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atoll de Tetiaroa
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En Polynésie, Tetiaora, l’île secrète de Marlon Brando, paradis de la biodiversité

  • 3 avril 2024
  • 18 minutes

Hampton Sides Hampton Sides Hampton Sides est l'auteur de "On Desperate Ground". Il rédige actuellement un ouvrage sur le dernier voyage du navigateur britannique James Cook.

Le 3 avril 2024, l'acteur américain aurait eu 100 ans. On a tout écrit sur lui, mais peu de gens savent qu’il travaillait à un très beau projet, la préservation de l’atoll polynésien de Tetiaora, perdu au milieu du Pacifique, à une cinquantaine de kilomètres de Tahiti. Un site paradisiaque d’une richesse extraordinaire au niveau de la faune marine et terrestre, qu’il découvre en 1960 lors du tournage des «Naufragés du Bounty ». Plus de 60 ans plus tard, qu’est devenu le rêve de Brando ? Enquête de notre journaliste, invité sur l’île.

Notre avion à hélices s'éloigne de Tahiti et se dirige vers le nord, au-dessus du Pacifique. Le pilote me fait un signe de la main, ainsi qu'à ma femme, Anne, ainsi qu’aux quelques rares  passagers assis dans la cabine à moitié vide. Vingt minutes plus tard, nous apercevons notre destination à travers le hublot : un atoll vierge composé de 12 îlots - ou motu - disposés en cercle, comme un collier d'émeraudes posé sur la mer. 

Lorsque nous plongeons à travers les nuages, l'effet est saisissant. Une vague déferle le long du récif, et sous nos yeux : un anneau de corail doré, visible à travers l’eau limpide. Puis une bande turquoise d'eau peu profonde, suivie de l’éclat aveuglant d’une plage. Tout près, une jungle d’arbres à pain, bocoas ou bois de fer, de baquois et de palmiers. Au total, pas moins de 650 hectares de paradis s'offrent à la brise de l'océan.

Impossible de deviner que sur l’un de ces motus se trouve l'un des hôtels les plus chics de toute la Polynésie, tant ses bâtiments en bois blond et ses 35 villas aux toits de chaume sont soigneusement cachées des regards. Ici pas un banal bungalow comme on voit désormais partout en Polynésie. Notre avion survole un lagon étonnant, surnommé « la baignoire du milliardaire, vestige de la caldera inondée d'un volcan qui a coulé dans la mer il y a une éternité. On dit qu'il y a trente-deux nuances de bleu dans la lagune. Céruléen. Azur. Oeuf de merle. Delphinium. Cobalt. Indigo. Ultramarine. Aigue-marine. Bleu sarcelle. Certains l’ont décrite en parlant d’un bleu « incroyablement bleu », d’un bleu "électrique", voire d’un bleu "Hockney". Mais aucune de ces nuances n’est suffisante pour décrire l’immensité qui s’étale sous nos yeux.

The Brando
(The Brando)

Un resort neutre en carbone

Nous atterrissons sur une petite piste bordée de panneaux solaires. A notre arrivée, un Polynésien à l'air majestueux nous salue. A ses côtés, tout le personnel de l’île, vêtu d'un short en lin immaculé et de mocassins en cuir blanc. On a l'impression que toute l'île nous attend, impatiente de faire des miracles. Bienvenue dans l'atoll de Tetiaroa, où se cache le » Brando », sans doute le resort écologique le plus exclusif du monde. Depuis son ouverture en juillet 2014, le complexe s'est efforcé de devenir neutre en carbone (si l'on ne compte pas le carbone nécessaire pour y arriver !) et un laboratoire grandeur nature en matière de tourisme durable très haut de gamme. 

Oui, « Brando », comme Brando : le plus grand acteur de sa génération ; la star oscarisée, l’acteur du Parrain et d’Apocalypse Now. Marlon Brando a acheté cet atoll en 1967, et le reste de sa vie, il se passionnera pour ce lieu unique. "Jamais je n’ai été aussi près de trouver la paix, que lorsque j’étais sur mon île », écrit-il dans son autobiographie.

