S'abonner Se connecter
Outside
Outside : aventure training voyage culture
  • Aventure
  • Santé
  • Voyage
  • Société
  • Équipement
  • Films
  • Podcasts

Tout Outside, en accès illimité

Enquêtes, récits, reportages - sans publicité

✔︎ 30 jours gratuits
✔︎ puis 6,90€/mois ou 69€/an
✔︎ Annulable à tout moment

S'ABONNER

Tout Outside, en accès illimité

Enquêtes, récits, reportages - sans publicité

✔︎ 30 jours gratuits
✔︎ puis 6,90€/mois ou 69€/an
✔︎ Annulable à tout moment

S'ABONNER
Portrait Reinhold Messner
  • Société
  • Culture

Reinhold Messner : « Je suis sans regrets, et capable d’affronter une mort prochaine »

  • 18 mars 2025
  • 9 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

A 80 ans, l’illustre alpiniste italien de langue allemande, l’homme qui, le premier a gravi sans oxygène les 14 sommets de plus de 8 000 mètres, l’aventurier de l’Antarctique et du désert de Gobi, l’ex député européen écolo, le créateur de six musées dédiés à la montagne est toujours aussi prolifique. Aux deux douzaines de livres qu’il a déjà écrits sur les sujets les plus variés, de l’alpinisme à l’environnement en passant par le mythe du yéti, il vient encore d'en ajouter un autre : « Par vents contraires, de l’art de progresser dans l’adversité » , à paraître le 19 mars chez Glénat. Pas vraiment un guide de développement personnel, non, le titre est trompeur. Plutôt une ultime mise au point sur toutes les polémiques que ses entreprises ont générées au fil de sa longue vie. Loin d'un tardif règlement de compte - il a dépassé ça - Messner fait la paix avec lui-même avant le grand saut, nous explique-t-il dans l'interview qu’il a accordée à Outside.

On croyait tout savoir de Messner. Il a fait plus de unes dans la presse que tous les alpinistes contemporains, tapissé les rayons des librairies de ses innombrables ouvrages traduits dans des dizaines de langues. Rempli des salles de conférences et des salles de cinéma dans le monde entier, et attiré des milliers de visiteurs dans l’un des six musées qu’il a consacrés à la montagne dans son cher Tyrol du sud ; région qu’il promeut depuis des lustres sans toujours y avoir fait l’unanimité. Du haut de ses 80 ans, dont 70 ans d'alpinisme et d'aventure, se plaît il à rappeler, la légende, l’icône de l’alpinisme, titres qu’il ne revendique pas - « ce n’est pas moi ! », nous dit-il – continue d'être un référent, qu’on l’interroge sur les expéditions commerciales dans l’Himalaya, le surtourisme, ou l’avenir de la planète. 

Sa dernière autobiographie (il en compte déjà deux), à paraître le 19 mars chez Glénat, revient une fois de plus sur son enfance, et tant de sujets maintes fois abordés. A commencer par le drame de la mort de son frère Günther sur le Nanga Parbat en 1970. Il avait 24 ans,  Reinhold 25 et lui seul en reviendra vivant. Certains l’en tiendront responsable. Ce sera l’une des polémiques les plus brûlantes, elle l’aura hanté pendant des décennies. Mais elle n’est pas la seule. Car, comprend-on au fil de cet ouvrage très dense, nourri de citations et de documents parfois un peu indigestes, ce géant de l’alpinisme n’a pas gravi que des 8 000 mètres mais aussi surmonté d'innombrables controverses liées à ses exploits, comme à ses entreprises les plus diverses ou à sa vie personnelle. Mais il s’en sort bien. Car si, au cours de notre entretien, on sent parfois la fatigue, sa voix est ferme et son esprit clair. On est loin de ses légendaires coups d'éclat qui ne lui ont pas valu que des amis, l’homme est lucide et semble enfin apaisé.  

Reinhold Messner dans sa jeunesse.
Reinhold Messner dans sa jeunesse. (Archive Reinhold Messner)

24 de vos livres sont traduits à ce jour en français, un record pour un alpiniste. Parmi eux, déjà quelques ouvrages biographiques, pourquoi revenir aujourd’hui sur les grandes étapes de votre vie ?

