Cachés dans des cavités autrefois recouvertes par la neige, des cristaux pouvant valoir des dizaines de milliers d’euros émergent peu à peu dans le massif du Mont-Blanc. Une conséquence du bouleversement climatique affectant les glaciers et le permafrost, qui change aussi fondamentalement la donne pour les cristalliers, ces audacieux alpinistes prêts à tout pour découvrir de précieux spécimens. Parmi eux, Christophe Péray, l’un des plus anciens, l’un des plus connus aussi dans la vallée, que nous avons suivi sur le terrain.
Août 2019, je suis la trace d’un guide espagnol, Simón Elías sur la face nord d’un sommet situé dans la partie française du massif du Mont-Blanc. A trois cents mètres, le point culminant : Les Courtes (3856 m). Et, six cents mètres sous nos pieds, le glacier de l’Argentière, strié de crevasses. Nous sommes entrés dans le cirque glaciaire de l’Argentière par le point bas de la ligne des crêtes, le col des Cristaux, avant de traverser le versant de la montagne. Dans l’autre cordée, le photographe Nicolas Blandin évolue aux côtés de Christophe Péray, soixante-six ans.
La topographie du lieu est complexe : de la neige fraîche colle au flanc de la montagne et quand Simon, qui me précède, doit se glisser derrière des rochers, je le perds régulièrement de vue. Je l'assure afin qu’il ajoute un piton lui permettant de se placer sur la face pour dégager un « four ». Une cavité dans laquelle on pourrait facilement enfourner une miche de pain. On peut également appeler ça une fissure alpine, ou plus simplement une niche. Celle que nous avons repérée, large de quelques centimètres, est située sur une vire enneigée. Mais à moins d’être un expert, il est bien difficile de la différencier de l’une des mille autres vires du versant. « Ce n’est pas très grand » me crie Simon Elías. « Mais il y a de beaux spécimens. De très belles pièces ».
Un burin un râteau en plastique et un chalumeau
Le spot est composé de plusieurs cavités identiques que le guide et Christophe Péray ont découvertes quelques semaines auparavant en descendant en rappel depuis la crête située juste au-dessus. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, le lieu était recouvert en permanence de glace et de neige. Mais tout a fondu, à cause du réchauffement climatique. Je grimpe pour retrouver Simon sur la vire. Quelques minutes plus tard, Nicolas et Christophe nous rejoignent. L’Espagnol fredonne une mélodie en plaçant les pitons qui vont nous sécuriser sur la face rocheuse. Ensemble, ils commencent à dégager la neige pour atteindre la cavité. L’ouverture s’agrandit au fur et à mesure jusqu’à devenir aussi large qu’un ballon de football. Ils n’ont pour outils qu’un burin et un râteau en plastique vert que Christophe Péray a emprunté à ses enfants, mais aussi des chalumeaux, destinés à faire fondre la glace restante. « La neige m’empêche encore de bien voir", explique l’expert. "Mais après avoir déneigé et enlevé quelques pierres, je devrais très bientôt atteindre les cristaux ». Nous sommes en haute altitude, en face nord et donc cachés du soleil. J’attends dans le froid que Simon commence à extraire des fragments d’une substance vitreuse. Quelques petits morceaux sont venus en premier. Le bloc suivant est bien plus gros, de la taille d’une petite brique hérissée de pointes. C’est pour ça que nous sommes venus.


Christophe Péray est un « cristallier », une sorte d’alpiniste un peu spécial, passionné par la quête de cristaux rares cachés dans la roche. On trouve des amateurs de pierre précieuses partout dans le monde. Mais contrairement aux opérations commerciales d’extraction de cristaux en Chine, en Inde, en Russie ou en Roumanie où un important équipement est déployé pour prélever des roches, la recherche de cristaux est ici un moyen de gagner de l’argent mais aussi souvent un passe-temps. Reste qu’il n’y a pas de chasseurs de cristaux plus audacieux que les Chamoniards, qui n’hésitent pas à se lancer dans des ascensions alpines techniques sur des sites très difficiles d’accès, afin d’atteindre des failles et des fissures. Là, ils prélèvent les cristaux avant de les rapporter dans la vallée en utilisant uniquement la force humaine. Chez nos voisins suisses, où les montagnes contiennent également des cristaux, les chercheurs passionnés sont autorisés, en pratique non professionnelle, à utiliser des explosifs. Ce qui est interdit en France, à l’exception de quelques mines privées. « Nous extrayons nos cristaux à l’aide exclusive de piolets et de fondeurs de glace », insiste Christophe Péray.