L’acteur était un type d’une excentricité spectaculaire, et il l’est devenu plus encore en vieillissant quand les psychodrames qui ont marqué sa vie personnelle ont commencé à affecter sa santé. Mais il était aussi, et c’est moins connu, un féroce défenseur de l'environnement, bien en avance sur son temps. Il avait de grands projets pour son île, notamment construire un complexe touristique respectueux de l'environnement et de l'architecture locale, et il rêvait de restaurer l'atoll pour le rapprocher autant que possible de son état primitif. « Si j'y parviens », écrit-il, « cela me procurera plus de plaisir et de satisfaction que tout que je j’ai pu accomplir jusqu’à présent". Brando est mort à Los Angeles en 2004, à l'âge de 80 ans, et ses cendres ont été dispersées au-dessus de Tetiaroa. Lorsque le resort a ouvert ses portes en 2014 - dix ans, jour pour jour, après le décès de Brando – il était censé incarner sa vision d'une sorte d'utopie insulaire. Près du décennie plus, tard, à quoi ressemble le rêve de Brando ?

Marlon Brando
Marlon Brando est tombé amoureux de Tahiti lors du tournage de Mutiny on the Bounty en 1960. (Mondadori / Getty)

De Beyonce à Barak Obama

A 6000 euros la nuit, seuls quelques happy few peuvent se permettre de séjourner sur cette « île nommée désir". Les milliardaires de Hollywood, les magnats des affaires, les rois, les sultans, les cheiks. C'est le paradis des 1% les plus riches de la planète. Une escapade à l'abri des paparazzi pour ceux qui ont des bitcoins à claquer mais qui se targuent aussi d’avoir une conscience écologique. Parmi les VIP qui auraient honoré l'endroit de leur présence, on compte Beyonce, le Prince Albert de Monaco, Lady Gaga ou encore Johnny Depp, pour ne citer qu’eux. Leonardo DiCaprio y serait venu avec sa mère et le mannequin avec lequel il sortait à l'époque. Le président Barack Obama y a travaillé sur ses mémoires en 2017. en octobre 2020, alors que l’épidémie de COVID-19 connaissait une deuxième vague mondiale, Kim Kardashian a attiré l'attention des médias sur le Brando en y organisant une grande fête à l’occasion de son 40e anniversaire. Arrivés en jet privé, la star et une trentaine de ses meilleurs amis ont privatisé entièrement les lieux afin de "faire comme si tout était normal pendant un bref instant", comme elle l'a expliqué dans un tweet plutôt mal accueilli, on s’en doute.

En parallèle, à Tetiaroa on trouve aussi des scientifiques du monde entier, venus, eux, pour y travailler. Ils étudient les tortues de mer, l’état du récif, le réchauffement de l'océan, le comportement des requins, et des dizaines d'autres sujets encore. Les scientifiques sont logés dans les dortoirs d'une éco-station située de l'autre côté du motu de la station de Brando. C'est là que ma femme et moi allons dormir. 

The BrandoBarack Obama sur l'île de Marlon BrandoUn avion à hélices à destination de l'atoll de Marlon BrandoFrank Murphy, directeur exécutif de la Société Tetiaroa

18 scientifiques, des laboratoires

Sur le tarmac, nous sommes accueillis par Frank Murphy, directeur de la Tetiaroa Society. Nous jetons nos sacs dans une voiturette de golf électrique et sommes conduits sur un chemin bétonné serpentant à travers les frondaisons. La Tetiaroa Society est une association à but non lucratif qui se consacre à l'étude de l'atoll et à la préservation de son écologie ; c'est une sorte de groupe de réflexion sur l'environnement des mers du Sud, financé en partie par le resort. Pour Frank Murphy, géographe californien arrivé en Polynésie française dans les années 1990, diriger les opérations quotidiennes de la société est un travail de rêve. 

