C’est la question qui s’est posée en novembre dernier quand les spectateurs de « Jirishanca » - film produit par Patagonia relatant la première intégrale et en libre de « Suerte » sur le Jirishanca (6 125 mètres), au Pérou, par deux pointures de l’alpinisme, Josh Wharton et Vince Anderson - ont découvert que le jour de l’ascension, le 23 juillet 2022, une autre cordée se trouvait également au sommet, en même temps que celle des deux Américains. Or, elle n’apparaissait nulle part dans le superbe film de 31 minutes qui avait marqué tous les esprits lors du Reel Rock Tour. Pire, un grimpeur avait été enlevé des images révélait le magazine Alpine Mag. De quoi ouvrir un intense débat dans le milieu des films d'escalade, que vient nourrir ici l’article de Steven Potter.
Une incroyable coïncidence
Le 23 juillet 2022, une incroyable coïncidence s'est produite au sommet enneigé du Jirishanca ( 6 125 m ), montagne réputée difficile située dans la Cordillère Huayhuash, au Pérou. Voici ce qui s'est passé. Après trois jours ininterrompus sur la montagne (plus une journée passée à libérer puis à fixer la corde sur les 10 premières longueurs), l'alpiniste américain Josh Wharton se lance sur une dernière longueur à 70 degrés, enneigée, devenant ainsi le premier depuis 2003 à atteindre l'impressionnant cône sommital du Jirishanca.
Josh Wharton plante un pieu neige, se taille un siège et commence à assurer son partenaire, Vince Anderson. Pendant ce temps, un drone piloté par Cheyne Lempe et Drew Smith, vidéastes en mission pour Patagonia Films et Reel Rock, survole le site. Alors qu'Anderson est encore bien en dessous du sommet, Wharton aperçoit un mouvement sur sa droite. De la neige dévale la pente. On balance un piolet… Un instant plus tard, Alik Berg, coiffé d'un casque orange et vêtu d'une veste de montagne bleue aux épaules noires, entre dans son champ de vision à 10 mètres de là.
« Oh, hey, Alik ! », lance Wharton.
Il sait bien alors qu’Alik Berg et son partenaire, Quentin Roberts, tous deux Canadiens, ont commencé l'ascension du Jirishanca le même jour que lui et Anderson. Mais quelles sont les chances qu'une montagne où on n’a vu que trois ascensions réussies par le sud en 65 ans, en connaîsse une quatrième et une cinquième dans la même période de 10 minutes ? Et ce, par des équipes indépendantes, escaladant des lignes dures indépendantes ?
Devant cette coïncidence, Wharton passe de la joie au soulagement : sa voie d'ascension, Suerte Integral, est certes extrêmement difficile sur le plan technique, mais relativement peu dangereuse d'un point de vue strictement objectif. En revanche, celle empruntée par Berg et Roberts (pour laquelle ils remporteront plus tard un Piolet d'Or ) passe par une zone sauvage, lourdement enneigée, sur l'éperon sud-est de la montagne qui n'a jamais été escaladée. Clairement le type d'escalade que Wharton, pourtant connu pour sa discrétion et son sens des euphémismes, « ne décrirait pas comme sûr ».
« J'étais vraiment heureux qu'ils aient survécu à cette ascension », me racontera-t-il plus tard. « J'étais absolument ravi de les voir, ravi qu'ils s'en soient sorti si bien ».
Pendant que Lempe et Smith ont les yeux rivés sur leur un écran, au camp de base, Berg rejoint Wharton au sommet, il se creuse un siège à un mètre de distance de lui, et il commence à assurer Roberts, son compagnon de cordée. Quelques minutes plus tard, Anderson, respirant bruyamment, rejoint Wharton et Berg. Anderson pousse quelques cris de joie. Wharton et lui tournent de courtes vidéos. Roberts, toujours hors de vue, se fraye prudemment un chemin vers eux sur une pente abrupte. Le drone enregistre alors des images fabuleuses de ce moment : Berg, Wharton et Anderson sont blottis sur le flanc d'un cône de neige presque vertical, sous un ciel de plomb [...].
Wharton et Anderson ne s’attardent pas longtemps au sommet. Il est tard dans la journée, ils sont à des milliers de pieds au-dessus de leur bivouac, et les nuits au-dessus de 6 000 mètres dans la Cordillère Huayhuash sont dangereusement froides. Ils entament donc leur descente sans avoir passé un instant seuls au sommet.
