Les blessures physiques, les professionnels de l’outdoor sont formés pour les gérer. Mais qu'en est-il du traumatisme psychologique quand on a vu périr un proche sous une avalanche, dans une chute en montagne, ou une noyade en eau vive ? Ça, c’est le job de Kate Baecher, psychologue et alpiniste australienne qui a mis au point un programme de formation spécifique destiné aux guides et aux athlètes. Son idée : leur fournir une « boite à outils » pour gérer la détresse mentale extrême éprouvée en situations extrêmes, loin de toute aide.
Pour Kate Baecher, tout a commencé lors d’une sortie en montagne qui a tourné au drame. Il y a quelques années, l’Australienne et son groupe d'alpinistes étaient guidés sur une dangereuse traversée en Europe, lorsqu'un alpiniste du groupe qui les précédait a fait une chute de plusieurs centaines de mètres. Il n’en réchappa pas. Kate Baecher, psychologue basée à Sydney, ex militaire et alpiniste passionnée, avait déjà eu l’occasion dans le passé de venir au secours de personnes en situation de stress intense. Elle a donc gardé son calme pendant qu'on procédé à la récupération du corps. Mais Chris, un alpiniste de son groupe, a commencé à montrer des signes de détresse. Sidéré par ce qu'il avait vu, il est resté sans voix, prostré, incapable de bouger. "Il semblait dissocié", se souvient Kate Baecher. Aidée du guide, elle a dû littéralement le soulever pour le remettre sur ses jambes qui ne le portaient plus et l’aider à gagner le campement tout proche. Arrivé là, il était secoué par les pleurs, incapable de s’apaiser. Panique, peur, anxiété, choc, détresse : « Il s’est effondré ", raconte Kate Baecher.
Les guides se sont concertés, ils n'étaient pas sûrs de ce qu'ils devaient faire. Mais une fois toute la cordée en sécurité, la psychologue a tenté de sortir Chris de son état de détresse. Assise à ses côtés, elle l'a encouragé à prendre de lentes et profondes respirations jusqu'à ce qu'il arrête de hoqueter pour respirer. Elle a commencé à lui parler du planning du jour suivant, histoire de l’aider à se focaliser sur quelque chose de concret. Elle resta à ses côtés, jusqu'à ce qu'il ait pris une décision : il allait redescendre au matin et ne continuerait pas jusqu'au sommet. Elle le revit quelques jours plus tard, à son retour dans la vallée : il était toujours bouleversé par ce qu’il avait vécu en montagne.
Kate Baecher réalisa alors que, sur le terrain, pas plus les guides que les athlètes ne semblaient savoir quoi faire en cas de troubles psychologiques graves. C’est pour combler cette lacune qu’elle a commencé à réfléchir à une formation qui pourrait les aider.

Stress et manque de sommeil
En plein air, si une urgence psychologique peut sembler moins urgente qu’un problème physique, les conséquences peuvent être tout aussi dévastatrices, explique Kate Baecher. Face à une grosse vague, un rapide de classe V ou une falaise très exposée, une anxiété écrasante ou une crise de panique peuvent mettre des vies en danger. Lors d'une expédition, un aventurier en proie à la détresse mentale peut ainsi s’avérer incapable de fonctionner à pleine capacité, perdre toute concentration et prendre des décisions dangereuses si personne autour de lui n’a été formé pour lui venir en aide.
La nature même de certaines expéditions - où l’on peut être amené à rester dans un espace restreint pendant de longues périodes, dans des conditions de stress intense, souvent en manque de sommeil - peut entraîner une tension mentale. Sans compter les conditions météorologiques extrêmes, les catastrophes naturelles, les animaux venimeux ou, pire encore, la mort d'un membre de l'expédition, tout cela peut être difficile à gérer sur le plan émotionnel, surtout s'il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Mal gérées, ces émotions peuvent être lourdes de conséquences à long terme, explique la psychologue.
Tout le monde est potentiellement concerné, dit-elle, athlètes pros ou simples amateurs, « je vois ça tous les jours. Même les alpinistes et les guides les plus chevronnés peuvent craquer. Aussi le besoin d’informations sur la gestion de l'anxiété, la dépression, les idées suicidaires ou le syndrome post traumatique va-t-il croissant.
Or, explique, Kate Baecher - 37 ans, 1,80 m, athlète confirmée comptant à son actif l’ascension du sommet de l'Eiger et du Cervin - " Il y a des choses simples qui pourraient leur être utile dans les environnements isolés, en l’absence d’un psychologue sur place".