Vêtu de sa tenue de bureau habituelle, sandales, short et chapeau de paille, le scientifique arbore une petite barbe rousse tachetée de gris, et un motif polynésien traditionnel tatoué sur le bras gauche. Il nous conduit dans le bungalow où il séjourne quand il est ici - le reste de l'année, il vit sur l'île voisine de Moorea. Un lieu dans le style Robinson Crusoé, décoré de bois flotté et de vieilles bouées trouvés sur la plage. Sur une étagère, un double magnum vide d'un vintage Dow de 1896, abandonné par une star de Hollywood fantastiquement riche, de passage dans l’hôtel, dont nous ne connaîtrons pas le nom. Comme tous ceux qui travaillent sur Tetiaroa, Frank Murphy n'est pas autorisé à citer de noms. La discrétion est le mot d'ordre ici. "Il ne restait que quelques rasades", se souvient-il. "Mais qu’est-ce que c’était bon », dit-il.

Poursuivant notre visite en voiturette de golf, nous passons devant la ferme biologique et la colonie de ruches. Plus loin, c’est l'usine de désalinisation, la station de récupération des eaux de pluie, les dépendances remplies de piles au lithium et le composteur destiné aux déchets alimentaires. Nous parvenons enfin à l'éco-station, où sont trouvent les laboratoires et suffisamment de lits pour accueillir 18 scientifiques. Y sont intervenus notamment un climatologue de l'Université de Washington, qui étudie l'acidification des océans, ou encore un spécialiste des espèces envahissantes de l'île française de la Réunion. Devant l’entrée, un panneau : « Sauvez Tetiaroa. Sauvez la planète ». Non loin de là, un navire de recherche scientifique est à l’ancre. 

La Tetiaroa Society est considérée comme "l'autorité morale" de l'île. Sa vocation est de garder l'île "en bonne santé", mais c’est le "Brando" qui la finance en grande partie. Le centre scientifique forme les guides chargés des visites du lagon et de l’observation de la faune, mais rien ne serait possible sans l’hôtel. Richard Bailey, président et directeur général de Pacific Beachcomber, société gérant le « Brando », a ainsi déclaré qu'il voulait créer un "cycle vertueux" - au lieu du cercle vicieux habituel - entre les clients payants et la protection de l'environnement qui les attire sur le site en premier lieu. Dans le bureau de l'éco-station, un grand portrait de Marlon Brando, en jeune et séduisante star ; c'est l'un des rares spots de l'île qui rende ouvertement hommage à l'homme à l’origine du projet. "La passion de Brando pour Tetiaroa est devenue la nôtre", me raconte Frank Murphy. "Son rêve pour Tetiaroa est notre rêve maintenant. Nous l’avons juste poursuivi, en restant fidèle à ses principes".

Un "Davos de l'environnement "

L'une des projets de l’acteur était de faire de Tetiaroa un lieu de rencontres pour scientifiques. Fidèle à ce concept, la Tetiaroa Society a accueilli en 2022 un sommet de haut niveau dans l’île et sur Tahiti. Une sorte de « Davos de l'environnement »t, qui a réuni des scientifiques, ingénieurs, militants, politiciens et influenceurs de toutes sortes, dans le cadre d'une initiative appelée "Blue Climate Initiative".

Tetiaroa peut certes aspirer à devenir un laboratoire pour l'avenir, reste que l'un de ses objectifs majeurs est … de remonter le temps. Bien avant l'arrivée des explorateurs européens dans les mers du Sud, avant Bligh, Bougainville et Cook, avant même l'arrivée des Polynésiens. Car le centre scientifique est déterminé à éliminer toutes les espèces envahissantes amenées sur place au fil des siècles, à commencer par le moustique tigre de Polynésie, Aèdes polynesiensis.

Probablement introduit par les premiers voyageurs qui ont atteint ces îles il y a environ mille ans, le moustique-tigre polynésien est le vecteur de maladies telles que la dengue, le chikungunya et le virus Zika. Ces parasites sévissaient à Tetiaroa, mais il y a quelques années, la station a fait appel à Hervé Bossin, entomologue à l'Institut Louis Malardé de Tahiti, pionnier d'un protocole d'éradication novateur. Son programme permet d'élever et de relâcher des milliers de moustiques mâles infectés par une bactérie appelée Wolbachia. Lorsque ces mâles s'accouplent avec des femelles sauvages, leurs œufs ne sont pas viables. En moins d'un an, sans utiliser de pesticides ni de modifications génétiques, le programme du scientifique a éliminé 95 % des moustiques. D’ici un an, deux motus devraient être entièrement débarrassés des menaces de piqûres.

