Des ascensions engagées, c’est l’alpinisme qu’aime Charles Dubouloz. A 36 ans, il vient encore de s’illustrer avec Divine Providence, dans le massif du mont Blanc, une voie réputée comme l’une des plus exigeantes pour atteindre le toit de l'Europe. L’exploit s’inscrit dans un ensemble plus vaste qu'il appelle sa « Trilogie hivernale ». Après le mont Blanc, ses pas et son vélo le conduiront dans le massif des Écrins, puis dans les Pyrénées pour venir à bout de trois voies et d’un projet qui ressemble bien à la conclusion d’un chapitre de sa vie. Charles Dubouloz entrevoit la suite autrement qu’à travers la grimpe en solo, en hiver et sur des voies extrêmement difficiles et dangereuses. Il a répondu à nos questions à sa descente de Divine Providence.
Tu as perdu 8 kilos pour venir à bout de la première partie de ton projet, comment te sens-tu ?
Je suis exténué. Je suis parti à vélo d’Annecy jusqu’à Chamonix puis j’ai remonté la mer de glace du glacier du mont Blanc en ski de randonnée donc j’avais déjà quelques kilomètres au compteur en arrivant en bas de la voie. Ensuite, Divine Providence m’a pris plusieurs jours avec ses 1 500 mètres de voie en face Est (côtée ED4 7b, ndlr). Au total, ça m’a pris 6 jours et 5 nuits en bivouac donc ouais, vraiment très fatigué. Je ne pensais pas puiser autant dans mes réserves.

C’était ton choix de faire ce projet de manière minimaliste, c’est-à-dire de partir d’Annecy en vélo et d’enchainer jusqu’au sommet du mont Blanc en passant par Divine Providence ?
Je fais du vélo depuis que je suis gamin, j’ai passé ma jeunesse sur un vélo, j’adore ça. Dans le cadre de ce projet, cela faisait sens parce que Divine Providence n’est que la première partie d’une trilogie. Or, entre chaque voie – la prochaine sera dans les Écrins et la dernière dans les Pyrénées –, le vélo permet une sorte d’errance, de voyage intérieur. C’est autre chose que de rentrer chez soi, défaire son sac et ranger ses affaires au garage. D’ailleurs, je reste en France donc la notion de voyage n’est pas tant géographique, c’est plutôt intérieur.
Sur Divine Providence, quelles sont les principales difficultés que tu as rencontrées ?
L’attente. À cette période de l’année, il n’y a de la luminosité que 8 heures par jour donc c’est très long d’attendre 16 heures dans la nuit. D’autant que tu ne les passes pas à dormir, tu es dans ton duvet, en train de greloter, c’est assez inconfortable. Tu t’ennuies un peu, il y a vraiment de très longs moments d’attente. Après, la voie en tant que telle est bien connue : elle est très technique, surtout dans le head wall, dans la partie très raide de la voie. Il y a quelques pas de grimpe, particulièrement en hiver, bien engagés. Ce n’était pas évident.

Est-ce que, malgré ton expérience, tu as toujours du stress et de l’appréhension quand tu t’engages sur un tel projet ?
Bien sûr ! Je ne suis pas du tout inhibé de la peur. Et je dirais même plus, le stress et l’appréhension sont mes meilleures assurances-vie ! La peur est la seule chose qui fait que tu ne fais pas de bêtises. C’est ce qui me permet d’être concentré à 200% pendant la totalité de l’ascension, de ne négliger aucun geste, aucun nœud, aucun contrôle de mousqueton, aucune manipulation. En fait, je n'ai aucun relâchement pendant plusieurs jours de suite grâce à la peur. C’est très positif dans ces voies, en hivernal avec cette verticalité. C’est primordial et central pour un grimpeur.
Arrivé au sommet du mont Blanc, tu voulais redescendre en parapente mais la météo ne le permettait pas, c’était une déception ou juste un événement parmi d’autres pendant ton ascension ?
Alors pour moi, il n’y a aucun enjeu en parapente ! S’il y a le moindre risque, je n’y vais pas. Je considère que je prends suffisamment de risques en montagne pour ne pas m’exposer dans toutes les pratiques sinon il y a forcément un moment où tu vas au carton. Pour réduire les risques, je pense que c’est bien d’avoir une pratique sur laquelle t’es capable de dire « ok, là je mets tapis sur la table » mais être plus conservateur sur les autres. Je mets le curseur différemment selon les sports. Donc là, il y avait trop de vent. Pas grave, je redescends à pied, je me débrouille. Et puis, c’est la montagne qui dicte plus ou moins ta conduite, pas l’inverse.

