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Dans les Alpes, quand les glaciers auront disparu, que deviendront nos fleuves ?

  • 3 août 2026
  • 6 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Alors que la France connaît une quatrième canicule, que les mégafeux se multiplient et que la loi d’urgence agricole ravive les débats sur le partage de l’eau, un autre phénomène beaucoup plus discret est en cours dans les Alpes. En modifiant profondément le cycle naturel de l’eau, la disparition progressive des glaciers va affecter dans les prochaines décennies les ressources dont nous dépendons. Notamment dans le bassin français du Rhône - principal fleuve français encore alimenté par les glaciers. Les scientifiques ne prédisent pas là une disparition de l’eau, mais un bouleversement de son calendrier, avec des conséquences qui se feront surtout sentir… en été. Inquiétant quand on sait que l’impact porte sur 10 millions d’habitants - de Grenoble à Lyon, jusqu’à la Méditerranée. Soit près d’un Français sur sept.

Jamais le sort des glaciers n’aura été aussi important. Essentiel, ils alimentent les rivières lorsque toutes les autres réserves commencent à s'épuiser, explique Giulia Mazzotti, chercheuse à l'Institut des géosciences de l'environnement (IGE) de Grenoble dont les travaux portent sur la contribution de la cryosphère aux ressources en eau : « Les glaciers stockent les précipitations hivernales qui tombent sous forme de neige et créent des régimes hydrologiques très particuliers ». Contrairement à une idée reçue, ils ne fournissent pourtant qu'une faible part de l'eau des Alpes. Le manteau neigeux joue un rôle bien plus important, poursuit-elle : « La contribution de la neige aux débits est au moins aussi importante, voire plus importante que celle des glaciers, simplement parce que le manteau neigeux recouvre une surface beaucoup plus vaste ».

Mais la neige fond principalement entre le printemps et le début de l'été, là où les glaciers, eux, continuent d'alimenter les cours d'eau jusqu’à la fin de l’été. À l'échelle du Rhône, cette contribution ne représente certes qu'environ 1 à 2 % du débit annuel, mais elle peut approcher 10 % en août, lorsque plusieurs semaines de chaleur et de sécheresse ont déjà réduit les autres apports. Les glaciers ne fournissent donc pas l'essentiel de l'eau, mais ils soutiennent les rivières précisément lorsqu'elles en ont le plus besoin. 

Un calendrier de l'eau totalement bouleversé

C'est le principal enseignement des travaux menés par l'IGE, le projet européen Waterwise, et les projections nationales Explore2.  Les scientifiques ne prévoient pas une disparition brutale de la ressource. Ils annoncent en revanche une redistribution progressive de l'eau au fil des saisons. « À l'échelle annuelle, on ne retire pas forcément de l'eau au système. On la déplace simplement dans le temps », résume Giulia Mazzotti. 

Avec le réchauffement, une part croissante des précipitations hivernales tombe sous forme de pluie plutôt que de neige. Cette eau rejoint immédiatement les rivières au lieu d'être stockée pendant plusieurs mois. Résultat, les débits augmentent en hiver, les pics de fonte arrivent plus tôt au printemps et les étiages deviennent plus précoces et plus sévères en été. « On aura donc moins d'eau en été et un risque accru de sécheresse lorsque les besoins liés à l'agriculture, à la production d'énergie, à l'alimentation en eau potable ou au fonctionnement des écosystèmes sont les plus importants », souligne Solène Pignard, chargée d'étude du projet européen Waterwise. 

Le paradoxe du « peak water »

Cette évolution reste pourtant difficile à percevoir. « Ces dernières décennies, malgré le recul des glaciers, leur contribution aux rivières a augmenté en été parce que les taux de fonte sont devenus plus élevés », explique Giulia Mazzotti. « Cette contribution supplémentaire n'est pourtant pas durable. » Les hydrologues parlent de « peak water », le pic de contribution glaciaire : tant que la hausse des températures accélère la fonte, les glaciers libèrent davantage d'eau. Mais lorsqu'ils deviennent trop réduits, cette réserve s'épuise et les débits estivaux commencent à diminuer.

Selon Giulia Mazzotti, plusieurs glaciers de la Vanoise ou de la Grande Rousse auraient déjà franchi ce seuil. Ceux du massif du Mont-Blanc devraient l'atteindre dans les prochaines années. Les simulations réalisées sur le bassin de l'Arve illustrent cette évolution, d'ici la fin du siècle, les débits hivernaux pourraient augmenter d'environ 80 %, tandis que les débits estivaux reculeraient d'environ 40 %, signe d'un basculement durable vers un régime dominé par les précipitations plutôt que par la neige et les glaciers. 

De quoi inquiéter les hydrologues. La question n'est donc plus seulement de savoir combien d'eau les Alpes recevront demain, mais comment les vallées s'adapteront à une ressource devenue beaucoup moins disponible pendant l'été.