Balade à vélo à travers le village de TetiaroaUn jeune fou à pieds rougesAccueil polynésien au BrandoLe jardin biologique de l'île

Apocalypse now pour les rats

Mais le véritable ennemi public #1 ici est un autre parasite. Comme la plupart des îles du Pacifique Sud, Tetiaroa grouille de rats, en particulier le rat polynésien et le rat noir, ou rat de bateau. Les hommes ont introduit il y a longtemps ce passager clandestin, caché dans les soutes. Comme les rongeurs n'ont pas de prédateurs sur Tetiaroa, leur population s’est multipliée. Sur la plupart des motu de l'atoll, ils constituent aujourd’hui des armées de rapaces se faufilant sur les plages et dans la forêt, se nourrissant de tout ce qu'ils trouvent : œufs, poussins, et même certains oiseaux adultes. Sans parler des crabes terrestres, des lézards, des insectes, et d’à peu près tous les types de végétaux qu'ils rencontrent. Un groupe de recherches travaillant sur Tetiaroa a capturé des images infrarouges de rats se jetant sur des bébés tortues de mer, juste au moment où ils sortent de leurs œufs et font leur premier pèlerinage chancelant vers le ressac. 

Si bien qu’aujourd’hui Tetiaroa s’est engagé dans un programme systématique pour débarrasser l'île de ces vermines omnivores. Une entreprise ambitieuse menée par des chercheurs de l'université d'Auckland et par l’Island Conservation, une ONG basée en Californie. De grands moyens sont déployés pour larguer des doses de raticide anticoagulant via des hélicoptères et des drones. Sans compter les volontaires quadrillant la zone au sol. Les spécialistes espèrent ainsi parvenir à l’éradication complète des rongeurs cette année. 

Frank Murphy m’explique que ces appâts ne sont pas particulièrement nocifs pour l'environnement ; les oiseaux ne s’y intéressent pas, contrairement aux crabes terrestres qui ne seraient pas affecter au niveau de leur métabolisme. Le protocole d'éradication mis au point ici pourrait être suivi, avec des variations mineures, dans toutes les îles tropicales. Les montagnes de données produites dans la cadre de ce projet nourriront sans doute les études  des experts en biodiversité insulaire pendant des années.

Bien sûr, une apocalypse des rongeurs - aussi nécessaire ou écologiquement rationnelle soit-elle - ne fait pas partie des sujets de conversation les plus courus dans un lieu au demeurant parfaitement idyllique. Le resort ne s’étale guère sur cette calamité auprès de ses riches visiteurs, on s’en doute.  C’est pourtant un sujet que Frank Murphy aborde très librement. "Pour moi, c'est tout simplement une question des rats par rapport à tous les autres types de vie indigène", dit-il. "Les humains les ont amenés ici, et seuls les humains peuvent les en faire disparaitre." Du coup, la pandémie a offert une opportunité inattendue aux scientifiques qui ont pu poursuivre les premières phases du programme d'éradication en profitant de la fermeture de l’hôtel.

Le rat, un ennemi mortel

Un matin, j'ai pris un kayak de mer jusqu'à un motu tout proche, en compagnie d’un biologiste français, David Ringler-Veillon. Il avait besoin de télécharger les images d'un certain nombre de caméras qu'il avait installées dans les sous-bois des cocotiers pour surveiller l'activité des rats. Ce scientifique est expert en programmes d’éradication. Une expérience acquise sur différentes îles du globe. Ses cibles : les chèvres, les chats, les souris, et bien sûr, les rats. Il porte une grande admiration pour les rats dont la ténacité et l’instinct de survie le fascinent. C’est ce qu’il appelle leur incroyable "plasticité écologique". "Leur mode de fonctionner ne cesse de m’étonner ", dit-il. "Ils déploient des quantités de stratégies pour coloniser de nouveaux environnements. Ils peuvent s'adapter à n'importe quel climat, n'importe quelle ressource, n'importe quelle nourriture, presque n'importe quel paysage. Ils ont un sens des opportunités formidable". Mais il n'y a pas d'autre solution, selon lui. Les rats n'ont pas leur place sur ces îles, trop vulnérables. "Les gens nous disent que nous jouons à Dieu. Et moi je dis que je ne suis pas là pour tuer des rats. Je suis ici pour défendre la biodiversité", réplique le biologiste.

