Il y a quelques jours encore, je ne connaissais pas du tout l’existence de cette piste. La Lockhart basin road. Jamais vu, jamais entendu. Alors c’est intéressant de voir la place que celle-ci à prise, et le risque que je suis prêt à prendre pour l’emprunter alors qu’elle m’était parfaitement inconnue il y a peu encore, et qu’elle le restera surement. L’heure tourne. Je regarde mon téléphone satellite du coin de l’oeil. Au pire on vient nous chercher en hélicoptère. Sauf que c’est bien d’avoir ça sous la main en cas de problème, pas une excuse pour se mettre dans des situations impossibles.
Retour au point de départ.
Peu d’eau. Pas envie de porter les vélos pendant 48 heures. Pas envie de se mettre à bout. Pas envie de prendre des risques évitables. Alors nous avons fait demi-tour, mon frère et moi. Les premiers kilomètres en sens inverse étaient plus facile que dans mes souvenirs, lorsque nous avons parcouru la piste dans l’autre sens, quelques heures auparavant. Alors je me demande une dernière fois si c’est la bonne décision. Si je ne vais pas regretter. Le coeur un peu lourd nous allons trouver un endroit où camper au bord de la rivière Colorado. Nous avons cru pouvoir y trouver de l’eau, et même nous baigner. Et ainsi de l’idée du confort de rendre la décision plus facile. Mais c’est une douce folie que de penser que nous pouvons trouver un morceau d’Eden sous ce ciel. Au plus grand plaisir des moustiques qui nous ont vite rattrapés, alors que nous nous enfoncions dans la boue sans espoir d’atteindre l’eau. La soirée tourna court, et chacun de finir sous la tente, en tête à tête avec quelques moustiques.
Le lendemain nous repassons le Hurra pass, et fonçons jusqu’à Moab pour aller nous consoler avec un café. Le coeur un peu lourd, nous reprenons l’autoroute jusque Monticello. Avec le vent de face et les interminables pentes. Les conducteurs qui rouleront toujours trop près, le bruit et la fureur. Et cette question en fond, qu’est ce qui est pire en fin de compte ? Ainsi nous retrouvons nos copains le lendemain à Monticello, ils ne sont pas encore partis. Ils se sont fait peur. Vraiment. Car lorsque quelques larmes coulent le long des jours à la vue d’un robinet, c’est que l’on s’est fait peur. Et même si j’aime l’aventure, je n’avais pas nécessairement envie de pleurer à la vue d’un robinet.
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Fascinant changement de température entre le jour et la nuit. Entre la recherche effrénée d’ombre la journée et la flamme salvatrice au petit matin. Ce désert ne manque pas d’être fidèle à l’idée que l’on se fait des extremes.

Vue aérienne des rues de Moab. Petite ville qui est passé des chercheurs d’or et d’uranium au tourisme des parc nationaux et d’aventuriers modernes. C’est l’oasis dans le désert. Du vert, des arbres et de l’eau potable au robinet.

Vue aérienne du Hurrah pass. Magnifique petit col qui fait la jonction entre les deux vallées, et qui ne se laisse découvrir qu’au dernier moment, laissant deviner la grandeur, l’aridité et la rigueur intrinsèque à ces endroits.

L’arbre sous lequel je médite pendant des heures, à trouver une part de sens et de raison à ce que l’on fait, à notre présence ici. Un petit coin d’ombre, un peu de diversité dans ce monde orangé. C’est toujours impressionnant de voir l’écart de température d’un endroit à un autre, les deux étant littéralement à deux pas l’un de l’autre.

Bivouac au bord de la rivière Colorado, à l’abri du soleil et des moustiques. Là où il y a des arbres et de la végétation, on peut espérer trouver de l’eau, pour boire et se baigner. Seulement cette fois, la rivière est hors de portée, nous laissant avec notre frustration.