Eau potable, agriculture, électricité, sécurité nucléaire, autant de secteurs concernés

Les glaciers alpins ne disparaîtront pas du jour au lendemain. En revanche, leurs effets sur les vallées pourraient se faire sentir bien avant. Car le bassin du Rhône - de loin le grand bassin hydrographique français le plus dépendant des glaciers - concentre à lui seul une grande partie des enjeux. Son eau contribue à l'alimentation en eau potable de plus de dix millions d'habitants, soit près d'un Français sur sept. Il irrigue des dizaines de milliers d'hectares agricoles produisant maïs, arboriculture, maraîchage, cultures semencières, vergers d'abricotiers, de pêchers ou de pommiers, sans oublier une partie de la viticulture méridionale. Autant de récoltes exigeant une disponibilité en eau alors que les précipitations sont les plus faibles et que l'évaporation atteint son maximum. 

Le bassin Rhône-Méditerranée concentre également près des deux tiers de la production hydroélectrique nationale - or l'hydroélectricité fournit environ 12 % de la production nationale d'électricité, mais surtout près de la moitié de toute l'électricité renouvelable française. Le Rhône contribue par ailleurs au refroidissement de quatorze réacteurs répartis sur quatre centrales (Bugey, Saint-Alban, Cruas-Meysse et Tricastin), soit près d'un quart du parc nucléaire français. Lors des épisodes de canicule, lorsque le fleuve devient à la fois plus chaud et moins abondant, EDF doit déjà adapter ponctuellement la production de certains réacteurs afin de respecter les seuils réglementaires de température des rejets dans le milieu naturel. Avec des débits estivaux plus faibles, ces arbitrages pourraient devenir plus fréquents.

Toute modification durable de son régime hydrologique se répercute donc bien au-delà des Alpes. Ce qui fait dire à Solène Pignard que  « Les décisions prises en amont conditionneront aussi la disponibilité de l'eau en aval ». Le problème est que cette eau sera de plus en plus disponible... lorsqu'on en aura le moins besoin.

Des conflits d'usage appelés à se multiplier

Les scientifiques ne parlent pourtant pas de pénurie généralisée. Ils décrivent un décalage croissant entre la disponibilité de la ressource et les périodes où elle est la plus demandée. « Nous savons que les ressources en eau vont évoluer. La question est désormais de savoir comment répartir une ressource qui deviendra plus rare en été entre des usages multiples », résume Giulia Mazzotti.  

La très contestée loi d'urgence agricole, adoptée par l’Assemblée nationale le 21 juillet dernier, qui facilite notamment l'accaparement de l'eau par les géants de l'agrobusiness, illustre déjà ces tensions croissantes autour du partage de la ressource. Les travaux des scientifiques interrogés montrent que ces arbitrages deviendront inévitables si les débits estivaux continuent de diminuer.

Or le calendrier joue contre les vallées. C'est précisément pendant l'été que les cultures ont le plus besoin d'être irriguées, que la consommation d'eau potable augmente sous l'effet des fortes chaleurs et du tourisme, que les écosystèmes aquatiques deviennent les plus fragiles et que le risque d'incendie atteint son maximum. C'est aussi à cette période que les glaciers jouent aujourd'hui leur rôle de soutien naturel des cours d'eau.

L'impact sur le secteur de l'hydroélectricité est également très parlant. Les Alpes concentrent la majorité des grands aménagements hydroélectriques français, qui assurent environ 12 % de la production nationale d'électricité mais surtout près de la moitié de la production d'électricité renouvelable grâce à leur capacité de stockage et de modulation. Des débits plus abondants en hiver pourront ponctuellement favoriser la production durant cette saison. À l'inverse, en été, des périodes de basses eaux plus sévères réduiront progressivement les marges de manœuvre au moment où la demande électrique augmente, notamment lors des épisodes de chaleur.

Les rivières de montagne subiront également une autre conséquence, moins visible, mais tout aussi inquiétante. Des débits plus faibles signifient des eaux plus chaudes, moins oxygénées et moins capables de diluer les pollutions. Or les espèces adaptées aux eaux froides, comme certaines populations de truites ou d'invertébrés aquatiques, figurent parmi les premières impactées.

« L'une des chances des têtes de bassins versants est de pouvoir anticiper avant d'être confrontées à l'urgence. Plus on agit tôt, plus on peut construire des stratégies d'adaptation de manière concertée. », souligne Solène Pignard. Reste que même si les températures se stabilisaient aujourd'hui, les glaciers continueraient à reculer pendant plusieurs décennies s'accordent à dire les glaciologues. Entre 35 et 65 % du volume actuel des glaciers alpins pourrait ainsi disparaître d'ici le milieu du siècle. Soit dans vingt ans.

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