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Alpiniste Mont-Blanc
  • Société

Réchauffement climatique, quel est l’avenir de l’alpinisme ? 4 guides répondent

  • 28 juillet 2022
  • 11 minutes

Coralie Havas Coralie Havas Passionnée d'escalade, de montagne et de culture outdoor au sens large, Coralie est journaliste pour Outside. Elle est basée à Uzès quand elle n'est pas sur la route à bord de son van.

Chutes de pierres, écroulements, effondrement de glaciers... Tandis que les pics de canicule se succèdent, la montagne s’effondre. Mais qu’en est-il de la situation sur le terrain, notamment pour les guides, aux premières loges des conséquences du réchauffement climatique ? Comment s’adaptent-ils ? Et quel impact ces changements ont-ils sur notre pratique de l'alpinisme, en amateur ou non. Un lot de questions que nous avons posées à quatre guides de haute montagne opérant sur des massifs différents, des Alpes aux Pyrénées : Didier Tiberghien, Seb Foissac, Eric Charamel et David Marret.

Les montagnes subissent de plein fouet l'impact du réchauffement climatique, accumulant les tristes records de température. En témoignent les pics de chaleur recensés en France et en Europe, notamment les 10,4 °C au sommet du Mont Blanc (4 809 m) le 18 juin 2022, soit environ quatre degrés de plus que le précédent record, établi en juin 2019 (6,8 °C). Ou encore, plus récemment, l’isotherme zéro degré proche des 5 000 mètres annoncé par Météo Suisse pendant la nuit de dimanche à lundi 25 juillet. Des valeurs « particulièrement rares au regard de la climatologie pour les mois de juin, juillet et août » note l’agence sur son site. Qu’en retenir ? Sur les sommets helvétiques, neige et glace sous 5 000 mètres d’altitude fondent. Certains itinéraires dédiés à la pratique de l’alpinisme sont désormais plus dangereux, notamment, la voie normale d’accès au mont Blanc, passant par le couloir du Goûter et le Cervin, mythique sommet Suisse culminant à 4 478 mètres. 

« Les changements climatiques ont entraîné une augmentation de la température de 2 °C dans les Alpes entre la fin du XIXe siècle et le début du XXIe siècle, avec une forte accélération du réchauffement depuis les années 1990 » explique Jacques Mourey, chercheur français au CIRM (Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Montagne) de l’université de Lausanne, dans son étude « Effets du changement climatique sur les hautes montagnes alpines : évolution des itinéraires d’alpinisme dans le massif du Mont-Blanc (Alpes occidentales) sur un demi-siècle », publiée en 2019, au sein de laquelle il a analysé l’évolution des « cent plus belles courses » du massif du Mont-Blanc, depuis la rédaction du livre éponyme de Gaston Rébuffat (1973) à nos jours. « Dans ce contexte (...), les environnements alpins élevés ont subi des changements majeurs. La superficie totale des glaciers alpins a diminué de moitié entre 1900 et 2012, tandis que les parois rocheuses ont connu une augmentation de la fréquence et du volume des chutes de pierre. Ces changements soulèvent la question de savoir quels pourraient être les effets sur les activités récréatives de montagne, et en particulier sur l’alpinisme. Ceux qui pratiquent la haute montagne pendant les mois d’été remarquent indéniablement d’importants changements dans l’environnement auxquels ils doivent s’adapter en modifiant leurs approches », explique le chercheur.

« Les guides de haute montagne français sont très sensibles aux impacts du changement climatique », poursuit-il dans sa thèse (« L’alpinisme à l’épreuve du changement climatique : Évolution géomorphologique des itinéraires, impacts sur la pratique estivale et outils d’aide à la décision dans le massif du Mont Blanc ») publiée en janvier 2022. S'appuyant sur des entretiens semi-directifs avec des guides, Jacques Mourey conclut ainsi : « 99 % d’entre eux (des interrogés, ndlr) sont contraints d’adapter leur pratique du métier à ces impacts à travers cinq stratégies principales : le changement de saisonnalité (43 % des répondants), le changement des activités pratiquées (34 %), porter plus d’attention et être plus réactifs aux conditions en haute montagne (31 %), le changement des lieux de pratique (30 %) et enfin le changement des techniques de progression (7 %). Tous les guides ne sont pas affectés de la même manière et n’ont pas les mêmes difficultés à s’adapter. Ceux qui font face au changement climatique avec le plus de facilité (50 % de la population) sont ceux qui diversifient leurs activités hors haute montagne. Aussi, le changement climatique est-il un facteur qui accentue l’évolution actuelle du métier de guide en France, où l’alpinisme tend à être relégué au second plan, au profit d’activités plus ludiques avec une prise de risques limitée ».