Tu présentes ce projet de « Trilogie hivernale » comme très intime, pourquoi ?
À 36 ans, je me questionne beaucoup sur ma pratique de l’alpinisme : « Pourquoi j’y vais ? Comment ? Quelle est mon approche ? Pourquoi je cherche un tel engagement ? ». Cette trilogie, c’est aussi une manière de trouver des réponses intérieures, il y a une forme d’introspection. J’ai envie de comprendre mon parcours car la montagne m’a apporté énormément. Beaucoup plus que ce que je n’aurais jamais imaginé. Et cela concerne autant les sensations intimes que le développement personnel, les réalisations, les rencontres, la découverte de milieux…
Et tu commences à avoir des réponses après ce premier tiers de ta trilogie ?
Je pense que j’ai été attiré par la performance. Je ne m’en cache plus aujourd’hui. Je ne suis pas quelqu’un qui fait les choses dans la demi-mesure donc je me suis engagé à 100% dans l’alpinisme. J’ai fait ce choix par facilité, peut-être par fainéantise, car le sport était le domaine dans lequel j’étais le moins nul plus jeune. Je suis quelqu’un de passionné et d’entier. Quand je fais quelque chose, je le fais à fond. Et ce sont aussi les personnes que j’admire, celles qui donnent tout dans ce qu’elles font, qu’on parle de quelqu’un qui fait du théâtre, d’autres sportifs, ou de mon ami cuisinier Jean Sulpice. Ces gens sont passionnants.

Parle-moi plus en détails de ce projet de « Trilogie hivernale »…
J’ai ce projet en tête depuis des années. Déjà, encore petit, j’ai rêvé devant les Patrick Berhault, les Lionel Daudet, ces mecs qui ont fait de la montagne très dure. Et qui n’en ont pas eu forcément assez. Ils ont cherché des choses un peu plus sur la durée. Je m’inscris dans cette démarche à la fois de performance dans la voie en elle-même et puis de voyage, d’où le fait de rallier le massif du mont Blanc, celui des Écrins puis les Pyrénées à vélo. C’est un peu dans la lignée de Lionel Daudet qui fait son tour de France sur le fil de la frontière. J’ai trouvé ça fabuleux à l’époque. Cette trilogie nait de cette envie de voyage au long cours, avec une ascension remarquable dans chaque massif. Et puis, je me suis dit que ce serait un peu le coup de grâce de finir là-dessus.
Qu’entends-tu par « finir là-dessus » ?
J’entends passer doucement à autre chose. Je pense que cette Trilogie hivernale est une amorce vers d’autres choses. J’ai 36 ans, je trouve que ce n’est ni trop tard ni trop tôt pour considérer l’alpinisme autrement que par l’engagement total et risqué. J’irai en montagne toute ma vie bien sûr, mais sous une autre forme que des ascensions solitaires et hivernales. On sait très bien où mène ce genre de grimpe, à terme… C’est une question de probabilité, il n’y a pas d’erreur dans le processus. Si tu pousses encore et encore, tu vas forcément au carton. Il faut savoir s’arrêter, tout en étant reconnaissant et super content de tout ce que j’ai pu accomplir. Je reste guide de haute montagne donc je continuerai à sortir mais l’alpinisme très engagé, solo et en hiver, c’est quasi sûr que c’est fini. Cet alpinisme-là doit être un passage, pas une vie entière.

Tu as déjà des idées pour la suite ?
Pour l’instant, c’est encore trop tôt. Je me concentre sur la prochaine voie dans les Écrins que je n’ai pas encore déterminée d’ailleurs. Puis sur le Vignemale dans les Pyrénées. Je reste focus sur ce qui m’attend et pas sur l’après. En revanche, j’ai intégré le fait que ce projet était une sorte de passage à autre chose.
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