Mais lorsque les images de Lempe et Smith apparaissent dans la scène capitale du sommet de Jirishanca - documentaire d'escalade réalisé et produit par Josh Lowell et Peter Mortimer, deux légendes du cinéma d'escalade, dont la première a eu lieu dans le cadre du Reel Rock 18, un film maintenant disponible sur la chaîne YouTube de Patagonia - on ne voit nulle part Berg. Sa corde non plus. Il n'y a pas non plus d'empreintes de pas.
La coïncidence a été supprimée de l'histoire.

Un vrai problème narratif
Si l’on considère que les films d'escalade axés sur une histoire se situent sur un spectre allant d'un côté à des séquences d'ascension non coupées et des éléments de journalisme documentaire à toute épreuve. Et, de l'autre des histoires honteusement revues et corrigées, voire même falsifiées sans états d'âme, il me semble que Jirishanca se situe quelque part sur le bon milieu de ce spectre, esthétiquement parlant.
Le cœur de l'histoire est relativement simple et incontestablement vrai : deux alpinistes américains qui n’ont plus rien à prouver, Josh Wharton (42 ans) et Vince Anderson (52 ans), tentent le Jirishanca... et le réussissent. L'ascension est significative pour eux à plusieurs niveaux. Les deux hommes sont des alpinistes célèbres, connus pour leur audace : Anderson a remporté un Piolet d'Or avec Steve House lors d'une ascension quasi « suicidaire » de la face Rupal du Nanga Parbat en 2005 ; Wharton est depuis des décennies l'un des plus grands alpinistes américains, pionnier de l'escalade alpine en Patagonie et au Pakistan, il grimpe en trad en 5.14 et a remporté des compétitions internationales d'escalade sur glace, entre autres hauts faits. En tentant le Jirishanca, les deux hommes essaient de rester fidèles à leur passé, tout en respectant les impératifs de survie imposés aujourd’hui par le statut de père de famille. En 2019, lors de la troisième tentative de Wharton sur ce sommet péruvien et de la première d'Anderson, ils ont abandonné quelques centaines de mètres en dessous du sommet. Ils craignaient que la poursuite de l'ascension dans une mauvaise neige en fin de journée ne les oblige à un bivouac imprévu et dangereux. Cette année-là, on est en 2022, ils sont de retour pour se donner à nouveau une chance d'atteindre le sommet - et le faire sans s'exposer à trop de risques.
Le problème narratif auquel les réalisateurs sont confrontés ici est assez évident : ils ont des personnages convaincants, mais leur film n'a que très peu de tension intrinsèque. En montagne, Wharton et Anderson ne repoussent pas les limites du risque ; au contraire, ils tirent parti de leur expérience alpine de plus de 50 ans pour éviter de se retrouver à l’angoissante question de savoir s'il faut ou non « prendre le risque ». Certes, cette ascension est incroyablement difficile (leur voie, Suerte Integral, implique de l'escalade sportive allant jusqu'à du 5.13a, de l'escalade mixte jusqu'à M7, et de la glace spectaculaire (WI6), en plus des risques objectifs et des complexités logistiques inhérents à la plupart des objectifs de haute montagne), mais Wharton et Anderson sont passés si près du sommet trois ans plus tôt, ils savent - et le spectateur aussi - que cette ascension est tout à fait dans leurs compétences techniques.
Pour contrebalancer ces faits qui réduisent la tension, les réalisateurs (qui, à leur décharge, n'inventent pas de drame là où il n'y en a pas) ont choisi d'agrémenter leur histoire de petites intrigues secondaires humaines - des moteurs qui, comme les belles phrases d'un roman, gardent le spectateur en haleine malgré l'enjeu relativement faible de l'intrigue.
L'une de ces intrigues secondaires se déroule lors des échanges entre Wharton et Peter Mortimer, fondateur de Reel Rock et réalisateur de dizaines de longs métrages d'escalade, dont « Alone on the Wall », « Return to Sender » et « The Alpinist ». Dans ces scènes, qui émaillent le film, Wharton explique pourquoi il a « dénigré » (selon les termes de Mortimer) Reel Rock dans le passé pour sa tendance à l'hyperbole et au sensationnalisme. « Dans les films et les médias consacrés à l'escalade, l'hyperbole met les gens sur un piédestal d'une manière qui n'est pas vraiment réelle », explique Wharton.
