Quand on lui demande s’il est libre, Clotaire cite Camus. Quand il nous parle des milliers de visages rencontrés sur les routes depuis son départ de Picardie en mai 2018, le voyageur évoque Morizot. Rien de bien étonnant quand on sait que les podcasts de France Culture accompagnent généralement ses kilomètres quotidiens. Contacté par Outside, il aurait pu nous raconter ses cinq années d’aventures en chiffres (49 500 km parcourus, 50 pays traversés !) mais il a choisi de le faire avec philosophie. Plongée dans les pensées de cet ex infirmier de 31 ans, bikepacker hors du commun.
Esthète du bikepacking, Clotaire parcourt le monde en quête d’authenticité, d’insouciance et d’émerveillement. « Voyager au long court, c’est retourner en enfance. Ou la faire perdurer » écrit-il d’ailleurs sur son blog. Une soif d’aventure soutenue actuellement par sa famille venue passer quelques jours avec lui en Thaïlande, sa dernière destination en date. « Ce genre de voyage, c’est difficilement réalisable si tu n’as pas des gens derrière toi qui comprennent ce que tu fais, qui t’aident à aller vers l’avant » nous a-t-il expliqué. « J’ai cette chance. Mais ça ne veut pas dire que c’est facile, que ce soit pour les uns ou pour les autres. Je n’avais pas vu ma mère et mes grands-parents depuis cinq ans, soit un sixième de ma vie. C’est quand même énorme ».
« Tout ce que je fais, c’est extrêmement chouette, extrêmement beau » raconte-t-il. « Mais il y a des côtés moins positifs. Je ne suis pas libre d’avoir une vie sociale, d’avoir une vie amoureuse. La liberté que j’ai de me déplacer aux quatre coins du globe, elle se fait au détriment d’autres libertés. Dans un sens un peu plus large, je ne pense pas être libre parce que j’ai des contraintes. De temps, en l’occurrence avec les visas. D’argent aussi. […] C’est ce que j’appelle une espèce de prison dorée. Et puis je dois quand-même citer Camus : 'Tant qu’il y aura quelqu’un d’enchaîné sur Terre, on ne sera jamais vraiment libre'. [.] Ma liberté dépend aussi de celle des autres. Je ne la conçois pas de manière individuelle mais plus de manière collective ».





« Je ne veux pas demander l’autorisation d’avoir des vacances »
On ne pouvait pas s’empêcher de poser à Clotaire la fameuse question du « pourquoi ». Pourquoi entreprendre un tel périple, à savoir traverser tous les continents à vélo ? « Je pense que l’on a tous quelque chose en nous, une espèce de vocation » nous a-t-il expliqué. « Moi, c’est une vocation de nomade, à vagabonder. Même si j’ai l’impression que le mot "nomadisme" est un peu galvaudé de nos jours. Qu’il suffit de passer quelques mois en Amérique du Sud ou en Asie du Sud-Est pour s’auto-proclamer nomade. Pour ma part, si je suis parti à vélo il y a seulement cinq ans, ça va faire une bonne dizaine d’années que je voyage quasiment à plein temps ».
« Quand tu es gamin, je pense que tu construis ton imaginaire autour des influences que tu peux avoir. Pour ma part, j'ai toujours été plongé dans la littérature de voyage. J’ai lu énormément d’histoires de personnes qui ont passé leur existence à voyager aux quatre coins du globe […] En fait, j’ai eu la chance de ne pas grandir devant une télévision, mais plutôt devant des livres et des cartes. Même s’il n’y avait pas de grands lecteurs dans ma famille, on m’a éduqué avec cette pensée que je n’irais nulle part si je restais collé devant un écran. Que j’avais tout intérêt à aller à la bibliothèque, à lire et à m’instruire. On m’a poussé à lire comme un anti modèle face à l’apologie des écrans ».