En marge de tous les autres livres sur ma vision de la montagne, j’écris une biographie tous les dix ans environ. La première remonte à 1979, je crois, la deuxième une décennie plus tard. C’est donc la troisième. Ce n’est pas pour autant que j’ai un regard figé sur le passé, sur ce que j’ai fait hier. J’essaye de rester dans l’action, dans le moment. Et de faire avancer les choses. Mais ces biographies sont nécessaires, car ma vie n’a cessé de changer, je me suis réinventé tous les dix ans. De 15 à 25 ans, j’ai accumulé les premières. Et puis il y a eu la tragédie du Nanga Parbat. J’y ai perdu mon frère, mais aussi des doigts de pieds. Mon habilité en escalade n’était plus la même. Ca a été un tournant. Je ne pouvais plus être l’alpiniste que j’étais, toujours « à la limite ». Après mes 14 x 8 000 m, j’ai compris que je pouvais plus que me répéter. Je n’allais plus rien inventer. J’avais déjà tant de premières, dont la première ascension de l’Everest sans oxygène.(…) 

Alors pendant une quinzaine d'années, j’ai fait des expéditions, sur les sommets, en Amérique du sud, Asie, Afrique, dans le monde entier. C’était une période formidable, mais pas meilleure que celle de l’alpinisme. Je suis devenu un aventurier. J’ai parcouru l’Antarctique, le désert. C’était une approche totalement nouvelle. Dans ces expéditions-là, les populations locales sont capitales. Je ne suis pas un scientifique, mais j’ai soif de connaissances, de voir au-delà de l’horizon. De comprendre quelle est la relation entre l’être humain et les hautes montagnes, les grands déserts, les immenses zones sauvages. Tout cela, par la suite, je l’ai concentré dans mon musée. Au final, c’est comme six ou sept vies… ! Et c’est bien assez. Car il fallait financer tout ça, sans aucune subvention. Mon musée à lui seul a englouti plusieurs millions.

Messner au camp de base de l'Everest, 1978.
Messner au camp de base de l'Everest, 1978. (Archive Reinhold Messner)

Quel est donc le point central de ce qu’on pourrait appeler un troisième volet biographique ?

Cette fois, j’aborde pour la dernière fois toutes les controverses auxquelles j’ai dû faire face dans ma vie. Beaucoup de gens pensent que devenir la personne que je suis aujourd’hui a été facile pour moi. Mais ça a été très difficile et ce, depuis l’école. Reste que maintenant, je ne me querelle plus. Ce que les autres pensent de moi n’a plus d'importance. Dans ce livre, je montre que toutes les activités qui ont été couronnées de succès m’ont aussi apporté un lot de critiques. Que ce soit mon ascension de l’Everest sans oxygène : les médecins disaient que c’était impossible. Ou encore ma responsabilité dans le drame du Nanga Parbat, encore discutée par certains. Mais je ne réponds plus à tout cela. J’ai réglé mes comptes sur ce point avec le président du Club Alpin Allemand il y a quelques semaines. Je ne suis plus en conflit avec personne. C’est important, car j’aimerais être en paix avec tout le monde. Et ne plus avoir à me défendre. 

Messner au sommet de l'Everest, 1978.
Messner au sommet de l'Everest, 1978. (Archive Reinhold Messner)

A lire votre dernier livre, on a pourtant le sentiment que vous êtes encore sensible aux critiques

C’était vrai il y a cinq ans, mais plus maintenant. Là, j’essaye de vivre bien mes dernières années, Je vois toujours très bien ce qui se passe, mais je ne suis pas ce qui se passe. Je me concentre désormais sur mes conférences et sur mes livres. J’ai beaucoup écrit, parce que beaucoup de sujets s’imposaient à moi. Aujourd’hui, ce qui est important dans l’aventure, c’est le storytelling. Si l’alpinisme est devenu une activité - ce n’est pas un sport ! - qui a pris tellement d'importance, c’est parce qu’il a un énorme pouvoir de storytelling. Prenez par exemple, Lionel Terray, c’est un alpiniste très important car il a laissé un livre majeur : « Les conquérants de l’inutile ».

En termes de storytelling, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ces dix dernières années ? 