En incluant ces échanges, les éditeurs de Reel Rock ont mis en place une astucieuse histoire de changement de temps pour le personnage de Wharton : Si, comme le dit le légendaire alpiniste Steve House au début du film, « vous n'obtiendrez jamais une once d'hyperbole de Josh Wharton », et si Josh Wharton lui-même explique que sa position « anti-hyperbole » est une position philosophique mûrement réfléchie plutôt que la marque d'une simple timidité, alors si Wharton admet un jour qu'il n'y a rien d'hyperbole dans sa vie, il ne peut pas se permettre d'en faire, alors si Wharton admet un jour que son ascension du Jirishanca est significative ou impressionnante, cela soulignera encore plus l'importance de l'ascension pour le spectateur, et nous permettra de sentir que Wharton a accompli quelque chose dont il peut être fier - ce qui nous rend heureux.
Et c'est ainsi que le film se termine. Alors que Wharton et Anderson célèbre leur ascension au sommet de la planète, nous entendons Pete Mortimer dire : « Juste pour remettre les pendules à l'heure. C'est pas mal, non ? » On voit ensuite Wharton, qui a l'air un peu peiné lorsqu'il répond : « Pour être honnête, pour moi, c'est une grande fierté. [...] » Et cela finit par être, d'une certaine façon, émouvant, comme l'ont voulu les pros de Reel Rock.
Mais, délicieuse ironie : l'aveu de Wharton tombe quelques secondes après ce plan spectaculaire - et très bien monté - de deux hommes seuls au sommet d'une montagne, semblant singuliers, exceptionnels, spectaculaires... ce qui peut sembler un peu étrange, un peu fallacieux, à tout spectateur sachant qu'un autre alpiniste a été retiré de la scène, et que ce « disparu » a atteint le même objectif en arrivant par un itinéraire incontestablement plus dangereux et plus engagé ;
De là à se demander si Jirishanca, malgré sa sous-intrigue sur l'hyperbole, ne serait pas un exemple parfait d'hyperbole problématique dans un film d'escalade…

« Nous pouvons et devons faire mieux »
Le 26 novembre 2024, sept mois après la première de Reel Rock à Boulder, Colorado, Alik Berg a posté deux photos sur Instagram : une de lui au sommet du Jirishanca avec Wharton et Anderson, et une où il avait été enlevé de la scène.
Berg a ensuite expliqué qu'il avait hésité à publier ces images, « car les athlètes et les vidéastes avec lesquels nous avons partagé la montagne sont tous des amis [...] et, à ma connaissance, ils n'ont eu qu'une influence très limitée sur la direction créative du film. [...] En outre, il s'agit de quelques secondes d'images dans un film par ailleurs excellent ».
Il a ajouté que, même s'il ne se sentait pas personnellement lésé par le montage, il pensait que c'était le bon moment pour exprimer son inquiétude quant à « l'intégrité des médias d'escalade ». L’information en ligne est devenue de moins en moins fiable », écrit-il, “et je pense que la communauté des grimpeurs peut et doit faire mieux”. Les producteurs ont dû prendre des décisions difficiles en éditant les images du sommet, par ailleurs spectaculaires, et je peux respecter cela. Mais pour moi, modifier les images à ce point n'est pas sincère pour le spectateur, puisque le film est présenté comme un documentaire. En outre, il s'agissait d'une partie vraiment intéressante de l'histoire !
L'article de Berg a déclenché ce que l'on pourrait appeler une discussion respectueuse dans la section des commentaires, où des dizaines d'alpinistes, de cinéastes et d'experts de renom ont discuté du rôle de la vérité dans les médias d'escalade et de la mesure dans laquelle les athlètes et les cinéastes devraient subordonner leurs histoires à la vérité et à l'honnêteté.
Bien qu'il s'agisse d'un dialogue étonnamment civilisé par rapport à la plupart des discours que l'on trouve sur internet aujourd’hui, les commentateurs ont néanmoins largement critiqué la décision de Reel Rock, ainsi que l'industrie cinématographique de l'escalade dans son ensemble.