Face à ce constat général, nous avons voulu vérifier comment le réchauffement climatique impactait concrètement les professionnels de la montagne sur le terrain et comment il modifiait notre propre pratique. Nous sommes partis à la rencontre de quatre guides aux profils différents : Didier Tiberghien (co-directeur en charge de la commercialisation des activités de la Compagnie des Guides de Chamonix), Seb Foissac (guide dans les Ecrins), Eric Charamel (membre du comité directeur du syndicat des guides, basé en Vanoise) et enfin David Marret (guide dans les Pyrénées). Malgré des perspectives environnementales pouvant rapidement nous faire tomber dans l’eco-anxiété, lors de nos interviews, nous avons remarqué, de manière générale, que ces professionnels de la montagne demeuraient confiants. Ils sauront s’adapter aux conditions, c’est en cela que réside le coeur de leur métier, disent-ils.

Chamonix : Didier Tiberghien, changer la saisonnalité de la pratique

Didier Tiberghien
(Didier Tiberghien)

Co-directeur en charge de la commercialisation des activités de la Compagnie des Guides de Chamonix, et guide de haute montagne, basé à Chamonix. Aspirant guide en 2005.

Comme le démontrent les études scientifiques menées par Jacques Mourey, le massif du Mont-Blanc est principalement impacté par le réchauffement climatique. Il est d’ailleurs, à ce jour, toujours déconseillé de gravir le toit de l'Europe par sa voie normale passant par le couloir du Goûter, un passage clé culminant à plus 3 000 mètres d’altitude, sujet à d’importantes chutes de pierre. Face à ce constat, les Compagnies des Guides de Chamonix et de Saint-Gervais ont suspendu, depuis jeudi 14 juillet et jusqu’à nouvel ordre, cette ascension. Une décision qui n’est pas sans impact économique : « Ca fait partie du jeu ! On ne peut pas prendre de décisions sur la base d’un pacte financier mais sur des éléments de sécurité. Avant tout, le travail d’un guide est de ramener ses clients vivant », nous explique Didier Tiberghien.

Du côté de Chamonix, il remarque une « modification de la période d’ascension déjà en cours. Beaucoup de nos activités en haute montagne sont avancées au mois de juin. Historiquement, et ce il y a encore dix ans en arrière, la haute saison pour l’alpinisme était juillet/août. Aujourd’hui, en 2022, c’est devenu juin/juillet. Compte tenu des effets du réchauffement climatique, une adaptation basée sur l’évolution de la période fonctionne encore. Par contre, ce qui est certain, au vu des évolutions que l’on observe, c’est que dans cinq ans, ça ne va plus suffire. Inexorablement, la période même de la pratique de l’alpinisme va diminuer. C’est inévitable » déplore-t-il.

Seule solution : l’adaptation et la diversification. « Au final, le métier de guide sera exercé différemment. À Chamonix, on a encore beaucoup de guides mono-actifs, c’est-à-dire qui vivent à 100% de ça. Selon moi, l’avenir sera de ne plus exclusivement exercer cette profession à l’année. Les guides auront certainement un autre métier qui leur permettra de ne pas faire uniquement guide, puisque leur période d’exercice ne sera pas suffisamment grande pour pouvoir en vivre totalement ».

Ecrins : Seb Foissac, développer une activité en parallèle

Seb Foissac Guide de haute-montagne
Seb Foissac

Aspirant guide en 1998, basé dans les Ecrins.

D’après son expérience, le premier coup d’accélérateur du changement climatique date de 2003. « Dans les Ecrins, cette année (2022, ndlr) est l’une des pires que j’ai pu connaître, cumulant un hiver exceptionnellement sec avec très peu de précipitations, très peu de neige. Et d’entrée de jeu un printemps exceptionnellement chaud et une chaleur durable. Actuellement, l’iso 0°C (isotherme zéro degré, ndlr) monte super haut » précise Seb Foissac. Un réchauffement qui impacte les itinéraires en haute montagne. « Aujourd’hui, on évite des courses jusqu’alors considérées comme complètent débonnaires. Comme à la neige Cordier, où je ne vais plus. Quand j’ai débuté, on faisait des courses collectives là-bas, avec cinq clients. On arrivait de plein pied au col Emile Pic, c’était vraiment une pente douce. Aujourd’hui, soit on n’y va plus en raison des chutes de pierres, soit il faut grimper un peu à la montée et faire un rappel à la descente ». Autre conséquence : « les écoles de glace sont plus hautes. Par exemple, sur glacier Blanc, rien qu’à mon échelle, il faut marcher deux heures en plus pour y accéder ».