La pratique est de plus en plus risquée
Il y aurait six à huit équipes sérieuses de cristalliers dans le massif du Mont Blanc. Mais Christophe Péray avance, lui, un chiffre plus élevé. Quatorze équipes travailleraient dans la partie française de la chaîne du Mont-Blanc. Souvent pratiquée en solitaire, la chasse au cristal se déroule sur un terrain souvent exposé et dangereux. Contrairement aux alpinistes, qui traversent rapidement montagnes et crêtes, les cristalliers y passent de nombreuses heures, immobiles, parfois en rappel, suspendus dans le vide, exposés à des températures négatives et à des chutes de pierres. Car les conditions nécessaires à une fonte suffisante de la neige – permettant d’atteindre les cavités – dégivrent également le permafrost, ciment des montagnes. Les pierres chutent. Et les grimpeurs dévissent. En 2005, Péray a ainsi vu Laurent Chatel, son compagnon de longue date, trouver la mort à l’issue d’une chute de près de 600 mètres sur les Courtes.
Christophe Péray est considéré comme le doyen des cristalliers de la vallée de Chamonix. Il doit sa notoriété à sa découverte, en 2006, d’un fluorite couleur cognac que le gouvernement qualifia alors de « trésor national ». Une jolie pièce, vendue au Musée d’Histoire Naturelle de Paris pour 250 000 euros qu’il baptisa « Laurent » en hommage à son ami Chatel. Ce trésor fait partie des cristaux les plus précieux que l’on puisse rapporter, dont la valeur dépend de la taille, de la classification minérale et de l’état dans lequel ils se trouvent. « Nous recherchons du quartz, parfois de l’améthyste mais aussi des fluorites roses ou rouges », explique le cristallier. Un quartz peut valoir plusieurs centaines d’euros et un fluorite plusieurs milliers. « Les pièces valant des dizaines de milliers d’euros sont très très rares. On en trouve une tous les dix ans », ajoute-t-il. Les cristalliers peuvent gagner leur vie avec leurs trouvailles mais cette activité ne les enrichit pas vraiment. Un chasseur de cristal gagnerait à peu près autant qu’un guide de haute-montagne, selon Christophe Péray.
Un Parisien à Chamonix
Malgré sa longue expérience et son succès en tant que cristallier à Chamonix, Christophe Péray n’est pas natif de la région, ce qui dérange encore quelques locaux. Il est né à Paris et a commencé la chasse aux cristaux dans le massif du Mont Blanc à l’âge de huit ans quand ses parents – propriétaires d’un chalet à Vallorcine, dans la vallée de Chamonix - l’ont emmené pour la première fois sur les glaciers.
Dans les années 70/80, il a beaucoup voyagé. Ses premiers périples l’ont conduit dans le Sahara algérien, au Niger, en Colombie, en Birmanie, mais aussi en Colombie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Étudiant en ethnographie, il se destinait à une carrière d’enseignant à Paris. Mais à la naissance de son premier enfant, il décide de quitter la capitale et l’université pour s’installer à Vallorcine et se consacrer à la chasse et au commerce des cristaux. En 2002, retour à Paris, où quelques années plus tard il rencontre sa petite amie, Anaïs Bouchard, ex mannequin.