L'alpiniste américain Colin Haley, par exemple, a affirmé qu'il y avait « un problème général dans le monde de l'escalade... où l'éthique, l'intégrité et l'exactitude ne semblent pas avoir d'importance si [vous] faites un film. Des tactiques et des comportements que la communauté jugerait mal dans des circonstances normales sont en quelque sorte acceptés » lorsque les athlètes travaillent avec des cinéastes. Pour ne rien arranger, « dans la plupart des films d'escalade décrivant des ascensions dont j'ai une connaissance personnelle, je trouve de nombreuses inexactitudes, souvent commises intentionnellement, afin de faire paraître l'ascension plus exceptionnelle qu'elle ne l'est ». Il conclut donc que Reel Rock a choisi d'omettre Berg dans l'histoire parce que cela « rend le film plus impressionnant ».
De son côté, Chris Kalous, l'animateur de l'Enormocast, s'est concentré sur la narration, critiquant la relation des médias avec les faits (prenez ce dont vous avez besoin, laissez tomber le reste ). Plus c’est simple, mieux c’est pour eux, serait leur façon de faire. Du coup, l'omission de la mention de Berg au sommet par Reel Rock serait moins le résultat d'un complot malveillant visant à l’effacer lui et Roberts de l'histoire, qu'une simple « paresse » artistique et la volonté de fourguer la même vieille histoire, parce que les marques n'ont pas besoin/ne veulent de complications.
[...]
Parmi les autres commentaires, celui, pur fruit du cynisme de notre siècle, Vitaliy Musiyenko
auteur de nombreux guides, qui a écrit que « l'inclusion d'autres grimpeurs, en particulier ceux qui sont sponsorisés par une autre marque de vêtements, n'est pas dans l'intérêt de la marque qui a payé pour la production du film (publicité). [...] Ces films ne sont pas créés parce que la marque veut que vous soyez passionniez pour l'escalade, ils sont créés comme un moyen plus authentique de faire de la publicité pour du matériel. Pour étoffer l'histoire, il faudrait probablement [...] filmer d'autres grimpeurs qui portent des vêtements d'une autre marque ».
Josh Lowell, qui s'exprimait au nom de l'équipe de Reel Rock, s'est empressé de préciser que telle n'était pas l'intention de Reel Rock. La décision de retirer Berg du plan du sommet dit-il, était purement une question de narration. L'un des premiers montages du film incluait la séquence non modifiée, mais au visionnage, certains ont trouvé « très dérangeant de voir soudain une autre personne au sommet, visible sous certains angles et pas sous d'autres ». Consciente qu'elle avait le choix entre modifier le plan ou donner « beaucoup d'explications à la toute fin du film, lorsqu'il est trop tard pour donner de nouvelles informations », l'équipe de Reel Rock « a pris la décision de ne pas montrer Alik ».
« Je peux comprendre que certaines personnes puissent trouver ce choix discutable ou répréhensible », ajoute Josh Lowell. « Mais il ne s'agissait pas de rendre cette ascension plus impressionnante. Et cela n'avait absolument rien à voir avec la protection des intérêts d'un sponsor ».
Anderson (qui n'a tout simplement pas fait de commentaire) et Wharton (qui n'a pas Instagram) n'ont pas participé à la conversation. J'ai donc appelé Wharton pour lui demander ce qu'il pensait de l'édition du documentaire et du message de Berg.
« En fait, dans l’ensemble, je suis d'accord pour dire que c'est un peu nul qu'ils aient été supprimés », avoue-t-il, précisant qu'il avait eu une bonne conversation avec Berg avant que le message ne soit publié. « Mais en même temps, je comprends pourquoi Sender [Films/Reel Rock] et Josh Lowell ont décidé de le faire. Pour que les choses restent simples et faciles à la fin. Nous aimons les fins simples et faciles. Je pense que c'est une chose assez courante dans les films ». Wharton s'est alors mis à rire, et j'ai alors senti comme une certaine consternation dans sa voix : « Et puis, il est un peu naïf de considérer les films d'escalade comme de simples documentaires. Ils ne le sont pas et ne l'ont jamais été. »
[...]
Certains mensonges peuvent-ils dire la vérité ?
Reste que oui, une omission peut clairement être problématique dans un documentaire, mais elle ne l'est pas toujours. En effet, comme Kalous l'a laissé entendre dans son commentaire sur l'article de Berg, faire des films - comme faire n'importe quelle histoire (y compris cet article) - implique d'intégrer des détails disparates dans un ordre cohérent, tout en laissant de côté les détails accessoires et inutiles.