Les scientifiques pensent que ces rongeurs sont responsables de nombreuses extinctions dans le Pacifique Sud, effaçant ainsi des millénaires d'évolution. En outre, sous les tropiques, les rats sont porteurs de nombreuses maladies, dont la leptospirose, qui peut être mortelle pour l'homme. Sans compter qu’ils nuisent à l'environnement marin tout comme à l'environnement terrestre : une étude a montré que sur les îles sans rats, où les populations d'oiseaux de mer sont beaucoup plus importantes, on constate qu’il y a plus de guano. Riche en azote, il pénètre dans la mer et nourrit le récif corallien, contribuant ainsi au maintien de toutes sortes de vie marine.

La vraie clé du programme d'éradication des rats de Tetiaroa, et la raison pour laquelle les scientifiques l’appliquent avec une rigueur frisant l’obsession, c’est qu'un taux de mortalité de 99 % ne résoudrait rien. Il suffirait qu’un seul mâle et une seule femelle survivent à l'attaque, pour qu’ils se reproduisent rapidement. Les rats pouvant aisément nager plus de 800 mètres, ce ne serait qu'une question de temps avant qu'ils ne se répandent sur tous les autres motus de Tetiaroa. Toute l’opération serait alors vouée à l’échec. "Avec les rats, c'est soit un succès total, soit rien du tout.", " conclut David Ringler-Veillon. Et pourtant, il y a une espèce, dit-il en souriant, qui est encore plus dévastatrice pour les écosystèmes : l’espèce humaine. "Nous sommes l'ultime espèce envahissante, bien sûr. Nous sommes les rats rois !"

Nager dans le lagonLes réservoirs d'eau de l'île The BrandoL'éco-station de la société TetiaroaThe Brando

Marjorie, la vieille dame au fusil

En langue tahitienne, Tetiaroa signifie "se tenir à l'horizon de l'océan". Pendant des siècles, les familles des clans dirigeants de Tahiti sont venues ici pour se détendre, et parfois aussi pour engraisser leurs filles avant de les marier. Ces familles royales ont apporté des roches volcaniques noires d'autres îles et construit des temples de pierre, les maraes, dans lesquels ils ont pu pratiquer leurs rituels. Les archéologues ont identifié plus de 90 sites intéressants sur le motu de Tetiaroa et trouvé des preuves de la présence de Polynésiens dans la région dès 900 après J.-C.

L'épouse de Frank Murphy, Hinano Teavai-Murphy, est la directrice culturelle de la Tetiaroa Society, c’est spécialiste de l'histoire et de l'ethnobotanique polynésiennes. A l'entendre, Tetiaroa était le port Hyannis de l'aristocratie tahitienne - un lieu de retraite où les chefs et leurs familles venaient consolider leurs alliances par des cérémonies, des jeux et des concours de tir à l'arc. "Tetiaroa me touche beaucoup", dit-elle. "On y sent une énergie particulière. Mes ancêtres sont venus ici pour trouver l'inspiration, pour ne faire qu'un avec l'océan, le ciel et les dieux". Pendant la plus grande partie du XIXe siècle, Tetiaroa était contrôlé par la dynastie régnante des Pomare de Tahiti, mais en 1904, cette famille a légué la plus grande partie de l'atoll à un riche dentiste canadien, Walter Johnston Williams, qui en a transformé certaines parties en une plantation de cocotiers. Au début des années 1960, les seuls habitants de l'île étaient une femme âgée, Marjorie Doran, et un ami qui lui donnait un coup de main. Descendante directe de Walter Johnston Williams, Marjorie Doran vivait là avec ses quarante chiens et chats dans une modeste maison de corail et de ciment et, comme le veut la légende, elle accueillait parfois les visiteurs avec son 22 long rifle.

