Qui n’a pas été un peu agacé par la fiancée d’Alex Honnold dans "Free Solo"? Ses apparitions, jugées un peu mièvres par certains dans le documentaire de Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi, ont même suscité de violents commentaires sur les réseaux sociaux. Alors qu’elle venait de rencontrer la (future) grande star de l’escalade, Sanni McCandless a été emportée, malgré elle, dans le tourbillon médiatique de la production du film oscarisé en 2019 ; sans savoir que leur relation allait être exposée aux yeux de millions de personne. Deux ans après la sortie du film, Sanni McCandless a décidé de prendre la parole pour donner sa version de l’histoire, et s’affirmer face à ses détracteurs. Ce qui, on l'avoue, nous réconcilie nous aussi avec elle. C'est donc son texte, et ses propres mots, qu'elle livre ici en exclusivité pour Outside.
Le 3 juin 2017, mon petit ami, Alex Honnold, est devenu la première personne à faire du free-solo sur El Capitan, une falaise de 914 mètres dans le parc national du Yosemite. Un exploit comparable au premier pas sur la Lune.
Alex et moi nous sommes rencontrés un an et demi auparavant, à Seattle, lors d’une conférence et d’une séance de dédicace. Je ne savais rien de lui, mais après l’avoir écouté, je l’ai trouvé mignon et plutôt drôle, et, en partant, je lui ai glissé mon numéro de téléphone. Quelques semaines plus tard, nous sommes allés à notre premier rendez-vous. C’était un jour nuageux, début décembre, nous sommes retrouvés face à face, à l’étage d’une pizzeria bondée. Et au cours de notre discussion, nous avons appris à nous connaître : je ne connaissais pas grand chose au monde de l'outdoor ; alors qu’il consacrait toute sa vie à l’escalade. Je vivais en colocation avec quatre amis, en plein centre ville ; il passait des journées entières, au calme, seul dans son van. J’étais du genre nuancé, alors que pour lui, c'était tout noir, ou blanc. Nous étions totalement opposés, et pourtant, il y avait une étincelle entre nous. Alors que nous riions et nous observions mutuellement, j’ignorais qu’il avait récemment signé un contrat avec National Geographic pour tourner un documentaire sur sa vie.

En juin 2016, six mois après notre rencontre, j’ai quitté mon emploi à Seattle, j’ai casé les huit cartons de mon déménagement dans la cave de mon appartement, et j’ai voyagé en Europe avec lui pendant l’été. Nous avons escaladé des falaises en France et en Suisse et fait de la randonnée dans les Alpes. Il ne ressemblait à aucune personne que j’aie jamais rencontrée : incroyablement courageux, il était visiblement en quête d'amour et d'être accepté tel qu'il était, un homme confiant et très intelligent. Mais surtout, il était marrant et il me faisait rire. Je pense qu’il appréciait aussi mon sens de l’humour et ma joie de vivre. mais peut-être était-ce dû au fait que j'étais plutôt relax et disponible car alors sans obligation professionnelle. Lorsque nous sommes rentrés aux États-Unis, il n’a pas fallu longtemps pour que nous sortions trois cartons du sous-sol et les placions à l’arrière de sa camionnette. Alors que nous nous éloignions de la maison, j’ai demandé : « Est-ce que ça veut dire qu'on vient d’emménager ensemble ? »
Gérer les caméras en permanence
Notre relation s’est développée, et le documentaire aussi. Lorsque j’ai entendu parler du projet pour la première fois, j’imaginais quelques jours d’interviews et un tournage discret sur l’escalade au cours d’une saison. Mais le jour où nous nous sommes réveillés avec un caméraman entrant dans le van pour filmer notre routine matinale, j’ai réalisé que c’était tout sauf discret. J’étais loin de me douter que, dans les mois qui allaient venir, bon nombre de nos moments les plus intimes et les plus douloureux se dérouleraient devant l’équipe. Une caméra serait là lorsque je demanderais à Alex si on tiendrait compte de mes sentiments alors qu'il risquait sa vie en solo. Là aussi lorsque je me retiendrais pour lui dire au revoir, tentant désespérement d'avoir l’air enjouée, au moment de quitter le Yosemite quelques jours avant son ascension (pour perdre complètement pied en montant dans la voiture). Et là enfin pendant les petites disputes lors de l’achat de notre première maison.