Car, oui, bien sûr, que nous voulons que certaines choses soient omises. Nous ne voyons aucun inconvénient à ne pas voir Wharton (qui a eu des problèmes intestinaux sur le Jirishanca) interrompre son ascension pour se soulager. Pas de problème non plus pour que 99% de l'ascension soit omise et qu’on ne garde que ces quelques minutes les plus impressionnantes pour donner une présentation impressionniste d'une ascension qui, en réalité, a pris trois jours entiers.
Ce que nous voulons, c'est avoir l'impression qu'on nous raconte une histoire vraie, sans avoir l'impression de perdre notre temps. Et si les réalisateurs jugent que « l'histoire » est trop large, ou trop riche pour maintenir notre attention ou pour la couvrir dans le temps qui leur est imparti, rien ne les empêche de raconter une partie de cette histoire plutôt que l'ensemble.
Ce qui nous amène à un fait fondamental (bien que quelque peu contre-intuitif) de la réalisation de documentaires : Le simple fait de filmer un événement et de le publier sans montage peut en fait nous en apprendre moins sur cet événement qu'un film très bien monté, qui montrera très peu de l'événement lui-même, mais qui nous donnera les informations nécessaires pour contextualiser l'histoire et son sens. Les images non montées d'un problème de bloc peuvent, par exemple, servir de preuve que l'ascension a réellement eu lieu, mais elles ne disent pas grand-chose au spectateur sur l'escalade, le grimpeur, ce que cette ascension signifiait pour lui, et comment il s'y est pris. Nous n'avons aucune idée des prises ou des heures d'échec qui ont permis la réussite de l'ascension. Nous pouvons entendre son cri de triomphe, mais nous ne disposons pas des données nécessaires pour interpréter ce triomphe nous-mêmes, pour ressentir ce que l'alpiniste a pu ressentir. C'est pourquoi de nombreux réalisateurs de films d'escalade prennent le temps de faire des montages de leurs expéditions, en y ajoutant les tentatives ratées, des interviews, de la musique qui capture une certaine ambiance, des temps morts qui donnent une idée de l’ambiance au cours de la marche d'approche ou de la zone d'escalade. Ils veulent aider le spectateur à se faire une idée précise du grimpeur et de l'ascension. Jirishanca est simplement une version à gros budget et à grand spectacle de ce principe.
Anderson et Wharton ont passé trois jours sur cette face, sans parler des mois de préparation de leur voyage, mais au lieu de nous donner « 977 heures de rushes d'alpinisme non coupés » (comme l'a demandé facétieusement Chris Schulte, l'un des trolls d'escalade les plus perspicaces d'Instagram), les cinéastes ont concentré cette grande histoire en 31 minutes de montage bien serré, pour la plupart centrées sur les histoires des personnages, et non sur les séquences d'escalade proprement dites.
[...]
Précisons que la question du respect de la vérité régit plus ou moins tous les aspects du montage des films commerciaux. Prenons l'exemple de la conception du son. Lorsque j'ai parlé à Jonathan Griffin de The Soloist VR, il a fait remarquer que le chant des oiseaux, le vent, le souffle, le bruissement des doigts dans une cale, le cliquetis du matériel - tout cela a été bricolé, ajouté, supprimé, afin de rendre plus réaliste l’image.
Griffin a même inséré le son des battements de cœur dans les sections de crux - quelque chose que, bien sûr, seul Alex Honnold lui-même aurait pu entendre - afin que le spectateur puisse se mettre à la place d'Honnold. Il s'agit d'un documentaire, dans le sens où Honnold a réellement escaladé en solo les ascensions qu'il montre en solo. Mais le film tente de transmettre une expérience, et non de documenter cette expérience de manière journalistique.
La modification pure et simple des séquences est également courante dans les films d'escalade commerciaux. Lorsque j'ai parlé du montage de Jirishanca à Nick Rosen de Reel Rock, il m'a dit que si Adam Ondra décide d'envoyer un magnifique 5.15 alors qu’un caméraman est visible sur l'un des plans, c'est plus ou moins une pratique courante dans les films commerciaux et les séances photo d'enlever cette silhouette gênante au montage. Bien sûr, il s'agit d'une manipulation, dit-il, mais ce cameraman n'a pas d'impact sur l'action, et le fait de l'enlever ne change rien aux faits ; cela permet simplement au spectateur de se concentrer sur ce qu'il est venu voir dans ce film. (C'était bien sûr l'un des principaux arguments de Rosen pour justifier la suppression des séquences : Berg et Roberts avaient emprunté un itinéraire différent sur une montagne qui avait déjà connu de nombreux sommets. Leur ascension était une histoire - et une histoire qui valait la peine d'être racontée - mais c'était une histoire différente de celle que Reel Rock racontait, et les introduire dans le récit d'Anderson et Wharton revenait à une distraction inutile).