L’ascension de la face nord du Jannu [7709 m, le 13 octobre 2023, par les Américains Jackson Marvell, Alan Rousseau, and Matt Cornell, ndlr]. C’est sans doute une des ascensions les plus importantes. Mais ce qu’a fait Honnold sur El Capitan est aussi un événement majeur. C’était à la limite de ce qui était possible. Beaucoup de gens l’ont critiqué, parce que c’était très risqué, mais moi, je ne critique personne. Je constate ce qui s’est passé.
Aujourd’hui, j’accepte le fait que je suis un storyteller partageant son expérience avec un public large qui n’aurait pas pu vivre ça, faute des moyens financiers, d’expérience ou de temps. J’ai eu la chance de pouvoir faire ces expéditions, j’ai accompli tous mes rêves, car toute expérience repose sur un rêve.

Reinhold Messner, Gasherbrum II, 1982.
Gasherbrum II, 1982. (Archive Reinhold Messner)

« Par vents contraires » sera-t-il votre dernier livre ?

Non, il est possible que j’en écrive d'autres. Je n’ai aucune contrainte. Et en ce moment, je travaille sur un livre avec ma femme, Diane, mais qui n’a rien à voir avec ma dernière biographie.
Mon combat aujourd’hui, c’est l’écologie. Mais dans une vision large, pas limitée à la fonte des glaciers. C’est plus compliqué que ça. Le climat change pour de nombreuses raisons. Depuis des millénaires, il n’a cessé de changer. Et il va continuer. Après 80 ans de vie et 70 ans d'alpinisme, j’ai une claire perception de ce que représentent le silence, l’infinité, le respect de la nature. La nature ne fait jamais d'erreur. C’est l’être humain qui fait des erreurs.

Impliqué de longue date au niveau environnemental, vous avez même siégé à Bruxelles en tant que député européen sur la liste Verts/alliance libre européenne, groupe présidé par Daniel Cohn-Bendit, quel est votre regard sur la situation politique actuelle ?

Je suis Italien, mais je suis la politique allemande de près, j’ai beaucoup d'activités dans ce pays. J’ai en effet été élu au Parlement européen, aussi ai-je un certain regard sur la politique. Nous allons voir sur quoi la situation actuelle va déboucher. Le jeu est entre les trois grands pouvoir, la Chine, la Russie et les Etats-Unis. Si, nous, les Européens ne restons pas unis et forts, nous serons hors-jeu. Le monde sera définitivement différent à la fin du mandat de quatre ans de Trump. Il pourrait changer complètement le monde. Il y a un risque de guerre, mais je ne crois pas que cela arrivera. Je pense que l’Europe n’a pas la puissance nécessaire, car il y a encore des discussions entre les Etats. Je pense à la Hongrie avec Orbán, ou à l’Autriche où l'on voit monter en puissance l’extrême droite. Mais tous les Etats européens doivent faire front commun pour défendre la démocratie, parce que Trump nous montre qu’il ne sait pas ce que c’est que la démocratie. C’est l’homme qui a encouragé l’attaque du parlement. Nous devons défendre la démocratie et nos valeurs. La démocratie américaine est la plus ancienne au monde, mais avec Musk et Trump, les Etats-Unis sont en train de virer au fascisme. Je suis trop vieux pour avoir peur, mais je pense aux jeunes générations qui doivent rester unis et rester fidèles aux vieilles valeurs européennes. Je suis heureux de faire partie des vieux Européens. 

Diane et Reinhold Messner
Diane et Reinhold Messner (Archive Reinhold Messner)

Depuis des décennies vous êtes connu pour vos prises de position très fermes. Qu’est-ce qui vous met encore en colère aujourd’hui ?

Rien, je ne suis plus en colère. Mais je continue de dire clairement ce que je pense. Et je respecte tous les points de vue. On m’appelle encore pour savoir ce que je pense des gens qui font les 8 000 m sous oxygène, par exemple. Moi, ce n’est pas ce que je faisais. J’étais un aventurier. Les gens aujourd’hui paient une agence de tourisme pour faire une ascension. OK, ce sont des touristes. Moi, je ne suis pas un touriste !