Quand j’ai fait leur connaissance, ils venaient de passer la plus grande partie de l’année dans la capitale où Christophe Péray dirigeait une école de théâtre avant le début de pandémie. Mais chaque été, lors de la saison des cristaux, tous deux retournaient à Vallorcine. Là-bas, pendant la courte fenêtre météo autour d’août (qui s’étend désormais au-delà), quand la neige fond en altitude dans les Alpes, le cristallier arpente les cirques de l’Argentière et de Talèfre, des bassins glaciaires encerclés de sommets dépassant les 3600 m d’altitude, à la recherche de trésors. Il a l’habitude de partir plusieurs jours d’affilé en montagne, souvent seul. Aussi sa compagne l’encourage-t-elle à aller là il y a du réseau ; elle lui a aussi donné un téléphone satellite. La première fois qu’il n’est pas rentré à l’heure prévue, elle a appelé le refuge et « a fait une énorme scène ». Désormais, elle prend les sorties solitaires de son compagnon avec plus de philosophie. « Quand on est seul, on fait plus attention. On ne peut pas se laisser distraire, dit-elle. C’est vrai que c’est dangereux, mais quand on est seul, on prend aussi moins de risques », veut-elle croire.
Son partenaire, un guide
Mais le jour de notre expédition, Christophe Péray n’est pas seul – Nicolas Blandin et moi l’accompagnons aux Courtes. « Cinq heures pour aller au refuge. De là, il nous faudra six heures pour atteindre le bivouac, nous a-t-il dit. Onze heures en deux jours. Avec les sacs à dos ».
Il nous explique que le spot que nous allons explorer en premier n’est que très peu exposé au soleil. Il nous donne des sous-vêtements thermiques et après avoir jugé ma doudoune un peu légère, m’en file une autre, plus adaptée. Dans la vallée, c’est la mi-août mais là où nous allons, ce n’est pas l’été.


Le lendemain, à Chamonix, nous rencontrons Simon Elías, un guide qui accompagne souvent le cristallier. Compte tenu du terrain, sa présence est indispensable pour veiller sur nous, nous explique Christophe Péray. Simon est originaire de La Rioja, au nord de l’Espagne. En 2018, il est devenu l’un des premiers étrangers admis dans la Compagnie des Guides de Chamonix. En 1996, durant sa tentative d’ascension de la face ouest du Cerro Torre en Patagonie, il a passé vingt-cinq jours dans une grotte de glace avant d’atteindre le sommet. En 2015, avec Kilian Jornet, il a relié Chamonix à Courmayeur, par la face nord des Grandes Jorasses, l’une des plus célèbres ascensions des Alpes, en 23 heures et 38 minutes. Ça situe le bonhomme.
Grand et expressif, il est doté d’un sens de l’humour aiguisé. « On dit toujours que Christophe apporte la réflexion et moi l’action » raconte-t-il. Le cristallier connaît en effet la zone comme sa poche, il a un flair extraordinaire pour repérer les cavités, et entretient d'excellentes relations avec le réseau de collectionneurs. Mais, l’arthrite commence à le faire souffrir et il n’est plus aussi endurant qu’autrefois. Le guide en revanche a toutes les compétences pour transporter l’équipement vers les bivouacs et accéder aux cavités sur des terrains souvent très techniques. Le duo fonctionne donc plutôt bien. Juste avant notre départ, Jean-François Baud, un cristallier trentenaire originaire de Paris nous rejoint. C’est un apprenti dans un univers où Péray est le maître.
De Chamonix au fond de la vallée au Montenvers (1913m), nous prenons le chemin de fer à crémaillère. En 1909, à son inauguration, le glacier de la Mer de Glace, le plus long glacier français, était au même niveau que la gare supérieure. Depuis, le glacier a fondu de manière spectaculaire : le terminus du train et l’hôtel voisin sont maintenant perchés bien au-dessus du glacier en déclin.