Outre la difficulté de l’itinéraire, Seb affirme prendre plus de risques en montagne. « Il y a beaucoup d’endroits où ça tombe, où c’est beaucoup plus dangereux, des écroulements, des pans entiers de montagne qui vont tomber, des glaciers qui vont lâcher, comme en Italie, des poches d’eau…. Et ce ne sont pas uniquement des chutes de pierre dues à un horaire - il fait chaud tout le temps. C’est plus difficile à anticiper. Toutefois, il y a des endroits où c’est presque un peu plus sûr. Quand la neige et les cailloux sont mêlés » contraste-t-il.

Face au changement climatique, il fait preuve d’adaptation, un des pré-requis nécessaires à sa profession : pratiquer la montagne en fonction des conditions. « Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas voir que ça change radicalement. Que l’on va dans le sens que l’on nous annonce, même si l’été dernier, pour les courses de neige, c’était plutôt très correct » ce qui n’est pas le cas cette année, la période idéale ayant été en mai/juin. « Au final, si l’on a une clientèle qui est ok pour pratiquer la montagne différemment (via des arêtes rocheuses par exemple, ndlr), il y a plein de choses à faire, en évitant de prendre les crampons, comme tout est sec. Mais ce n’est pas l’intégralité de la clientèle qui est prête à basculer vers le rocher. Dans l’imaginaire des gens, la montagne c’est marcher dans la neige, avec des crampons, sur des glaciers. On peut aussi faire de la via ferrata, du canyoning, ou encore mixer vélo et via ferrata, en se servant du vélo comme un moyen de locomotion. Faire une journée en partant de la vallée sans utiliser la voiture ».

En parallèle de son activité de guide, Seb a ouvert, depuis un an, un magasin de vélo, « un investissement d’argent et de temps afin d’avoir, à l’avenir, un revenu complémentaire ». Doté d'un brevet d’état « vélo tout terrain » depuis 1997, il propose des encadrements en mountain bike. « Je ne veux pas arrêter (le métier de guide, ndlr) maintenant mais disons que j’essaie d’avoir un coup d’avance. Que je le veuille ou non, je vais être obligé de ralentir. Le montagne change, les fins d’été sont moins ludiques, du fait qu’il y ait moins de neige - c’est plus éprouvant de marcher des heures dans la caillasse. De plus, me blesser il y a trois ans m’a aussi fait réfléchir : que faire si je ne peux plus me servir de mon corps pour bosser en tant que guide ? Autre facteur : je vieillis, je vais avoir 50 ans. Dans les Ecrins, la montagne, c’est quand-même physique. Même si je suis motivé, je ne pourrais pas le faire encore hyper longtemps, ou du moins pas aussi intensément jusqu’à 80 ans ».

Vanoise : Eric Charamel, être plus réactif en haute montagne

Eric Charamel
(Eric Charamel)

Aspirant guide en 1981, président des guides de la Vanoise pendant 6 ans et président de l’association de voyage des guides de haute montagne. S’il ne guide plus beaucoup aujourd’hui, il demeure bien intégré dans toutes les problématiques du syndicat des guides (membre du comité directeur). Basé en Vanoise.

« Les changements climatiques sont d’autant plus visibles ces dix dernières années. Auparavant, on constatait des retraits glaciaires, des évolutions. Mais là, véritablement, ça prend une dimension exponentielle » nous explique Eric Charamel. « On voit aussi les changements en terme climatiques sur des périodes hivernales, où l'on a des vents de sable, dominants du Sud, ce qui était moins courant auparavant. Ils représentent véritablement un risque dans notre activité de skieurs hors-piste - ça favorise la formation de couche fragile autour du manteau neigeux. Autre point notable : une désynchronisation de saisons avec des périodes de ski de randonnée très bonnes en fin de saison, au mois d’avril/mai, début juin et une saison d’alpinisme qui commence à peu près à la même période et qui va jusqu’au 14 juillet (pour cette année). Mais comment s’adapter à cette désynchronisation sachant que la montagne est un écosystème économique ? Quand nous allons en montagne, si les refuges et les remontées mécaniques sont ouverts, c’est plus facile. Tout cela doit suivre les modifications climatiques, ce qui n’est pas encore le cas, même si petit à petit on y arrive. L’adaptation prendra surement du temps, elle se traduira sans doute par une forme d’allongement de saison hivernale sur le ski de randonnée et une saison estivale commençant beaucoup plus tôt pour la haute altitude […] Si l’on est pas suffisamment pro-actifs, c’est un métier en danger ».