Jeu d’ombre et de lumière dans le canyon à la sortie de Moab. La ville est si proche et pourtant déjà si loin. Bientôt le soleil sera à son point le plus haut, et presque plus rien ne pourra nous apporter le réconfort de l’ombre.

La route serait bien trop simple si l’on pouvait rouler à vitesse normale. Ou même si l’on pouvait tout rouler. Le sable, les pentes, les cailloux nous font tour à tour pousser, mais avec le sourire, content d’être ici et d’être témoin d’un endroit si exceptionnel.

Panneau au sommet du Hurra pass, d’une vallée à l’autre. J’aime ces endroits où les sommets ont un sens, ont une signification pour les humains, au point de leur donner un nom. Cela nous donne un objectif clair, quelque chose à atteindre, l’impression de conquérir un endroit que finalement personne ne pourra jamais conquérir.

Les descentes sont parfois plus lentes que les montées, car il faut jongler avec les cailloux. Et si c’est moins un obstacle à la montée, il faut apprendre à modérer sa vitesse en descente. C’est aussi ce à quoi on pense lorsque l’on pense à faire demi tour, remonter ce que l’on vient de descendre.

Panneau du bout du monde, il annonce une obscure vallée que je ne connaissais pas il y a encore une semaine, mais qui d’un seul coup devient un objectif auquel on s’accroche, contre toute rationalité. On veut aller voir de plus prés ce nom que l’on a côtoyé en regardant les cartes.

Vue depuis la tente le soir venu, lorsque le soleil se couche et vient donner ses dernières lueurs sur les plus hauts sommets alentours. Bien à l’abri derrière la moustiquaire, on peut apprécier la douceur de l’instant, la beauté d’un jour qui se termine et qui annonce le prochain.

Vue du campement, dans cette partie du monde où trouver un endroit où camper n’est en aucun cas un problème. En effet, ce canyon fait partie du “public land”, et est donc accessible à tous, souvent sans restriction pour poser la tente. Pourquoi payer pour s’enfermer à l’intérieur lorsque l’on peut avoir la chance de se réveiller ici ?

Sur la route du retour, je me rends compte d’une chose. J’ai l’impression de prendre un autre chemin, alors que c’est exactement le même. Simplement, de les voir en sens inverse permet au décor de se réinventer. Et alors de prendre de nouvelles photos dans un endroit qui est le même qu’à l’aller.

Cette magnifique vallée annonce le retour en ville, le plat relatif et une meilleur qualité de piste. Mais aussi elle annonce par là le retour à la civilisation, et les voitures et le bruit qui vont avec. L’accessibilité est une question que l’auteur Edward Abbey remettait en question il y a de ça des décennies déjà, et à cet endroit même.

Retour en ville. Il faut apprendre à regarder en l’air. Pour ne pas voir que le décor n’est plus aussi splendide, que les maisons s’alignent. Pourtant, ces poteaux électriques sont aussi le symbole de ce à quoi on s’accroche : trouver de l’eau et de la nourriture, un semblant de vie sociale, de l’électricité pour recharger les batteries et l’espoir de repartir par les pistes le lendemain.
Suivez la suite des aventures de Clotaire sur les routes du monde sur Instagram ou sur son blog où il retrace son périple, pays par pays, avec quantité de bons plans pratiques (exemple avec son article, à retrouver ici, sur la Corée du Sud).
Ce récit est lauréat de notre concours « Retour d’aventure »
Parce que les meilleures histoires sont encore et toujours le témoignage d’aventures ou de mésaventures vécues, Outside organise « Retour d’aventure » , un appel à tous les talents qui désirent partager leurs expériences outdoor. Ce concours, sans limite de date et ouvert à tous, est destiné à faire émerger des témoignages inédits – textes, photos, dessins ou vidéos – d’explorateurs de tous âges et tous horizons. Les récits sélectionnés par la rédaction seront publiés sur notre site et leur auteur bénéficiera d’un abonnement à vie à Outside.fr.
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