Depuis Montenvers, des échelles et des marches descendent sous la gare jusqu’à la glace, tout en bas, dont l’épaisseur ne cesse de diminuer. Nous traversons le glacier sans être encordés et passons de l’autre côté de la vallée. La Mer de Glace est à peu près parallèle au glacier de l’Argentière, environ six kilomètres au sud-ouest. Entre les deux, de hauts sommets, notamment l’Aiguille Verte (4122m). Un autre système d’échelles escarpées nous conduit jusqu’au bassin de Talèfre du côté sud de la crête des Courtes. Lorsque la lumière du soir commence à tomber sur le granit, nous atteignons le refuge du Couvercle (2687m).
La chance du débutant !
Ce refuge est un point de rencontre pour les cristalliers. De petits spécimens reposent sur le manteau des cheminées et sur les rebords des fenêtres. J’interroge Jean-François Baud sur l’origine de sa passion : « J’ai commencé l’alpinisme à vingt ans. J’ai appris un peu tout seul, et ce sont les livres qui m’ont vraiment donné envie d’y aller ». Il a lu les grands classiques, notamment Roger Frison-Roche, ainsi que des ouvrages sur la chasse au cristal. Le refuge du Couvercle, il le pratique depuis dix ans. Une décennie déjà qu’il vient dans le coin dans l’espoir de dénicher des trésors. « J’ai appliqué ce que j’avais lu dans les livres », raconte-t-il. « J’’ai suivi une veine de quartz et j’ai vu qu’il y avait une crevasse. Je l’ai fracturée et j’ai trouvé une cavité. La chance du débutant ! Un moment magique où tu mets ta main dans la poussière et tu dégotes de purs cristaux ». Cette chasse, cette quête, ajoute-t-il, c’est une ramification ésotérique de l’alpinisme « une niche dans la niche ».
Le gardien du refuge, Christophe Lelièvre, sort alors un énorme cristal aux pointes saillantes. Les chasseurs de cristaux, il les connait bien : toujours vêtus de vieux vêtements, peu matinaux, on les distingue facilement des autres alpinistes. Il se souvient qu’une fois, alors qu’il travaillait dans un autre refuge du massif, il a vu le faisceau d’une frontale se déplacer sur un glacier tard dans la nuit. Voir quelqu’un avancer aussi tard sur le glacier l’a inquiété, forcément. Mais le gardien l’avait rassuré : « T’inquiète, c’est un cristallier. Il vient par chez nous ». En effet, on vit l’homme arriver quelque temps plus tard.
« Cela fait plus de quarante ans que Christophe Péray traîne par ici », raconte Christophe Lelièvre avec admiration. L’ancien gardien du refuge le connaissait déjà ». La chasse aux cristaux est une activité difficile, ajoute-t-il, car tu es souvent amené à travailler dans de très mauvaises conditions. Ton matériel d’alpinisme est réduit au minimum pour laisser la place aux outils nécessaires pour décrocher les cristaux. Le sac de couchage, le bivouac, la nourriture, tout est réduit. Et dans les montagnes, comme tu le sais, la marge de manœuvre est faible. Le moindre détail peut générer une cascade de problèmes ».
Une pratique illégale, mais tolérée
Ici aussi, le changement climatique est visible. Sur le mur où une vieille carte est accrochée, on voit le bassin de Talèfre couvert de glace; au centre, seulement quelques rochers. Lorsque nous partons à l’aube, c’est un glacier bien plus réduit que nous rencontrons. D’après Péray, il recule de deux mètres par an. Ce n’est bon pour personne. L’industrie du ski est en crise, les montagnes se fragmentent dû à la fonte du permafrost. Mais pour les cristalliers, c’est une période d’essor : la fonte des glaces révèle de nouvelles cavités.

Ces cristaux se sont formés il y a quinze millions d’années, quand une solution d’eau chaude et salée a rempli les cavités créées par le mouvement tectonique du granite du Mont Blanc. Cette solution a été saturée en silice ce qui, avec le temps, a permis la formation de cristaux de quartz – autrement nommé dioxyde de silicium. Ce processus a eu lieu par de fortes pressions à environ douze kilomètres sous Terre faisant s’élever la solution jusqu’à plus de 420 degrés. Lorsque les Alpes ont commencé à se former, la cristallisation a lentement commencé sur les grains de quartz contenus dans les murs des ouvertures, devenant les cavités que les cristalliers recherchent aujourd’hui.