Une ex militaire, spécialiste des situations de crise
Forte de son expérience dans l'armée australienne - dix ans en tant que capitaine – elle a créé des techniques et des protocoles pour enseigner les premiers secours psychologiques aux personnes qui travaillent ou pratiquent des activités outdoor. En 2016, alors qu'elle était encore en service actif, elle a obtenu un doctorat en psychologie et étudié l'impact des blessures physiques sur la santé mentale. Depuis lors, elle est intervenue comme consultante auprès d'athlètes élite, de chefs d'entreprise et des forces spéciales australiennes. Elle a également travaillé comme psychologue militaire en Afghanistan et au Timor-Oriental, tout en consacrant son temps libre à l'escalade et à la randonnée.
On l’a vue aussi exercer comme bénévole au Népal après un tremblement de terre et au Bangladesh lors de l’afflux de réfugiés Rohingya, à la suite de massacres en Birmanie. Sans parler de son rôle de psychologue dans des téléréalités, notamment émission britannique « I'm a Celebrity ... Get Me Out of Here », ("Je suis une célébrité, sortez-moi de là", adaptée en France, ndlr)
Selon elle, il existe certaines similitudes entre les expéditions en milieu sauvage et les opérations militaires ; notamment la nécessité de se cloisonner émotionnellement lorsqu'on est exposé à des circonstances difficiles. Les guides et les athlètes de sport outdoor sont également vulnérables à la dépression et au SSPT, a-t-elle noté. Soit immédiatement après une expérience éprouvante, soit plus tard s'ils ne digèrent pas ces émotions. "Soit ils craquent, soit ils mettent un pansement sur un pansement sur un pansement, ce qui peut entraîner des problèmes psychologiques à long terme et affecter leur vie professionnelle, familiale et plus largement toute leur vie sociale » explique-t-elle.


Très haute altitude et confusion mentale
Pour les alpinistes, passer du temps en haute altitude peut également mettre à rude épreuve leur santé psychologique. De nombreuses études ont montré que la diminution du niveau d'oxygène dans ces zones peut augmenter le risque de dépression, d'anxiété et de confusion. Une étude, réalisée par des chercheurs britanniques, a fait état d'hallucinations chez 32 % des alpinistes ayant évolué à plus de 7500 m. Par ailleurs, une étude suisse a mis en évidence que sept des huit alpinistes de classe mondiale qui avaient grimpé à plus de 8500 m sans supplément d'oxygène ont fait état d'hallucinations.
Il est bien connu que le grimpeur Malcolm Bass a souffert d'hallucinations lorsqu’il a ouvert une voie particulièrement difficile sur le Mount Hunter (4441 m) en Alaska en 2001. Le Britannique, lui-même psychologue clinique, raconte qu’il a vu les rochers changer de forme. Lui et son compagnon de cordée, Paul Figg, n'avaient pas dormi depuis 30 heures. Malcom Bass se souvient qu'en regardant la cime de la montagne, il voyait des serres s'approcher de lui, comme si le Mont Hunter était un oiseau de proie et qu'il voulait les dévorer. Il a essayé d'expliquer ce qu'il voyait à Paul Figg, qu'il avait commencé à appeler Julian, son partenaire lors d’une ascension précédente. Comme il était conscient que les hallucinations se produisent lorsqu'on est stressé, épuisé et isolé dans des environnements extrêmes, il a réussi à sortir de sa confusion et à trouver un endroit sûr pour se reposer, mais de mauvais choix à ce moment-là auraient pu mettre sa vie en danger. "Dans ces situations-là", explique Malcom Bass, « vous avez autant de chances de vous paniquer les uns les autres vers la panique, que de vous sauver les uns les autres", dit Bass. "Il n'y a plus de limites ».
Une échelle de risques
Fondée sur la neuroscience de la peur et sur sa propre expertise en matière de psychologie pratiquée en environnement extrême, la méthode de Kat Baecher repose notamment sur un système de codes couleurs pour évaluer la détresse. A savoir quatre catégories allant du vert (OK pour rester sur place) au jaune (rester sur place, rester calme) à l'orange (rester en sécurité, au calme, envisager l'évacuation) au rouge (évacuer). Appelé le modèle ACCE (acronyme des terme anglais pour « évaluer, communiquer, rester calme, évaluer pour évacuer », ndlr), son approche comprend également des techniques pour favoriser un retour au calme, comme la respiration profonde et l'élaboration de plans concrets. Elle l’a élaborée en relation avec "Backpacker Medics", une organisation envoyant du personnel médical des en mission humanitaire dans le monde entier. En août 2018, « Survive First Aid », son programme, voyait enfin le jour et proposait ses premiers stages de trois et cinq jours sur les premiers secours en milieu sauvage.