À la suite de ces lectures, « c’était presque évident, il me fallait partir. Et puis, c’est vrai qu’en grandissant, une dimension politique s’est tout de même ajoutée à tout cela. Je ne me reconnais pas vraiment dans la structure du monde de nos jours. Qui est finalement extrêmement capitaliste, qui fait que tout est réglé pour que du début à la fin, tu aies un plan de carrière. Mais moi je ne veux pas demander l’autorisation d’avoir des vacances. Je ne veux pas demander d’autorisations à qui ce soit. Pour cela, le meilleur moyen, c’est encore de prendre ses affaires et de partir. Pour voir ce que la route a à offrir ».
« Des rencontres qui remettent les choses en place »
Quand on lui demande ce qu’il a appris des dizaines de milliers de kilomètres sur les routes, Clotaire n’hésite pas une seule seconde. « Beaucoup d’humilité. Face à notre condition humaine, d’un point de vue individuel, physique. Mais aussi en ce qui concerne notre statut de Français. Je n’ai pas peur d’employer le mot 'privilégié'. Je me rends compte que grâce à notre passeport, notre monnaie, notre structure sociale, j’ai la capacité de rebondir du jour au lendemain très facilement. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde ».
« Par exemple, quand j’allais vers l’Iran à vélo, j’ai rencontré beaucoup de migrants qui marchaient sur le bord de la route, en sens inverse, vers l’Europe. Un soir j’ai dormi dans la cour d’une mosquée, avec un groupe de Syriens ou d’Afghans qui marchaient vers la Turquie. Comme il faisait un peu frais, ils m’ont apporté une couverture afin que je n’attrape pas froid. J’ai trouvé ça complètement paradoxal que l’on prenne soin de moi alors que je me baladais avec un sac de couchage à 500€. C’est l’inverse qui aurait dû se passer. Des rencontres comme ça remettent les choses en place ».





« Tout le bonheur que je tire de ce voyage est protéiforme. Il vient de tous ces gens que j’ai croisés. Même si je n’arrive pas à me souvenir des prénoms, des moments ou des individus, tout ce que je sais, c’est que la personne que je suis, maintenant, à l’heure actuelle, est le résultat de tous ces gens que j’ai rencontrés. De toutes ces choses que j’ai faites. Et c’est peut-être ça le plus important ».
Des instants dont il a parfois du mal à se souvenir. « L’oubli, je pense que c’est naturel. Il faut accepter que les choses se succèdent et se remplacent. Tout est fluctuant, ça vit, ça meurt. […] La mémoire, c’est pareil, le souvenir des gens aussi. Aussi triste que ça puisse paraître d’oublier parfois de grands moments, je pense qu’il faut juste accepter de laisser les choses partir. Et puis ça fait un petit peu de place pour les autres aussi. Pour les gens que je vais rencontrer demain ».
Travailler sur la route ? Oui, mais sur des périodes courtes et efficaces
De manière plus prosaïque, Clotaire, infirmier de formation, vit avec peu. Entre 11 et 15€ par jour selon les pays, « tout compris, nourriture, hôtel de temps en temps, réparation du vélo [retrouvez l’intégralité du matériel emporté par Clotaire ici, ndlr], bières occasionnelles, sans oublier les visas et quelques billets d’avion […] Je suis parti avec mes économies avec lesquelles j’ai tenu deux ans. Ensuite, je suis arrivé en Nouvelle-Zélande, où je suis resté bloqué en raison du Covid. Là-bas, j’ai travaillé. […] J’utilise le système des PVT, les visas vacances travail. En fait, j’essaie de bricoler mon itinéraire pour être dans un pays où je peux avoir des visas au moment où je n’aurais plus d’argent. Sur des périodes courtes mais efficaces. Je ne suis pas un grand fan du travail donc j’essaie de minimiser ces périodes pour repartir au plus vite. Comme j’ai une passion prononcée pour le café, quand je suis arrivé en Nouvelle-Zélande, je me suis mis en tête d’en faire mon métier. [...] Maintenant, je bosse dans cette industrie. En tant que barista principalement mais aussi dans la distribution, la gestion des commandes internet. Toujours dans l’univers du café en tous cas. En parallèle, il y a quand-même eu une période où j’ai reçu des donations qui m’ont quasiment permis de couvrir mes dépenses. Et cela rien qu’avec la gentillesse de parfaits inconnus qui m’envoyaient un petit peu d’argent. Ça s’est fait tout seul, via un bouton présent sur mon site internet ».