Au 16e siècle, les premières personnes à aller en altitude dans les Alpes étaient soit des chasseurs de chamois ou autres animaux de la famille des bovidés, soit des chasseurs de cristaux. Ces premiers cristalliers vendaient leurs marchandises à des lustriers de Turin ou de Genève. On raconte que Louis XIV aurait été propriétaire d’un « quartz fumé provenant des glaciers savoyards ». Mais au 19e siècle, de nouvelles sources de cristaux ont vu le jour au Brésil et à Madagascar conduisant au déclin de la chasse au cristal dans les Alpes.
Après le Seconde Guerre mondiale, cette quête alpine a repris mais en utilisant des explosifs pour faire éclater les cavités, et des hélicoptères pour acheminer les trouvailles vers la vallée. « Nous utilisions des hélicoptères. Ce n’était pas interdit », raconte Philippe Cardia, un cristallier à la retraite rencontré à Chamonix. « C’était différent à l’époque ». Mais en 1979, tout change. Des chercheurs suisses font exploser une section de l’éperon Walker, un pilier sur la face nord des Grandes Jorasses, Indignation générale. La Walker, gravie pour la première fois en 1938, est l’une des voies d’escalade les plus célèbres des Alpes. Un procès s’en suivit, conduisant les autorités françaises à interdire la collecte de cristaux.
Il faudra une campagne en faveur des cristalliers, s’appuyant sur le fait que cette pratique faisait partie de l’héritage culturel de la région, pour que dans les années 90, Michel Barnier, alors ministre de l’Environnement, fasse passer une directive stipulant que cette activité pouvait se poursuivre, à condition que les méthodes utilisées demeurent « traditionnelles ». La collecte de cristaux est donc illégale mais officiellement tolérée tant qu’aucun explosif, aucune perceuse pneumatique ou hélicoptère ne sont utilisés.
La concurrence des cristalliers de l'Est
La loi reste toutefois soumise à l’interprétation des autorités locales. Pour le massif du Mont Blanc, cela se résume au maire de Chamonix, Éric Fournier. Ce dernier est favorable à un renforcement des régulations, exigeant que les cristalliers assistent, en personne, à une séance d’entraînement en début de saison à Chamonix. Il leur a également imposé de déclarer leurs découvertes et d’offrir un droit de préemption au musée des Cristaux de Chamonix. Lui-même cristallier et fils du célèbre chasseur de cristaux Roger Fournier - disparu dans un accident d’escalade dans les années 1970- le maire dit être de leur côté. Reste que pour Christophe Peray, le jeune Fournier ne ferait pas partie des quatorze équipes de cristalliers sérieux œuvrant dans le massif.
D’autres laissent entendre qu’Éric Fournier mène une croisade contre les cristalliers, notamment ceux qui sont originaires d’Europe de l’Est, nombreux à venir déterrer des trésors cristallins ces dernières années. « Récemment », raconte le maire "une équipe de chasseurs de cristaux est arrivée de République Tchèque. Les gars ressemblaient plus à des ouvriers du bâtiment qu’à des amateurs de montagne. Je me suis dit, oh là là, ces trois-là vont se retrouver au cœur des montagnes, dans un environnement hostile et difficile, probablement sans aucune connaissance du milieu. Et si jamais par hasard, ils trouvent quelque chose, seront-ils en mesure d’identifier sa préciosité ? Est-ce qu’il leur viendrait l’esprit qu’il puisse s’agir d’un élément du patrimoine collectif ? Tout cela nous pose donc beaucoup de questions », s’inquiète-t-il. Christophe Péray est lui plus serein : « Nous ne sommes pas tous d’accord sur la question », dit-il. « Selon moi, les étrangers sont tout aussi méritants. Ce sont souvent des grimpeurs remarquables qui font grand cas des cristaux collectés ».