Comment aborder l’âge quand on a tout vécu, ou presque…

J’ai 80 ans, et j’accepte le fait de vieillir, mais ce n’est pas facile. Surtout pour moi qui ai été habitué à réaliser tout ce dont je rêvais. Maintenant, c’est fini. Il y a beaucoup de choses que je ne peux plus faire. J’ai perdu de la force, de la capacité de concentration, de la mémoire aussi, comme tous les vieux. Et j’ai le sentiment que ce processus s’accélère de plus en plus chaque jour. J’ai conscience de cette avancée dans l’âge depuis une dizaine d'années. Surtout en voyant les jeunes hommes et les jeunes femmes dans les rues. J’ai alors compris que ça allait m’arriver à moi aussi. Et maintenant, je compose avec l’âge. Plutôt assez bien. Mais c’est relativement facile pour moi, car j’ai une jeune épouse qui m’aide, qui s’occupe de moi. Je conduis encore, mais sur de longues distances, je préfère lui laisser le volant. Vieillir, j’ai appris au cours de ma vie que cela faisait partie de la vie. Et je ne regrette en aucune façon que l’échéance approche un peu plus chaque jour pour moi. Ma vie actuelle me rend heureux, j’ai la chance de pouvoir rester créatif, de pouvoir m’exprimer, mais je suis aussi heureux de savoir que je vais mourir bientôt. Je le sais. On peut vivre plus, on le voit en Europe, mais je ne pense pas qu’atteindre les 90-95 ans soit une chance, si c’est vivre sans autonomie. Je vis donc là, aujourd’hui, et n’ai pas de regrets. Je suis capable d'accepter l’idée d'une mort prochaine.

Messner Mountain Museen.
Messner Mountain Museen. (Huerlimann)

Qu’est-ce qu’il vous tient à cœur de boucler auparavant ?

J’espère que nous allons réussir à finir ce projet sur la durabilité dans les Dolomites. Je ne me projette pas sur les dix prochaines années. J’ai travaillé trente ans sur mon musée [le Messner Mountain Museen, ndlr]. Je ne m’implique plus sur des durées pareilles. Tout dépendra de mon état de santé et de mes possibilités financières. Si je suis un homme riche ? Non, car j’ai tout perdu en donations et à cause de mon ex-femme. Je suis un homme pauvre. J’ai encore les moyens de vivre, mais tout mon capital a disparu.

Si vous aviez 24 ans aujourd’hui…

Je n’ai plus 24 ans. On ne peut pas revenir en arrière. Et je ne veux pas perdre de temps à penser à ce que je pourrais faire si…

Pour quoi aimeriez-vous qu’on se souvienne de vous ?

Aucun alpiniste n’a laissé autant de livres que moi. Tout le monde peut les étudier. Tout est dans mes livres !

Par vents contraires Reinhold Messner

Par vents contraires

Reinhold Messner. Glénat.

ACHETER

La suite est réservée aux abonnés

Déjà abonné ? Se connecter
Votre premier article est offert
LIRE GRATUITEMENT
ou
S'ABONNER
  • Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
  • Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
  • Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€

À lire aussi

Adrian et Richard Crane - Courir l’Himalaya
Sylvie Sanabria

« Courir l’Himalaya », où l’incroyable périple de deux frères, clochards célestes et précurseurs du fastpacking

Les rendez-vous de l'aventure 2026
La rédaction

Le Jura à l’heure de l’aventure : les pépites des Rendez-vous de Lons-le-Saunier

Jean-Christophe Lafaille
La rédaction

Jean-Christophe Lafaille ou l’ivresse de l’engagement : l’héritage d’un alpinisme sans compromis

La Voie de Gabriel Tallent
Sylvie Sanabria

« La voie », le roman d’une jeunesse tiraillée entre une routine capitaliste et le chaos d’une vie de dirtbag

Plus d'articles

Outside le magazine de l'outdoor

Outside entend ouvrir les pratiques et la culture outdoor au plus grand nombre et inspirer un mode de vie actif et sain. Il s’adresse à tous ceux qui aspirent à prendre un grand bol d’air frais au quotidien et à faire fonctionner leurs muscles comme leurs neurones avec une large couverture de l’actualité outdoor.

Newsletter

L’aventure au cœur de l’actualité. Chaque vendredi, les meilleurs articles d’Outside, directement dans votre boîte mail.

Liens

  • A propos d’Outside
  • Abonnements
  • Retour d'aventure
  • Mentions Légales
  • CGV
  • Politique de confidentialité
  • 1% for the Planet
  • Offres d’emploi
© Outside media 2026
Activer les notifications