Le 15 juillet dernier les alpinistes pro Dani Arnold, Alex Huber et Simon Gietl faisaient la une de la presse avec une ouverture sur le « sommet Est » du Jirishanca, dans la cordillère Huayhuash dans les Andes péruviennes. Un seul hic : ce sommet n’existe pas. Butant sur un crux insurmontable, la cordée a baptisé son point haut d'un nouveau sommet. De quoi susciter beaucoup de remous, pointe Anthony Walsh du magazine « Climbing ».
Le mois dernier, Dani Arnold, Alexander Huber et Simon Gietl, trois alpinistes de renom, ont ouvert un itinéraire spectaculaire sur les flancs du Jirishanca (6 125 m), dans la cordillère Huayhuash, au Pérou. Les premières images diffusées les montraient en train de progresser dans un calcaire raide et gris, installés sur des vires exposées, ou, tout sourire sur ce qui semblait être un sommet. Mais la photo la plus relayée représentait la face sud-est de la montagne, traversée d’une ligne rouge vif marquant une faiblesse dans la paroi avant de rejoindre l’arête Est. Les trois alpiniste y annonçaient fièrement une nouvelle voie, baptisée Kolibri (7a+ A2), qui se terminait, selon eux, au « sommet est » du Jirishanca.
Le problème ?
Ce sommet est n’existe pas.
Mais où est donc le « sommet est » du Jirishanca ?

Ces dernières années, « Climbing » [groupe Outside] a beaucoup écrit sur le Jirishanca, pour le meilleur et pour le pire. En 2022, les Américains Josh Wharton et Vince Anderson y réalisaient en libre la voie Suerte (7c+ WI6 M7, 1 060 m), pendant que les Canadiens Quentin Roberts et Alik Berg ouvraient Reino Hongo (M7 AI5+ neige à 90°). Ce qui valut à ces derniers le Piolet d’Or. Deux ans plus tard, le Jirishanca était de nouveau sous les projecteurs, cette fois au cœur d’une polémique, quand Reel Rock sortait un film « Suerte »... en retouchant numériquement certaines images clés.
J’avais moi-même écrit ou édité pas moins de quatre articles fouillés sur cette montagne. Alors quand j’ai vu passer cette fameuse photo de la face annotée de la ligne de Kolibri, j’ai été surpris : je n’avais jamais entendu parler d’un quelconque « sommet est ». Wharton lui-même avait gravi cette même arête en 2015 et 2019 avant d’atteindre le sommet principal. Avait-il, lui, envisagé de s’arrêter sur ce prétendu sommet secondaire ?
Je lui ai posé la question par mail. Sa réponse fut sans appel : il n’avait jamais entendu parler d’un sommet est.
« J’ai atteint leur point haut dès ma toute première expédition au Jirishanca en 2015, je suis allé bien plus haut en 2019, et j’ai fini par atteindre le véritable sommet en 2022 », m’a-t-il écrit. « Ce qu’ils appellent un "sommet" est en réalité juste un replat sur l’arête, à six à huit longueurs de grimpe soutenue du sommet proprement dit. »
Wharton précisait qu’en comparaison avec l’escalade relativement simple de la partie basse de la montagne, l’arête sommitale, raide et chargée de neige, constituait le vrai crux de l’ascension, « tant sur le plan logistique que des conditions ou de la stratégie ». Même si cette portion ne porte pas une cotation mixte ou rocheuse impressionnante, elle exige une progression sérieuse dans de la neige technique de niveau 5, avec un engagement réel.
Pour autant, Wharton ajoutait ne pas être systématiquement critique envers les cordées qui n’atteignent pas le sommet.
« Je ne suis pas du genre à m’acharner sur un sommet quand il ne reste qu’un champ de neige facile, un bloc de 1,50 m ou trois longueurs en 5b au-dessus d’un 8a de 15 longueurs. »
Mais sur les grandes faces techniques comme celle du Jirishanca, il reconnaît que pour lui, « le sommet compte. »
J’ai ensuite contacté Quentin Roberts pour lui demander s’il connaissait ce fameux « sommet est ». Sa réponse fut aussi claire : non. Il m’a même envoyé une photo de la montagne sous un angle plus explicite, encerclant le petit replat que la cordée germanophone avait élevé au rang de sommet.