Le prix du Paradis : 270 000 $

En 1960, alors qu'il travaillait sur le remake des « Révoltés du Bounty » Marlon Brando entendit parler pour la première fois de l'existence de Tetiaroa. Profitant d’un jour de congé sur le tournage - où il tenait le rôle de Fletcher Christian, le second du capitaine à bord du Bounty qui a mené la mutinerie contre Bligh -  il grimpa jusqu’au sommet d’un des points les plus hauts de Tahiti et aperçut Tetiaroa scintiller à l'horizon. Il engagea aussitôt un pêcheur pour l'emmener sur l'île. Par chance, Marjorie Doran était dans un bon jour. Il découvrit que la propriétaire, à moitié aveugle, avait conçu un astucieux système pour se promener dans la propriété, en s'accrochant à un réseau de câbles tendus entre les arbres. Quelques mois plus tard, il revint sur l’île et lui demanda si elle était intéressée par la vente de l'atoll. Refus. La vieille dame n’avait alors aucune intention de quitter les lieux. Mais quelques années plus tard, confrontée à des problèmes de santé, elle changea d'avis et céda Tetiaroa à Brando pour la modique somme de 270 000 dollars.

Lors du tournage des « Révoltés du Bounty », Brando était tombé amoureux de l'actrice Tarita Teriipaia. La jeune femme, née sur l'île de Bora Bora en Polynésie française, n'avait alors que 18 ans, contre 36 pour Marlon Brando. Après avoir eu deux enfants, le couple s'est séparé en 1972. À la fin des années 1960 et dans les années 1970, Tetiaroa était devenu le refuge secret de l’acteur américain. Vêtu d’un simple sarong et d’un vieux chapeau de paille, Brando pouvait y passer des semaines à pêcher, nager et boire. La nuit, il s'allongeait sur la plage et fixait la Croix du Sud, ou s'asseyait dans sa hutte pendant des heures, regardant à travers les rideaux de coquillages les couleurs changeantes du lagon. 

"Papa aimait tout ce qui vivait sur cette île", raconte son fils Teihotu dans un documentaire sorti en 2016. Installé à Tahiti et Moorea, Teihotu reste discrètement impliqué dans le développement de l'atoll. Il se souvient qu’avec son père il observait beaucoup les étoiles sur la plage, qu'il naviguait à la pleine lune. « On était là, silencieux. On contemplait, c’est tout. À cet endroit, vous avez toutes les réponses », dit-il.

En consultant : Cousteau

Au bout de quelques années, Brando a fini par construire un petit hôtel sur l’atoll, exploité pendant un certain temps. Il a alors consulté des experts aussi divers que Jacques Cousteau et Stewart Brand - figure de la contre-culture et éditeur du "Whole Earth Catalog" - et envisagé de nombreux projets, notamment la création d'un élevage de homards. Il a mis en place un programme pour sauver la population de tortues de l'atoll, alors menacée, et fondé une académie marine la « University of the Sea »  (Université de la mer), à l'origine de l'éco-station qui se trouve aujourd'hui sur Tetiaroa. Ses idées étaient souvent un peu marginales. Il avait ainsi imaginé produire de l'énergie pour l'île en utilisant des anguilles électriques, mais aussi de construire un parc d'attractions pour animaux sauvages avec des dauphins dans le lagon et … des gorilles dans la jungle. 

Mais Tetiaroa coûtait très cher à Brando. L’argent vint à lui manquer. L'endroit tombait en ruines, battu par les tempêtes, envahi par les moustiques. Les ordures s'y accumulaient et les bungalows délabrés s'effondraient un à un. L'ancien directeur de l'hôtel devait d’ailleurs déclarer dans un article du Los Angeles Times qu'il était "fatigué d'être le gardien du bidonville le plus exclusif du Pacifique Sud".