La tendance New Age booste le marché
Les non-dits concernent l’argent. Après notre passage au cœur des montagnes, je suis allé visiter le musée des Cristaux de Chamonix avec le directeur Denis Boël et Pierre Bavuz, président du club local de minéralogie. Les trésors minéraux étaient sous verre, surtout le quartz noir, confisqué aux Suisses après l’explosion des Grandes Jorasses. Pierre Bavuz m’a attesté que les cristalliers sont presque tous des passionnés, sans aucune motivation financière. « On a affaire à d'irréductibles collecteurs ou à des guides de haute montagne », selon Denis Boël. « Ou des alpinistes, des gens qui aiment les montagnes mais qui sont exclusivement amateurs. Ce ne sont pas des professionnels ».
Mais il n’est pas tout à fait vrai que l’argent ne motive pas les chasseurs de cristaux. Le marché florissant des pierres cristallines s’est accentué ces dernières années notamment avec la tendance new age. Ses adeptes, affirmant que les cristaux possèdent des vertus curatives. Chaque hiver, pendant deux semaines, le salon de Tuscon, dans l’Arizona, attire 5000 vendeurs et plus de 60 000 visiteurs tout en générant 120 millions de dollars pour l’économie locale. Et comme dans beaucoup de secteurs, internet a révolutionné ce commerce.
"Le marché du cristal est un monde insondable et déroutant animé par des chasseurs de cristaux, des négociants et des collectionneurs sans réelle frontière entre eux", écrit Neil Brodie, un Ecossais qui a suivi la formation française des guides de haute montagne, à l’origine d’une thèse sur les chasseurs de cristaux chamoniards. Il explique ainsi que les prix varient énormément et que les vendeurs disent ne connaître la valeur de leur pièce qu'une fois qu’ils l’ont vendue. Ainsi lorsque Christophe Péray a trouvé sa pierre miracle, un collectionneur libanais était prêt à lui en offrir environ 500 000 euros. Mais le cristallier a refusé, préférant voir sa pièce rester en France.


Après notre nuit en refuge, nous nous préparons pour notre mission du jour aux Courtes. Christophe Péray est vêtu d’un jean noir, d’une chemise rouge et d’un foulard noué. « Ce n’est pas une question de style » explique-t-il. « Mais de solidité. Sur le terrain, on déchire tout. Si je mettais de belles tenues d’alpinisme, je les bousillerais tout de suite ». Même sobriété au niveau alimentaire. Dans son sac : des sardines en boîte et une poudre nutritive maison, un mélange de flocons d’avoine, d’amandes, de poudre de noisettes, de pollen, de cacao en poudre, d’une poudre protéique, de sucre de canne, de curcuma, de germe de blé, de raisins secs et de vitamines. Pour Simon Elías, la chasse aux cristaux représente un antidote à l’alpinisme moderne où la vitesse est devenue, selon lui, le sujet central. « Avec l’alpinisme aujourd’hui, l’objectif est de passer le moins de temps possible dans les montagnes, me dira-t-il. En tant que cristallier, on reste de nombreuses heures en altitude. Des jours et des jours. Ça fait toute la différence et change votre relation à la géographie ».
Seules les plus belles pièces sont collectées
Nous sommes en plein été, mais le bassin de Talèfre semble désert. Autrefois, les alpinistes venaient l’été sur le sommet des Courtes (3856m) et les cimes voisines, mais désormais ils arrivent au printemps quand toutes les faces sont encore enneigées. On n’y croise plus que les cristalliers en août, quand les rochers sont les plus exposés possible – et par conséquent les plus dangereux.