De combien d’argent aurait besoin Clotaire pour achever son périple ? Il n’en sait rien. D’ailleurs, il n’a aucune idée de quand il va rentrer en France. « C’est vraiment difficile à dire. Des fois, j’ai une espèce de jouissance intérieure, c’est exceptionnel, c’est beau. Tout est génial. Tu plantes ta tente dans un endroit. Tu lis ton livre. Tu fais ton café. Ca vaut tout l’or du monde. Et tu ne voudrais changer cela pour rien au monde. Mais il y a des jours où j’ai un peu envie de retourner à Grenoble, en montagne ».





« Ce voyage dans lequel je suis engagé me dépasse de beaucoup »
Mais quid de la solitude peut-on s’interroger au regard de telles heures passées en solitaire à vélo ? « Je pense qu’après toutes ces années, tu développes des mécanismes pour pallier à cela, pour travestir un peu la réalité. En portant ton attention sur quelque chose d’autre. En lisant beaucoup plus, en écoutant des podcasts en roulant par exemple. Ainsi, les journées passent beaucoup plus vite. Après, j’ai quand-même rencontré énormément de gens sur la route. Ça m’arrive souvent que nos chemins se recroisent. […] De ce point de vue-là, je ne suis pas extrêmement seul. Néanmoins, la solitude, ça ne veut pas dire être tout seul, mais se sentir seul. Tu vois, quand je suis arrivé à Oakland, une grosse ville de 2 millions d’habitants, je me suis senti extrêmement seul. Parce que j’étais dans un environnement que je ne connaissais pas, parce qu’il était difficile de sociabiliser ».
La solitude, « ça me fait mal de l’avouer. Parce que c’est complexe. Il y a une part de toi qui a envie de quelque chose. Là, en Thaïlande, il y a quand-même beaucoup de couples qui voyagent ensemble. Et tu te dis 'ce serait cool de partager ça avec quelqu’un'. Mais le fait est que ton mode de vie ne plaît pas à tout le monde, voire à très peu de gens. […] Donc, oui, je pense qu’il y a une profonde solitude mais que la quête, ce voyage dans lequel je suis engagé me dépasse de beaucoup. Il me dépasse tellement que ce n’est pas grave. C’est une espèce de sacrifice, d’une partie de ce que la vie d’un être humain peut être. Au détriment de quelque chose qui en l’occurrence n’a pas de prix : traverser tous les continents à vélo pendant une dizaine d’années. La vie sociale, je peux la trouver de temps à autre sur la route. Je pourrais même la récupérer quand je rentrerai en France. Par contre, cette énergie, cette motivation, cette vitalité, cette espèce de résilience aussi que l’on a notre âge, de dormir sous un pont, de se réveiller tout cassé, de pouvoir continuer à faire exactement la même chose le lendemain, c’est assez particulier. C’est peut-être uniquement maintenant que je peux le faire. Alors je prends cela comme une chance, une opportunité unique et j’essaie de faire taire à l’intérieur de moi cette espèce de petite voix qui me dit que je suis profondément seul ».





Et si, vous aussi, vous partiez sur les routes ?
Prochaines destinations après la Thaïlande : le Cambodge et le Vietnam, « histoire de laisser passer le printemps ». Après, direction l’Alaska. De là, Clotaire a prévu de traverser les Amériques, du nord de l’Alaska au sud de la Patagonie. « Je vais passer le prochain hiver au Canada. J’ai prévu d'y bosser pour refaire un petit peu d’argent mais aussi de profiter de la montagne à fond. De grimper autant que possible. […] Et un peu d’alpinisme avec les gens que je vais rencontrer là-bas, et d'aller skier. Je vais essayer de mixer davantage les sports. […] C’est le défi d’une vie de faire la traversée de tous les continents sans revenir. Mais par contre, il y a un moment où il faut peut-être apprendre à passer à autre chose aussi. C’est peut-être la leçon la plus difficile aussi. De se libérer de ce voyage qui va peut-être être, à un moment, 'trop'. Parce qu’il dépeint mon identité. C’est la personne que je suis, que je représente aux yeux des autres. Donc il va falloir s’en détacher à un moment ».