Un employé de la société Tetiaroa sur le terrain. La société se consacre à l'étude de l'atoll et à sa conservation. Des scientifiques du monde entier s'y rendent pour y mener des recherches.
Un employé de la société Tetiaroa sur le terrain. La société se consacre à l'étude de l'atoll et à sa conservation. Des scientifiques du monde entier s'y rendent pour y mener des recherches. (Tetiaroa Society)

"Brando voulait vraiment préserver l'île "

Dans les années 1990, tout s’effondre aussi pour Marlon Brando qui accumule les tragédies familiales - l'un de ses fils est emprisonné pour homicide involontaire, puis sa fille se suicide. Dévasté par ces événements, obèse, malade, il réalise que son rêve d'île est en péril. C'est alors que Richard Bailey entre en scène. Natif de Lafayette, en Louisiane, ce diplômé de Stanford et de la Harvard Business School, Bailey, a passé son enfance à Tahiti où il est devenu un patron d’hôtel un peu rock and roll, roulant en Harley. Marié à une avocate de Polynésie française, il a des intérêts commerciaux un peu partout dans les îles. En 1999, les deux hommes commencent à discuter affaires à Los Angeles et envisagent la construction d'un complexe hôtelier de classe mondiale à Tetiaroa. Dès le début, ils ont ce que Bailey appelle une "relation orageuse". "C'était un type étrange, nous avions des discussions parfois difficiles", raconte Bailey. "Mais j’avoue qu’il se souciait vraiment de l'environnement, de son île et des Polynésiens, Il s'inquiétait vraiment de ce qui allait arriver sur son île. Il avait appris à la dure ce qu'il ne fallait pas faire. Et il avait la ferme intention de s’y prendre autrement ».

En fait, nombre de projets de Brando se sont avérés visionnaires. ". "Brando avait chez lui des piles de documents et de livres, et il était extrêmement cultivé. Il était profondément impliqué dans l'écologie insulaire". Ainsi, c'est lui qui, le premier, parle à Richard Bailey d'un nouveau concept de climatisation imaginé par John Craven, un scientifique basé à Hawaï. L'idée est de pomper de l'eau de mer froide des profondeurs de l'océan dans un système en boucle, avec un échangeur de chaleur qui, à son tour, réfrigère un circuit d'eau douce. L'eau douce froide alimente un réseau de climatiseurs, tandis que l'eau de mer retourne dans l'océan. Un système que Richard Bailey expérimente alors dans l'un de ses hôtels de luxe, l'InterContinental à Bora Bora, avec succès. Aujourd'hui, l’homme d’affaires affirme qu’il est ainsi parvenu à réduire de deux tiers l’impact carbone de deux de ses resorts situés sur Bora Bora et … sur Tetiaroa. 

Ce que j’ai pu constater moi-même au cours de mon séjour sur l’île. Un jeune guide français Boris Kopec m'a fait descendre un après-midi dans les entrailles du « Brando » et m'a montré le labyrinthe de tuyaux, fils, cadrans et autres pompes. L’eau extraite des abysses est glacée. "C'est ce qui refroidit toute l'île", m’explique mon guide par-dessus le bourdonnement des machines. "Elle est puisée à 1km de profondeur. Si vous nagiez dans une eau aussi froide, vous seriez en hypothermie en quelques minutes."

Un palace tropical très "green"

Pour notre dernier jour au paradis, nous avons dormi au "Brando". Pendant ces 24 heures de pur luxe, nous avons logé dans une superbe villa, avec sa propre piscine à débordement, sa paillote et sa plage privée. Nous étions pratiquement les seuls sur place, la pandémie avait conduit la plupart des clients à annuler leur séjour.

Fidèle à la vision du patriarche, le "Brando" est une merveille sur le plan architectural et écologique. Le resort, qui a reçu en 2016 une certification en matière de durabilité, la LEED Platine - fonctionne presque entièrement à l'énergie solaire et aux biocarburants comme l'huile de noix de coco. Plus de 200 personnes travaillent sur le site, toutes se voient inculquée une ferveur évangélique pour l'environnement avec l’idée que ce lieu est une expérience d'importance mondiale. Comme me l’explique le directeur général du « Brando », Silvio Bion : "Nous enseignons à nos employés qu'ils participent à quelque chose d'unique au monde, quelque chose de bien plus grand qu'un resort touristique ».

L’hôtel n’en reste pas moins un lieu de luxe inoui offrant un room service 24 heures sur 24, un spa de classe mondiale, plusieurs restaurants gastronomiques et d'autres services encore que l'on pourrait attendre d'un hôtel cinq étoiles ultra-luxe à Paris ou à Tokyo. Seul hic, l'entretien du site vire à la névrose. Des grimpeurs équipés de crampons éliminent régulièrement les noix de coco qui pourraient tomber ( et blesser les visiteurs !), des équipes de nuit s'assurent que vous avez bien garé vos vélos là où s’est recommandé et de discrets employés travaillent apparemment 24 h sur 24 h à tailler les chemins dans la jungle et à ratisser le sable selon des motifs dignes d’un jardin zen.