Par un après-midi ensoleillé mais frais de juillet dernier, notre journaliste, Emily Sohn, a participé à l'une de ces sessions de formation avec un groupe de guides nature australiens. « Nous en sommes à notre troisième jour de cours de premiers secours en milieu sauvage "Survive", et notre groupe s'est déjà entraîné à placer des attelles, panser des morsures de serpent et à immobiliser des jambes cassées. Il est temps maintenant de passer au volet psychologique. Il comprend une vidéo enregistrée par un alpiniste en avril 2015 lors d'une avalanche dévastatrice déclenchée par un tremblement de terre sur le mont Everest, qui a fait au moins 19 morts, environ 70 blessés et de nombreux alpinistes bloqués dans des camps plus élevés. » raconte Emily Sohn.


Jeu de rôle au camp de base
La vidéo commence par le son d'un alpiniste allemand disant "La terre tremble" alors qu'il parcourt le camp de base du regard. Quelqu'un dans le fond rit nerveusement. Soudain, les gens s'enfuient de la montagne, et il comprend alors pourquoi : une avalanche massive se dirige vers lui. Il plonge derrière sa tente avec un autre alpiniste alors qu'un raz-de-marée de neige les engloutit. "Putain, putain, putain, putain", dit-il, encore et encore, jusqu'à ce que, quelques instants plus tard, le pire soit passé. Il se tient debout, il n'est pas être blessé physiquement. Mais il n'a pas l'air d'aller bien. Sa respiration est rapide. Sa panique est palpable.
Après la fin de la vidéo, un jeu de rôle commence dans lequel les élèves imaginent qu'ils sont à une journée de marche du camp de base lorsque l'avalanche frappe, et ils décident d'aller apporter leur aide. Postée dans un coin de la salle, Kate Baecher observe les élèves alors que Joe Knight, un instructeur, lit le scénario fictif de l'exercice. "Quand vous arrivez, vous voyez trois personnes qui vont bien physiquement mais qui sont très angoissées", raconte ce médecin australien de 38 ans, instructeur de plongée en apnée et ancien formateur en survie en mer. « Le grimpeur allemand, appelé Hans dans l'exercice, tient l'une de ses chaussures à la main et sanglote de façon incontrôlée. Ses camarades sont assis à côté de lui, en détresse, mais pas autant que Hans", poursuit Knight. "Hans vous remarque immédiatement, vous regarde dans les yeux et vous demande de l'aide."
Debout devant un tableau blanc, Kate Baecher se lance dans une explication de ce qui se passe dans le cerveau humain lorsque la panique et l'anxiété frappent. "Je vais devenir psychopathe pendant un moment", dit-elle.
Le cerveau reptilien prend l'ascendant
"Lorsque quelqu'un se sent en danger", poursuit-t-elle, "le système nerveux sympathique se met en marche, provoquant une respiration accélérée, une pression sanguine plus élevée, une vision plus étroite, et une cascade d'autres réactions physiques connues collectivement sous le nom de réaction de combat ou de fuite. Il s'agit d'un mécanisme de survie évolutif contrôlé par le système limbique, souvent appelé cerveau reptilien parce qu'il prend le pas sur la pensée supérieure et invoque des émotions primaires qui dépassent la raison.
Votre cerveau commence à s'emballer et à dire : 'Quelque chose ne va pas, quelque chose ne va pas'. Et vous êtes encore plus paniqué. Vous commencez à respirer plus vite. Et tout ce cycle continue encore et encore ", dit-elle. Il y a plusieurs façons spectaculaires de court-circuiter cette boucle de rétroaction négative. On peut gifler la personne paniquée, la maintenir bien serrée et appliquer une main sur sa bouche pour ralentir sa respiration et arrêter le cycle de privation d'oxygène qui peut se produire en cas d'hyperventilation et qui perpétue la panique. Aucune de ces techniques n'est appropriée pour un guide traitant avec un client.
Au lieu de cela, le modèle ACCE de Baecher, avec son code de couleurs, offre des alternatives pour ancrer quelqu'un dans le moment et rétablir le calme, y compris une technique qui met tout le monde dans la classe de Sydney dans une séance de pleine conscience : "demander à un partenaire de nommer quatre choses qu'il peut voir, entendre et sentir, puis trois autres de chaque, puis deux, puis une".