À cinq heures du refuge, à 3601m, nous venons d’atteindre le col des Cristaux sous les aiguilles Ravanel et Mummery qui se dressent au-dessus de nous tels des triangles granitiques tordus. Derrière eux, la moraine d’un glacier est visible. Je commence à ressentir l’altitude. Deux plateformes coupent le pierrier, c’est un des dix bivouacs que Christophe Péray a construit dans les deux cirques. Nous montons nos tentes. Non loin de nous, des cristaux anguleux et sombres extraits des cavités par des collectionneurs qui ont préféré de ne pas les rapporter dans la vallée. Comme tout doit être porté à la force humaine, seules les meilleures trouvailles valent la peine d’être descendues. Plus tard, en interrogeant le cristallier sur la valeur de ces cristaux éparpillés au col des Cristaux, il m’expliquera que : « Ce sont des formes pointues classiques. Ces cristaux ne sont pas très chers, entre 60 et 70 euros, peut-être un peu plus. Mais si l’on les trouve avec des fluorites ou si c’est une forme rare, un gwindel (torsadé autour d’un axe ) par exemple, ils deviennent beaucoup plus précieux ».
Une fois nos tentes montées, nous traversons la face nord du col et grimpons vers la cavité située au-dessus du glacier de l’Argentière. Simon et Christophe font tomber quelques blocs afin que nous ayons une meilleure position sur la vire. Les cailloux rebondissent sur un champ de neige avant de filer vers le glacier, tout en bas. Ils ouvrent ensuite la cavité. Leurs chalumeaux sifflent. « Les cristaux sont souvent coincés dans la glace, mais nous n’utilisons presque jamais de marteaux ou de burin parce qu’en frappant la glace, on risque de briser les cristaux » explique le cristallier. Pour les collectionneurs, un cristal ébréché a moins de valeur. « Il faut faire fondre la glace très lentement. Ou attendre que le soleil fasse le travail à notre place ».
A la une du magazine "Le règne minéral"
Nous passons deux heures sur la vire, attachés au rocher pendant que les deux experts creusent. Ils inspectent soigneusement chacune de leur trouvaille. Si elle est acceptable, ils la mettent de côté pour l’emporter. Les spécimens insatisfaisants sont jetés sous nos pieds, sans pitié. Le butin du jour est finalement enveloppé dans un vieux "Libération", et nous traversons le pilier. « Nous avons trouvé 40 pièces dans cette cavité » me dira Christophe. La plus belle, une combinaison de quartz fumé et de calcite rose fera plus tard la couverture du magazine de minéralogie « Le Règne Minéral ».
Une fois rentrés au col des Cristaux, nous cuisinons un repas sur nos réchauds avant d’aller nous coucher. « C’est la tente la moins chère du marché » m’explique Simon Elías. « Mais elle est capable de supporter sans problème trente centimètres de neige ». Le lendemain, près le petit déjeuner, nous partons pour notre prochaine cavité, de l’autre côté de la crête des Courtes, au-dessus du glacier de Talèfre. Nicolas, le photographe, et Christophe s’en vont les premiers. Simon nous encorde, mais seulement sur les zones les plus exposées.
La seconde cavité se trouve juste en-dessous de la crête. « Les voies classiques d’escalade sont à quelques mètres au-dessus de nous » explique le cristallier. « Des milliers de gens sont passés cinq mètres plus haut et ne l’ont jamais vue ». Christophe a laissé sa carte de visite dans la cavité – signe qu’il est le découvreur et qu’il a le droit de l’exploiter. Cette cavité est plus large que la première, de la taille d’une petite cave. Je rampe à l’intérieur. D’un gris argenté brillant, les cristaux étincèlent. « Les cristaux sont souvent détachés à cause du gel, des glissements de terrain et des chocs sismiques » explique Christophe Péray. « La plupart des cristaux effondrés sont endommagés mais, là, nous allons essayer de choisir les bons ». Et, nos trésors en poche, nous retournons au refuge.

Le lendemain, Christophe, terrassé par un mal de dos, rentre à Vallorcine avec Nicolas. J’accompagne Simon Elías vers une autre cavité située assez haut dans la face sud de l’Aiguille Verte, le pic de 4122m que nous voyons au-dessus du refuge. Dans nos sacs, nous n’avons que l’essentiel. Nous partons peu avant six heures du matin.