A l'origine, Marlon Brando voulait créer deux hôtels sur Tetiaroa, l'un haut de gamme, l'autre plus accessible. Mais le concept haut de gamme s'est avéré être le seul modèle commercial viable selon Frank Bailey.  "Nous voulions montrer ce qu’il était possible de faire en matière de durabilité et de la neutralité carbone. Il fallait bien commencer quelque part", dit-il.

Dauphins, requins et rais Manta

Au final, ce lieu ressemble fort à l'ancienne Tetiaroa - une île refuge interdite aux communs des mortels. L'ultra-exclusivité serait-elle vraiment le seul moyen viable de conserver des lieux fragiles perdus au bout du monde  ? C'est ce que l'histoire du développement de la station semble suggérer. Et ironie du sort : Marlon Brando rêvait d’échapper à l’univers des méga stars d’Hollywood, mais son île est aujourd’hui un paradis que seuls une Beyonce ou un DiCaprio peuvent s’offrir !

Pour les riches comme pour les pauvres, tout se passe ici, dans ce lagon bleu Hockney. Les eaux coralliennes y regorgent de vie marine et comptent pas moins de 167 espèces de poissons : requins à pointe noire, raies Manta, carangues et, plus loin en mer, au-delà du récif, dauphins, thons, mahi-mahi. Tetiaroa est l'un des plus grands sites de nidification des tortues de mer vertes de toute la Polynésie. Et l'île est un lieu sacré pour les ornithologues, où vivent de grandes populations de frégates, de fous ou de sternes blanches. L'équipe du «Brando » a toujours été soucieuse de laisser vierge une grande partie de l’atoll », explique Frank Bailey.  "Ici, dans la lagune de Tetiaroa, inscrire le moindre signe de développement humain, serait un sacrilège ".

Sur place, pour cette dernière journée, nous sommes partagés entre l’idée de faire une sortie en canoé ou de partir à la pêche. En toute sécurité. Car, où que nous allions sur l'eau, nous sommes armés de notre propre boitier d’urgence relié à un GPS. Quelle que soit la distance qui nous sépare du lagon, un membre du personnel peut se précipiter immédiatment à notre secours, nous explique-t-on. À notre retour, nous sommes accueillis avec des serviettes immaculées et une assiette de fruits frais.

La journée s'écoule lentement. Nous faisons le tour de l'île à vélo. Je m’offre un fabuleux massage au bord d'un étang rempli d'orchidées. Nous prenons un repas au Nami, le restaurant japonais teppanyaki. Nous sautons dans le bassin de plongée peut-être une douzaine de fois. Rapide incursion sur CNN, histoire de savoir où en est le virus. Nous éteignons rapidement la télévision, avant que la malédiction n'entre dans la pièce. Retour au bassin de plongée. Savourer un morceau de papaye. Siroter du champagne. Le lendemain matin, ma femme et moi partons en excursion en bateau vers un motu voisin. Notre jeune guide, Herehia Sanford, originaire de Tahiti, connaît bien son métier. Elle nous emmène dans un endroit très spécial où les couleurs se séparent avec une netteté saisissante, passant du bleu cobalt au blanc étincelant. Nous plongeons dans ce qui ressemble à une émulsion de néon, des poissons se précipitent à notre approche, des sternes nous survolent, follement curieuses de notre présence – c’est leur monde, pas le nôtre. Une raie passe, silencieuse comme un fantôme et disparait. Nous entendons le ressac se briser sur le récif, la planète s'agite.

Notre avion doit décoller dans l’après-midi. Mais pour l'instant, nous restons assis dans la baignoire du milliardaire, en pleine contemplation. En silence, comme l’expliquait Teihotu Brando. C’est vrai qu’ici, nous avons toutes les réponses.

Article publié le 10 mars 2021, republié le 3 mars 2024.

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