L'intuition ne suffit pas
Les procédures de Kate Baecher sont simples et peuvent tenir dans un manuel de poche, mais ses instructions peuvent permettre d'évaluer la situation d'un individu ou d'un groupe en difficulté. La psychologue espère qu'elles aideront les guides, alpinistes et autres aventuriers à surmonter leur malaise face à une situation de détresse psychologique car « la plupart des gens ont peur de faire quelque chose de mal et d'aggraver la situation. »
À la fin de la session, Kate Knight informe le groupe que Hans va beaucoup mieux. Les exercices ont été efficaces. Maintenant, selon les évaluations du groupe, il se situe entre les zones verte et jaune. Il n'est plus en état d'urgence, et ils peuvent l'aider à quitter la montagne. Sans leur intervention, le résultat aurait sans doute été très différent : Hans aurait pu enlever sa chaussure et s’exposer aux engelures. Être trop paniqué pour prendre des décisions rapides et intelligentes face à un environnement qui évolue rapidement. Ou se retrouver exposé à un traumatisme à long terme.
« De nombreux guides s'en sortent grâce à leur intuition et à leurs compétences naturelles pour calmer les clients dans des situations difficiles », explique Kate Baecher « Souvent, avec succès. Mais on peut facilement passer à côté de signes de détresse ou même aggraver les choses, en déterrant un traumatisme tout en manquant d'outils pour aider à le traiter. Contrairement à un os cassé, qui est traité à peu près de la même manière à chaque fois, les blessures psychologiques sont plus nuancées, et l'intuition peut égarer des guides bien intentionnés. Or le risque que cela tourne mal est vraiment très important", poursuit-elle.
"Le modèle ACCE donne aux gens des paramètres et une structure. L'objectif, c’est de leur donner les moyens d’assurer les premiers secours. A l’issue de nos formations, les intervenants sont à même de dire sereinement : « Nous allons vous porter secours et vous mettre en sécurité. C'est un confort autant qu'autre chose, et nous nous assurons qu'ils le font bien".
Prostré, le client ne bougeait plus
Kate Baecher n'est pas la seule à s’aventurer dans ce domaine de la psychologie. Aux Etats-Unis, en Colombie-Britannique, Donetta Faye Cooper, conseillère clinique et ex directrice de l'Alliance des guides de kayak de mer, est arrivée en 2016 aux mêmes conclusions qu’elle lors d’un cours de premiers secours en milieu sauvage. Elle a alors remarqué que la santé mentale n’était pratiquement pas traitée dans les exercices pratiques et que le manuel disait essentiellement que « si quelqu'un fait une tentative de suicide lors d'une expédition, vous devez l'évacuer d'urgence", raconte-t-elle. "Cool … c'est un bon début. Mais encore ?".
La guide raconte que chaque semaine, elle a affaire à au moins un cas de personne souffrant d'anxiété ou d'un traumatisme dans sa vie de famille qui refait surface lors d'une sortie en pleine nature. Elle se souvient, par exemple, d’avoir trouvé l’un de ses clients assis sur un rondin, tête baissée, répondant à peine à ses questions et, comme elle l'a vite appris, songeant au suicide. Le groupe était censé monter dans des canoës pour une longue journée sur l’eau, mais la situation exigeait un plan différent. Donetta Faye Cooper, qui avait suivi une formation sur l'intervention en cas de suicide pour un travail bénévole sur une ligne d'urgence, a donc modifié l'itinéraire afin de se laisser le temps d'avoir une conversation avec son client et d'établir une évaluation approfondie. Avec le consentement du client, elle a utilisé un téléphone satellite pour contacter le psychiatre de la personne, qui leur a proposé de l'aide et fourni des indications sur le traitement médicamenteux à appliquer dans cette situation. Sur la base de l'évaluation collaborative, la guide a organisé une évacuation le lendemain afin que le client puisse être mieux soutenu. Il se trouve qu’une des amies de Donetta s’était suicidée cette année-là, elle était donc particulièrement sensible à ces troubles. Elle avait donc su quoi faire, mais elle s’est dit : "Et si je n'avais pas suivi cette formation sur l'intervention en cas de suicide ? "Cela aurait été autrement plus difficile pour moi."
Une vraie soif d'infos sur le sujet
Par la suite, Donetta Faye Cooper a mis en place « Mental Health Wilderness First Aid », un atelier proposé pour la première fois en Colombie britannique (USA) en 2018. Depuis, elle a organisé pas moins de 15 stages intégrant des techniques de régulation émotionnelle, incluant notamment sa propre échelle de décision. Elle s'est d'abord concentrée sur l'anxiété, avant de rapidement s'étendre à la dépression, aux traumatismes et aux troubles de l'humeur. Elle travaille également à un livre sur les premiers secours en matière de santé mentale dans la nature. "Il y a une vraie soif d’information sur le sujet ", explique-t-elle. "Mes étudiants avouent qu'ils auraient aimé avoir ce genre de formation plus tôt. Et bien souvent, ils s’étonnent que rien de tel n’ait été fait avant."
