40 jours qu’elles attendaient une fenêtre météo pour s’attaquer, via l'arête sud-est, à ce colosse de pierre de Patagonie, longtemps considéré comme la montagne la plus difficile à gravir au monde. Par deux fois il avait échappé à Lise Billon. Mais pour la guide de haute-montagne, seconde femme lauréate du Piolet d’Or, et ses deux camarades de cordée, Fanny Schmutz et Maud Vanpoulle, le rêve est devenu réalité ce mercredi 28 février 2024 à l’issue de trois jours d’ascension difficile et engagé, raconte l’alpiniste à peine rentrée à El Chalten.
Temps pourri, ciel bouché… Lise Billon mordait son frein le 5 février quand nous l’avons longuement interviewée ce jour-là. L’alpiniste de 35 ans, drômoise d'origine installée à Chamonix, tuait le temps entre deux trop brèves éclaircies, « gardant ses forces et son énergie, pour quelque chose qui en vaut la peine ». A savoir son projet de gravir le Cerro Torre (3145 mètres ) par l'arête sud-est, avec Fanny Schmutz et Maud Vanpoulle. Une première féminine sur cette voie dont elle ne voulait pas trop parler alors. Un peu par superstition peut-être. Beaucoup par prudence. Car celle qui, à 24 ans, décroche le Piolet d'Or en 2016 pour la première ascension du pilier nord-est du Cerro Riso Patron en Patagonie, sait ce qui l’attend au pied de ce colosse patagonien qui fascine autant qu’il inquiète.
Par deux fois elle s’y est frottée. Et la guide de haute montagne qui entraine l’équipe nationale d’alpinisme féminine de la FFME, grimpeuse et voyageuse insatiable, sait qu’en alpinisme la patience est une qualité vitale. Et l’art du demi-tour aussi héroïque que celui de planter son drapeau au sommet. D’autant, que dans cette région très isolée qu'elle connait bien, point d’hélico ni de GMHM pour venir vous secourir, nous confiait-elle.
Lise, Fanny et Maud patientaient donc depuis la mi-janvier à El Chaltèn, la capitale de l’alpinisme Patagon, à l’affût d’un créneau météo suffisant pour aborder un sommet aussi célèbre pour sa beauté que redouté pour sa difficulté. L’engagement de l’escalade face aux rares protections possibles sur le rocher y étant très élevé et l’exposition aux tempêtes extrêmes fréquente.
Leur patience aura été payante. Respect les filles !




Le récit de Lise Billon : « Putain, mais les filles, on est au head wall du Cerro Torre ! »
A quelques heures d’attaquer la dernière longueur, Lise Billon n’en revient pas ! Cette ascension aura été tout sauf facile pour cette cordée féminine fragilisée par le doute et la peur – jamais elle ne s’en cache, et c’est tout à son honneur », mais qui s’est avérée infaillible sur cette ascension. Le secret ? "Un vrai travail d’équipe, à trois on était hyper fortes", raconte l'alpiniste.
"La première partie en mixte nous a pris onze heures à brasser dans la neige pour avancer puis il a fallu retailler la plateforme du bivouac qui était complètement ensevelit. La journée suivante était encore un vaste chantier à vider les fissures de neige pour pouvoir grimper les premières longueurs. On se disait clairement qu’on n'arriverait jamais au sommet mais on a tenté le tout pour le tout en restant optimistes. Nous sommes finalement arrivées au second bivouac en étant hyper chargées avec les crampons et piolets car on avait envisagé une option par une voie en mixte qui s’est révélée finalement pas du tout engageante !
Le lendemain, après une nuit horrible a dormir sur la tranche les pieds dans le vide, on est arrivé au pied du Head Wall qui est la partie la plus difficile de l’ascension. C’était encore un peu mouillé mais on a continué pour voir, on ne savait vraiment pas si on allait y arriver… Fanny a passé la longueur en 6c de 60 mètres sur des écailles hyper engagée et là on a senti que ça allait le faire. Il restait deux longueurs super dures mais on savait qu'on allait tout démonter ! La dernière longueur en 7a était pour moi, ça fait vraiment peur même si je me projetais depuis tellement longtemps sur ce Head Wall. C’est des mouvements d’escalade complètements dingue à cette altitude là, c’est fou ».

"C’est un projet qui fait peur"
Avec Fanny et Maud on est une vraie une belle cordée, ça fait un moment qu’on se connait et que l’on grimpe ensemble et c’était vraiment un travail d’équipe, on y serait jamais arrivées les unes sans les autres. On a toutes fait des longueurs clés. C’est fort car c’est un projet qui fait peur et on n’a pas énormément confiance en nous. On se demandait si on était à la limite de la présomption ou pas de s’engager dans ce projet mais en fait, toutes les trois ensemble on était hyper fortes, c’est ça qui était beau. » conclut Lise pour qui la réussite de ce sommet représente bien plus qu’un exploit d'alpiniste.




Les réalisations marquantes de Lise Billon
- 2ème femme (toujours à ce jour) lauréate du Piolet d’Or 2016 pour l’ouverture du pilier nord-est du Cerro Riso Patron avec Antoine Moineville, Jérôme Sullivan et Diego Simari.
- Ouverture de « Hasta las webas », Cerro Riso Patron, Patagonie, septembre 2015
- Ouverture de « Balas y Chocolate », Cerro Adela Norte, Patagonie, octobre 2015
- Ouverture de « L'Illiade », Pyramid Peak, Alaska, mars 2014
- Ouverture de « L’Odyssée », Pyramid Peak, Alaska, mars 2014
- Ouverture de « Pilar del sol Naciente », Cerro Murallon, Patagonie, novembre 2012
- Des dizaines ascensions d’ampleur depuis 2011 :
- France, en hiver : face nord des Drus, face nord des Grandes Jorasses, Hyper couloir du brouillard, traversée Flamme de pierre/Drus/Verte. A la journée : Divine providence, Gabarrou long.Yosemite, Maroc, Patagonie, Brésil, Alaska, Suisse, Himalaya, Inde, Pérou, Pakistan
En vidéo, deux expéditions à voir ou à revoir
“Hasta las webas” , ouverture de voie en Patagonie primée aux Piolets d’Or
“La Haute Route au fil des glaciers”, raid à ski scientifique au coeur des glaciers
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