Dans sa pratique, Eric Charamel n’a pas forcément l’impression de prendre plus de risques mais affirme être « vraiment plus attentif au bruit de la montagne » soulignant la capacité d’autogestion des guides, qui n’hésitent pas à refuser d’emprunter des itinéraires, au mont Blanc ou encore au Cervin. « Si l’on continuait à passer outre ces impératifs qui nous sont donnés, alors oui on prendrait plus de risques. On ne doit pas uniquement être des acteurs sportifs mais être aussi des acteurs complets autour l’environnement de la montagne. Le guide est aux avants postes pour pouvoir signaler toutes les problématiques, notamment sur les glaciers. Nous sommes un peu des lanceurs d’alerte. Par exemple, à la demande de Météo France, on fait des relevés dans des zones non-surveillées, pour établir des BERA (Bulletin d’Estimation des Risques d’Avalanche, ndlr) plus précis pour les randonneurs. On travaille aussi avec les scientifiques, notamment avec ce qui se passe dans le couloir du Goûter ou sur les glaciers (des bruits sourds par exemple - nos collègues italiens avaient signalé quelques anomalies sur le glacier de la Marmolada). En permanence en montagne, nous avons un rôle de sentinelle ».

Malgré ces évolutions, Eric Charamel demeure “assez confiant sur la capacité des guides à se réinventer ». « Notre travail changera surement et on s’adaptera, comme on le fait depuis 1821 (date de la fondation de la Compagnie des Guides de Chamonix, ndlr). Nous fonctionnons depuis toujours avec les aléas climatiques, poursuit-il. Pouvoir être suffisamment imaginatif et réactif, c’est la saveur de notre métier. Quand les glaciers sont mauvais, on s’adapte et favorise une approche rocheuse par rapport à une approche glaciaire, bien que ce soit un peu différent pour notre clientèle. On a aussi des panels d’activités dans une montagne plus ou moins aménagée : les via ferrata/cordata, les parcours d’arêtes près de remontées mécaniques... ».

Cependant, il souligne qu’outre le changement climatique, « le métier de guide a été touché par les pandémies et par les problématiques économiques. On est vraiment sur une corde raide, entre ces trois facteurs qui nous échappent et sur auxquels on est obligés de s’adapter. Toutefois, nous avons toujours énormément de jeunes qui se présentent au diplôme d’aspirant guide, ce qui est très bon signe. La montagne fait toujours rêver, on peut encore en vivre. Les prochaines générations feront comme nous : s’adapter, autant dans leurs pratiques que dans leur façon de travailler. On a aussi une responsabilité sociétale : emmener des clients au bout du monde pour faire une descente en ski ou une semaine d’heliski, ça va devenir anecdotique. Maintenant, on va être beaucoup plus sur des activités ayant un impact carbone moins important ».

Pyrénées : David Marret, changer ses lieux de pratique

David Marret Guide de haute-montagne
(David Marret)

Guide en 2000, basé dans les Pyrénées.

Qu’en est-il du côté des Pyrénées ? « La majorité de nos glaciers ont disparu, les pans de montagne qui devaient s’effondrer l’ont presque tous fait. Cependant, on reste vigilants sur les grosses faces nord où plusieurs centaines de mètres à la verticale sont menaçants. Notamment au Vignemale (3 280 m), où le glacier s’est disloqué, mettant à nu des dalles couvertes de sable, ce qui complique les approches. Ou encore à l’Ossau (2 884 m), une structure verticale, en granit, avec de grosses aiguilles » nous explique David. Autre point : l’impact du réchauffement climatique sur la pratique de la cascade de glace où, « de manière générale, au regard des quinze/vingt dernières années, on ne va plus sur certains sites de vallées, ombragées jusqu’au mois de janvier. Idem dans le cirque de Gavarnie, grimpable une année sur trois ». Même si selon lui, « l’hiver reste une saison un peu plus sûre - avec le raid à ski, le hors-piste, le ski de rando ». « On s’adapte pour aller skier le plus haut possible, l’enneigement étant déficitaire » concède-t-il.

Toutefois, il insiste sur un point : « Globalement dans les Pyrénées, on voit moins les conséquences du réchauffement climatique (que dans les Alpes, ndlr) sur le plan du travail. Mais l’alpinisme a perdu en intérêt dans ce massif. On a aussi été touchés par la moindre fréquentation des courses d’arêtes classiques, des faces nord. Alors, forcément, depuis un demi-siècle déjà, ça nous a conduit à aller davantage dans les Alpes pour travailler. Par choix, ça nous plaît de nous déplacer, mais aussi par nécessité. »

Lui aussi demeure optimiste quant à l’avenir de la profession : « On a toujours été à la marge. C’est une évolution. Peut-être qu’il y aura de moins en moins de gens qui voudront faire ce métier, mais certains terrains nous autorisent encore à exprimer notre expérience et notre savoir. Un guide doit aussi avoir une activité complémentaire à côté, c’est un postulat. Du nomadisme dans le métier, il y en a toujours eu. Peut-être que ça sera une donnée supplémentaire à prendre en compte dans les années à venir ».

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