Les explications de Dani Arnold
D’abord perplexe, puis un peu agacé, je gardais tout de même l’espoir qu’il y ait une explication logique. J’ai donc contacté Dani Arnold pour qu’il s’explique. Avait-il connaissance d’autres cordées ayant terminé leur ascension au même point que lui ? Avait-il seulement envisagé de viser le sommet principal ?
Par mail, il m’a répondu qu’il n’était « pas sûr » que d’autres aient arrêté leur voie là, et a reconnu que l’objectif initial était bien d’atteindre le sommet principal. Après avoir franchi le crux rocheux, situé bas sur la montagne, l’équipe était convaincue qu’elle irait au bout. Mais les conditions en ont décidé autrement :
« Le plus dur n’était finalement pas là où on l’attendait », a-t-il expliqué. La pente sommitale s’est révélée « extrêmement dangereuse », à cause d’une neige sans cohésion. « Tu peux creuser un mètre et ne trouver aucune prise. »
Au fil de cet échange, ce qu’il me restait de bénéfice du doute s’est évaporé. Arnold, Huber et Gietl ont rétroactivement revu leur objectif à la baisse. Ils voulaient initialement atteindre le sommet principal. Ils ont réalisé que c’était trop dangereux, trop difficile. Ils ont regardé autour d’eux, constaté qu’ils étaient sur un replat… et décidé que leur voie s’arrêtait là, sur ce « sommet ».
Au delà du manque d'éthique, ça envoie un très mauvais message à toute une génération d’alpinistes qui les admire.

Ce que Arnold, Gietl et Huber auraient dû célébrer
Ce qui me déçoit le plus, c’est de comprendre que ces grimpeurs ont sans doute inventé un nouveau sommet pour pouvoir raconter une success story. Est-ce par égo surdimensionné ? Ou bien à cause de la pression des sponsors, inhérente au métier d’alpiniste professionnel aujourd’hui ? Peu importe : ce que je perçois, c’est une forme de malaise sous-jacent.
Je repensais à ce texte écrit en 2016 par l’alpiniste américain Colin Haley, publié sur Alpinist et intitulé No shame in failure (Aucune honte dans l’échec).
« Atteindre le sommet d’une montagne est toujours plus difficile que de s’en approcher seulement. (…) Ce qui fait le plus mal, c’est quand on veut vraiment arriver au sommet, mais que les forces qui rendent l’alpinisme si exigeant nous arrêtent en chemin. Cela dit, ce n’est pas parce qu’on échoue qu’on ne peut pas être fier de ses efforts. (…) Quand je vois des grimpeurs prétendre avoir réussi sans atteindre le sommet, j’ai l’impression qu’il y a une forme de honte mal placée à assumer une tentative. »
Haley racontait alors plusieurs de ses grands échecs glorieux, dont l’un des plus célèbres : la traversée des Torres en Patagonie (6c A1, 2 220 m), réalisée en une journée avec Alex Honnold — à deux longueurs de l’arête sommitale du Cerro Torre. Il n’a jamais prétendu que ce point haut était un sommet secondaire. Il a simplement considéré l’expérience comme une tentative — l’un de ses plus grands accomplissements malgré tout — et y est retourné l’année suivante pour conclure l’affaire.

Ce n'est pas ça l'esprit de l'alpinisme
Dans le jeu risqué qu’est l’alpinisme, l’attitude de la cordée Arnold - Huber - Gietl au Jirishanca est profondément problématique : elle sous-entend que la réussite ne se mesure qu’à l’aune d’un sommet atteint.
J’aurais préféré les voir revendiquer leur choix de ne pas aller au bout, d’avoir renoncé face à un danger trop grand, d’avoir privilégié la sécurité à l’objectif. Car non, ce sommet principal n’était pas impossible, juste plus dur que prévu.
C’est cela que j’aimerais célébrer chez cette cordée. Le fait d’avoir su s’arrêter quand le risque dépassait leur seuil de tolérance. Pas l’invention d’un sommet fictif pour revendiquer une victoire. Car ce n’est pas ça, l’esprit de l’alpinisme.
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