En quête de fluorite rouge
Sans nous encorder, nous grimpons sur une section différente du glacier de Talèfre, plus à l’ouest d’où nous étions auparavant. De là, nous grimpons en direction du pilier sud de la Grande Rocheuse, une antécime sur l’arête ouest de l’Aiguille Verte. Nous traversons la face. « C’est ce que l’on appelle un rappel douteux » dit Simon d’un ton rassurant tandis qu’il descend sous moi. À notre gauche, le couloir Whymper, la voie suivie par l’alpiniste anglais Edward Whymper en 1865 lors de la première ascension de l’Aiguille Verte. Pendant plus d’un siècle, ce couloir fut une célèbre montée de neige. Désormais, l’été, il n’y a plus de neige dans le couloir. Sans neige, le Whymper est mortel, ratissé par les éboulements. L’ascension s’y fait généralement au printemps, en partant du refuge à minuit. « C’est pourquoi nous prenons cet embranchement, dit Elías. Cela va nous protéger des chutes de pierres qui tombent très souvent là-bas ».
Je l’interroge : « combien de cavités trouve-t-on ici ? « Il y en une là-haut, et une autre au sommet où j’ai trouvé un quartz morion ainsi qu’un fluorite rouge », me répond-il. « Et puis il a la cavité aux fluorites rouges vers laquelle nous nous dirigeons ». Pour les sections raides, nous sommes encordés. À environ 4000m d’altitude, à six heures du refuge, nous arrivons sur un balcon couvert de neige. La crête sommitale est juste au-dessus de nous. Le guide met en place un rappel incroyable en diagonale. Après lui, je descends dans le vide avant de pénétrer dans un ravin sans soleil. Deux autres rappels s’en suivent.

La cavité est à mi-hauteur de la paroi. C’est une fissure horizontale d’environ vingt centimètres de large avec des cristaux gris et noir argentés incrustés dans la partie supérieure ; leurs pointes dépassent du rocher de plusieurs centimètres. Comme pour les autres cavités, je n’aurais pas été capable d’identifier à distance le lieu précis. Nous sommes maintenant à 3900 mètres d’altitude. Contrairement à la cavité située au-dessus du glacier de l’Argentière, où nous étions attachés et avions de la place, ici Simon et moi sommes suspendus dans nos baudriers. Un autre éperon de granite rougeâtre s’élève à notre droite et en-dessous, des rochers enneigés tombent à 500 m du glacier. L’effort fourni pour atteindre ce site est justifié par le trésor potentiel qui s’y trouve : un fluorite rouge que Simon a mentionné, un cristal aussi précieux que celui vendu 250 000 euros par Christophe Péray. Suspendu, mon baudrier me cisaille les cuisses. Pendant 90 minutes, Simon récolte des cristaux et ne retient que les spécimens les plus intéressants. Les autres sont impitoyablement rejetés.
Mon guide a trouvé du quartz fumé recouvert de fluorite rouge, ce qui ajoute une valeur non-négligeable au cristal. À la fin de l’expédition, il estime la valeur globale de ses prises à 2000 euros. Mais les plus grosses pièces sont fracturées. Aucun miracle aujourd’hui. Maintenant, il nous faut redescendre. La descente est difficile. Au moment d’arriver au glacier, mes gants partent en lambeaux. Au refuge, je m’endors presque dans mon assiette. Nous avons passés environ treize heures dehors et avons gravi plus de 1200 mètres d’altitude, dont le tiers sur terrain technique !
Le lendemain, nouveau départ avec Simon. Sous les échelles de Talèfre, je glisse dans un pierrier. Mon pantalon se déchire et une grosse ecchymose apparait sur ma jambe. Tandis que je marche sur le glacier couvert de roches, je ressens une douleur intense dans le bras droit. Cassé ? Pour seule réponse, Simon sort sa « potion magique », des comprimés isotoniques pour « fortifier l’eau de fonte », et il bricole vite fait une écharpe avec ma doudoune. Visiblement, il en a vu d’autres. Direction Montenvers où les touristes affluent pour visiter une grotte creusée dans le glacier. «Ils sont en adoration devant le dernier morceau de glace de la vallée … » commente tristement Elías.
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