Mais il y a des films d'escalade où l'omission, même si elle n'implique pas d'altération, est clairement problématique - et pas seulement parce qu’elle trompe les non-initiés en leur faisant croire quelque chose d'inexact. Parfois, l'omission dans les films peut conduire à ce que certains grimpeurs semblent s'attribuer des mérites pour des choses que d'autres ont faites en premier.
[...]
Reel Rock fait-il la même chose à Jirishanca ? Les monteurs mentent-ils en omettant Alik Berg ?
Au sens le plus strict, oui. Reel Rock montre Wharton et Anderson seuls sur cet étonnant sommet, deux hommes arrivés à un endroit qu'aucun autre n'est capable d'atteindre... sauf qu'Alik Berg était là aussi.
Mais à d'autres égards, je pense que l'on peut affirmer que le montage de Reel Rock est beaucoup moins problématique que l'ethos de narration hyperbolique qui divise dans The Devil's Climb, parce que - et c'est crucial - Wharton et Anderson ont fait quelque chose de très différent de Berg et Roberts. La réussite de chacune des deux cordées n'est en rien altérée par la célébration de celle de l'autre équipe. La décision de Reel Rock d'exclure Berg d'un film sur la Suerte Integral ne donne pas à Anderson et Wharton le mérite d'avoir établi Reino Hongo. Les exclure de la prise de vue revient, au fond, à exclure la silhouette d'un cameraman se trouvant sur un plan.
Mais se pose alors une question : Si, comme le dit Lowell, le montage de Reel Rock n'avait rien à voir avec les intérêts du sponsor. Et si, (bien que cela reste discutable), nous décidons que les réalisateurs de films d'escalade sont autorisés, d'un point de vue éthique, à supprimer de leurs films des détails accessoires ou gênants, à condition que ces détails ne modifient pas les événements qu’ils décrivent - si tout cela est vrai, peut-on encore affirmer que la décision de Reel Rock de ne pas inclure Berg était néanmoins paresseuse ? Les producteurs de Reel Rock n’auraient-ils dû pas examiner attentivement ce qui s'est passé et décider de raconter une histoire différente de celle qu'ils étaient allés chercher dans la montagne ?
[...]
Un autre montage, et une autre histoire, auraient-il pu être possibles ?
Avant de commencer cette analyse, j'ai esquissé un scénario qui, selon moi, aurait pu permettre à Reel Rock de garder Berg dans le plan tout en amplifiant encore les enjeux du film, et sans interrompre le flux de la narration. Voici ce que j'ai écrit :
Ils auraient pu présenter Berg et Roberts au début du film, puis Wharton, dans une interview de 10 secondes ou en voix off, aurait noté (a) à quel point il était spécial et inhabituel de se trouver au camp de base sud-est du Jirishanca avec un autre groupe, puisque la montagne est si rarement escaladée, et (b) comment lui, en tant que père, était un peu nerveux de voir ces jeunes se diriger vers une ligne qui présentait manifestement un niveau élevé de risque. Il pourrait même expliquer qu'il avait donné à Berg et Roberts une tonne de conseils sur la descente, puisque, s'ils atteignaient le sommet, ils avaient l'intention de descendre par la Suerte Integral.
Tout cela n'aurait certainement pas perturbé l'intrigue. Au contraire, cela aurait ajouté de la tension. « Nous nous serions demandé ce qu'il en était de Berg et de Roberts pendant qu'Anderson esquivait les chutes de glace et que Wharton escaladait de fabuleuses parois de glace. Et puis, lorsque Wharton serait arrivé au sommet, nous pourrions avoir un plan de drone de Berg apparaissant, ce qui augmenterait encore l'apogée émotionnelle du film : non seulement nos vétérans ont réalisé leurs rêves, mais les jeunes ont survécu ! Et tout le monde a atteint le sommet en même temps ! Quelle fin heureuse !