La santé mentale dans l’outdoor fait également son chemin dans la culture des guides, explique Brenton Reagan, guide principal et directeur du marketing chez Exum Guides dans le Wyoming. Son agence utilise ainsi un programme appelé « Brain Gyms » pour enseigner aux guides des techniques de respiration et des gestes pour calmer l'anxiété. Lui aussi constate qu'il a affaire à des clients anxieux presque chaque fois qu'il est sur le terrain. "Parler de ses émotions, peurs, ou problèmes dans de grands groupes s'est beaucoup développé", explique le guide, sur le terrain depuis 20 ans.
Le témoignage de Conrad Anker
Ce qui aide aussi, c’est que de grands noms de l’outdoor exposent aujourd’hui leurs difficultés en public. On pense notamment à l'alpiniste américain Cory Richards, qui a parlé ouvertement du syndrome post traumatique et de l'alcoolisme qu'il a endurés après avoir survécu à une avalanche lors de la descente du Gasherbrum II en 2011. Conrad Anker, alpiniste chevronné qui a perdu de nombreux amis en montagne, se réjouit de cette évolution. "Les proches compagnons d'escalade ont toujours été prêts à se parler", dit-il, "mais les échanges sont plus fréquents qu'avant, peut-être à cause des médias sociaux ou parce que plus de gens grimpent. Il y a trente ans, c'était, juste : ces mecs (les alpinistes, ndlr) sont des durs, ils montent là-haut, point barre », dit-il.
De son côté, après avoir vécu une série de tragédies, l'alpiniste Madaleine Sorkin s'est associée à l'American Alpine Club pour lancer le « Climbing Grief Fund », un site sur la santé mentale destiné aux alpinistes et autres athlètes touchés par les pertes vécues en montagne.
La sensibilisation à la santé mentale s’étend aussi au monde étudiant. À Dartmouth, par exemple, les responsables des excursions des étudiants en milieu sauvage reçoivent une formation sur des sujets liés à la santé mentale avant les randonnées de groupe avec bivouac. Et pour les aventuriers solitaires, une nouvelle application appelée « Drift », conçue par des scientifiques britanniques, aide les utilisateurs à gérer leur état psychologique lorsqu'ils sont hors réseau.
Une appli pour gérer son stress
L’Américain Seth Collings Hawkins, médecin urgentiste en Caroline du Nord, rédacteur en chef du magazine "Wilderness Medicine" de la Wilderness Medical Society et éditeur du manuel « Wilderness EMS », affirme que le domaine de la médecine d'urgence en milieu sauvage connaît une révolution en matière de santé mentale. Laura McGladrey - infirmière praticienne en médecine familiale et psychiatrique à la « Clinique de recherche et de traitement des traumatismes liés au stress » de l'Université du Colorado et instructrice au "Wilderness Medicine Institute" de la NOLS - a ainsi contribué à la création de « Responder Alliance ». Une organisation qui fournit des ressources, des formations et des enseignements aux alpinistes, aux organisations de protection de la nature, aux pompiers et à d'autres groupes sur les risques sanitaires à long terme de l'exposition à des situations de stress intense. Son agenda est rempli de conférences et de séminaires.
"Il s'agit d'une refonte radicale de la manière dont nous abordons les personnes en situation difficile dans la nature", déclare Seth Collings Hawkins. "Je suis presque certain que ce sera complètement banal dans dix ans, mais pour l'instant, cette approche est à la pointe du progrès".
De son côté, Kate Baecher prépare actuellement un cours d'une journée entière afin d’aborder un éventail de sujets plus large encore. Notamment l'automutilation, les pensées suicidaires et les techniques d'autogestion de la santé en milieu sauvage. Elle semble être en bonne voie pour atteindre son objectif final : aider les guides et les éducateurs à prendre les bonnes décisions lorsque la détresse psychologique se manifeste en pleine nature. Compte tenu de la prise de conscience croissante dans le milieu outdoor, elle est convaincue que son approche sera adoptée par tous. "C’est le bon timing », dit-elle. Nul doute que les effets secondaires de la pandémie de Covid-19, notamment le confinement et la perte de contacts sociaux, lui donneront raison.
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