S’il ne fallait retenir qu’une chose du périple de Clotaire, ce serait un conseil, lui aussi teinté d’humilité. Ce genre de voyage, « c’est accessible à tout le monde. Ça va peut-être prendre un peu plus de temps pour s’adapter, pour se faire physiquement et moralement à cette vie-là. Mais en fait, tout est accessible à tout le monde, il ne faut pas penser que les gens qui partent voyager à vélo sur des longues distances et des longues durées sont surhumains pour autant [Clotaire a d’ailleurs écrit sur son blog un article destiné aux débutants en bikepacking, ndlr]. On est comme tout le monde. On a juste un moment claqué la porte et on ne s’est pas retournés. Il faut accepter le fait qu’il faille faire quelques sacrifices pour arriver à cette vie-là. […] Quoiqu'il en soit, le corps s’adapte, c’est une machine absolument magnifique. Il ne faut pas se mettre de barrière. […] Parce que finalement on se construit une autre individualité, une autre forme de professionnalisme. Et les excuses pour ne pas partir, ce ne sont pas des faits. Mais uniquement des perceptions ».
3 livres recommandés par Clotaire, à lire en voyage
Vous l’aurez compris, Clotaire est, en plus d'un globetrotteur invétéré, un passionné de littérature. Nous lui avons donc demandé de nous donner ses trois pépites du moment. Une tâche pas si facile pour ce grand lecteur ! Résultat ? Il a pioché dans quelques classiques, des valeurs sûres sur lesquelles il porte un regard très personnel.
« Le livre de l’intranquillité », Fernando Pessoa
« Je pense que c’est la personne qui décrit l’ennui avec le plus de beauté et de profondeur. […] Il présente la vie d’un fonctionnaire, en l’occurrence la sienne puisque c’est une autobiographie. Mais je trouve que l’ennui n’a jamais été aussi beau et passionnant. C’est absolument paradoxal. Et ça m’a permis de réfléchir sur mon espèce d’hyperactivité géographique et physique. De comprendre que de rester au même endroit, d’aller au travail tous les jours en faisant le même trajet, ça pouvait faire naître, chez quelqu’un qui a le cerveau pour, une beauté exceptionnelle ».
« L’usage du monde », Nicolas Bouvier
« Certes, c’est un peu vu et revu. Mais je suis obligé de le citer parce que je pense que ça crée des vocations chez beaucoup de personnes. C’est un livre complexe […] qui fait voyager avec les cinq sens, qui fait entendre, goûter, toucher. Et ça, c’est assez magique. C’est presque comme si l’auteur arrivait à te faire souvenir de quelque chose que tu n’avais pas encore vécu ».
« Terre des hommes », Antoine de Saint-Exupéry
« Il y a une espèce de critique à peine masquée du monde moderne qui était en train de sortir de terre. Il y a ce passage qui m’a toujours marqué. Lorsque l'auteur, un pionnier de l’aéropostale, prend le bus pour aller à l’aéroport. Il regarde les gens qui montent et qui sortent du bus pour aller bosser avec un air extrêmement critique, décrivant la fadeur de leur regard et la tristesse dans le geste de celui qui finalement se réveille tous les matins au même endroit, va travailler à faire exactement la même chose, et ce pour les cinquante ans à venir. Je pense que ce livre, c’est aussi un électrochoc. Si j’avais à m’identifier, je veux plutôt être du côté aventurier, pionnier de Saint-Ex’ plutôt que de ce quotidien fade et triste d’un individu lambda qui n’est pas nécessairement profondément heureux ».
Suivez la suite des aventures de Clotaire sur les routes du monde sur Instagram ou encore sur son blog où il retrace son périple, pays par pays, avec plein de bons plans pratiques (exemple avec son article, à retrouver ici, sur la Corée du Sud).
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