Mais lorsque j'ai résumé cela à Rosen et lui ai demandé pourquoi son équipe n'avait pas adopté une telle approche, il m'a rappelé que le cinéma n'est pas comme l'écriture. « Je ne suis pas sûr qu'il y aurait eu un moyen de le faire, a-t-il dit, compte tenu des images dont nous disposions.
Il m’a expliqué qu'aucun membre de l'équipe de direction de Reel Rock n'était présent au Pérou pour le tournage, et qu'ils n'étaient donc pas au courant de la présence de Roberts et de Berg sur la montagne, jusqu'à ce qu'ils voient la prise de vue du sommet par le drone, une fois que tout le monde avait déjà quitté le site. Ils n'avaient donc tout simplement pas les images dont ils auraient eu besoin pour intégrer les jeunes alpinistes dans le film. (« Il y a peut-être un plan d'eux, comme une randonnée ou quelque chose comme ça », a-t-il dit, « mais je ne me souviens pas l'avoir vu »). Pour les intégrer au film, il aurait donc fallu soit collecter des images rétrospectivement, ce qui n'était pas vraiment envisageable sur une montagne aussi isolée que la Jirishanca, soit utiliser des images fixes avec des voix off.
« Il n'y avait pas de façon naturelle de les replacer dans l'histoire », explique-t-il. « Si nous avions été obligés de le faire, je pense qu’on se serait retrouvé avec une drôle de scène un peu gênante à la fin... Imaginez : On aurait arrêté l'action juste au sommet, lorsque toute l'émotion va crescendo et que l’entente entre ces deux hommes a atteint son apothéose – Et on aurait stoppé net l'histoire et expliqué pourquoi ils ne sont pas seuls au sommet. »
Pourquoi alors ne pas simplement réduire les pertes et ne pas utiliser la prise de vue du sommet - omettre Berg plutôt que de la monter et s'appuyer plutôt sur les images du sommet filmées à la GoPro par Wharton et Anderson ?
Rosen m’a répondu qu'ils auraient pu le faire, c’est vrai, mais que cela aurait été difficile car ils n'avaient pas beaucoup d'autres images. À l'origine, un caméraman - Drew Smith - devait escalader le Jirishanca avec Anderson et Wharton, pour filmer la paroi. Mais Smith est tombé malade juste avant leur tentative, ce qui signifie que les seules images sur la paroi ont été filmées par Wharton et Anderson avec leurs GoPros. Si nous avions eu quelqu'un sur la paroi comme nous l'avions prévu », a déclaré Rosen, 'nous aurions peut-être pu sacrifier cette prise de vue [du sommet]' ».
Pourtant, Rosen, comme tout le monde, reconnaît que le montage de Berg est une zone grise : « Tous les cinéastes n'auraient pas réagi de la même manière. Mais je pense que je m'en tiens à notre décision car, au nom de la véracité de ce seul plan, nous aurions rendu le film bien pire. Nous nous sommes engagés envers notre public et la qualité de nos films. Nous devons avoir une raison impérieuse pour altérer la qualité de l'histoire que nous racontons. Et nous avons estimé que cela n'aurait eu pratiquement aucun sens pour le public de révéler [Berg] à la fin ou d'essayer d'étoffer l'histoire de l'autre équipe. Ce n'était tout simplement pas le but de l'histoire. Le récit, qu'il soit écrit ou documentaire, est un processus d'omission. Vous suivez un fil conducteur, mais vous essayez aussi d'écarter les détails inutiles. Si les gens veulent une histoire complète, qu’ils lisent l'American Alpine Journal ».
En entendant cela, je ne peux m'empêcher de penser que Rosen a tort, probablement parce qu'une partie de moi s'obstine à croire que mon schéma ci-dessus aurait pu (d'une manière ou d'une autre !) fonctionner. Mais une autre partie de moi reconnaît que - comme Berg l'a lui-même souligné - nous parlons d'un montage de quatre secondes dans un film par ailleurs excellent. Un film que j'ai apprécié à sa juste valeur. Il n'y a donc peut-être pas de bon ou de mauvais choix à faire. Et peut-être, comme le suggère Rosen, est-il temps de s'abonner à l'American Alpine Journal.
Initialement publié en anglais dans Climbing (groupe Outside), l’article de Steven Potter a été légèrement édité pour les besoins de sa publication dans Outside France.
Article mis à jour le 21 février 2025.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