À certains moments, j’ai bien vu que les réalisateurs étaient frustrés par ma présence, car, avouons-le, les relations amoureuses compliquent les choses. Mon arrivée ne faisait pas partie du plan, et personne ne s’attendait à ce qu’Alex tombe amoureux de quelqu’un la veille de son solo d’El Cap. Même Alex est venu me voir à un moment donné pour me demander si nous devions nous séparer. Il craignait que je ne l’empêche de grimper et qu’il doive choisir : l’amour ou la gloire. Je me souviens avoir demandé : « Pourquoi pas les deux ? ». Nous sommes donc allés de l’avant, en équilibrant délicatement notre amour naissant avec l’espace dont il avait besoin pour pratiquer le free-solo à un haut niveau. Au final, notre histoire d’amour est devenue un élément clé du film, et les réalisateurs, Chai Vasarhelyi et Jimmy Chin, ont su capter l’intensité d’une nouvelle relation qui se développait au milieu du projet d’Alex. Puis, un jour, notre relation a été exposée aux yeux du monde entier.
Jugée comme un danger pour Alex Honnold
La première de Free Solo a eu lieu au festival du film de Telluride (USA, ndlr) en août 2018. En assistant à la soirée d’ouverture, j’ai pu apprécier la beauté et l’habileté de la réalisation, mais cela n’a pas contenu les montagnes russes émotionnelles que j’ai ressenties en visionnant près de deux ans de notre relation condensés en 20 minutes. Au point que je n'avais qu'une envie à certains moments : me lever et expliquer au public dans quel contexte s'étaient passées les choses. Par exemple, dans une séquence on demande à Alex si je fais de l’escalade, et lui répond : « Je ne la qualifierais pas de grimpeuse ». Pour un téléspectateur, cette remarque peut sembler déplacée et blessante. Mais en réalité, il a fait ce commentaire tout simplement parce que je ne faisais de l’escalade que depuis quelques mois. Je ne m’identifiais même pas encore comme grimpeuse. Je me suis sentie tout aussi gênée en voyant un plan de moi en train de galérer avec la corde pleine de noeuds, juste avant qu’Alex ne chute et se brise la cheville – je me suis sentie honteuse, et incompétente. Sans chercher à fuir mes responsabilités, je n’arrêtais pas de ressasser qu’Alex avait alors bel et bien sauté un point et s’était mis en danger.
Je voyais bien que les réalisateurs tenaient compte du fait qu’Alex fréquentait une personne novice dans ce sport alors qu’il s’entraînait pour le plus grand exploit d’escalade de tous les temps, mais je ne pouvais m’empêcher de me sentir sur la défensive. Et au final, j'étais convaincue qu’il ferait ce qu’il fallait pour réussir. Avec, ou sans moi.
Dans les mois qui ont suivi, Free Solo a remporté un Oscar, un BAFTA et sept Emmys. Il a été vu par des millions de personnes et a battu des records au box-office. Au fur et à mesure que des gens du monde entier ont vu le film, j’ai eu l’impression d’ouvrir mon cœur et d’être un livre ouvert aux yeux de tous. Je suis devenue plus vulnérable, à fleur de peau, et même les commentaires les plus anodins pouvaient être une torture. Jimmy m’a parlé d’un acteur très connu qui avait vu le film et qui lui avait dit que pendant toute la séance, il n'avait qu'une envie, c'est que je disparaisse du paysage pour que Alex puisse faire ce qu'il avait à faire. J’ai reçu des messages directs de personnes qui pensaient que j’étais dans une "relation émotionnellement abusive". Sur mes fils de médias sociaux, les commentaires étaient interminables : on disait qu'Alex ne devrait pas grimper avec moi parce que j’étais un danger. Après n'avoir vu qu'un film, j’étais terriblement choquée que les gens aient l’impression de connaître les tenants et aboutissants de notre relation.
Et puis il y a eu une interview qui m’a laissée particulièrement à vif. Chai, Jimmy, Alex et moi étions avec un journaliste du Los Angeles Times. À un moment donné, la conversation à tourné sur la rareté avec laquelle Alex utilisait le mot « amour » – les mots affectueux ne sont pas toujours son point fort, c'est vrai. C’était une conversation que j’avais eue de nombreuses fois au cours des premières années de notre relation, généralement dans le van ou sous la couette, mais toujours lorsque lui et moi étions seuls. Au fur et à mesure de l’échange, Chai, Jimmy, Alex et le journaliste ont commencé à débattre de la place que j’occupais dans la liste de ses priorités – étais-je au-dessus ou au-dessous de sa passion pour l’escalade extrême ? Je me souviens avoir retenu ma respiration et m’être dit : certaines choses ne peuvent-elles pas avoir la même importance ? J’ai alors réalisé à quel point ma vie était devenue publique.
L’angoisse après l’exposition médiatique
Au cours des premiers mois suivant la diffusion, j’ai souffert d’une forte anxiété. Je me souviens d’une nuit en particulier, alors qu’Alex était parti pour la tournée du film et que j’étais seule à la maison. Mon anxiété s’était transformée en paranoïa, et au milieu du dîner, après avoir vérifié trois fois la porte d’entrée et fermé tous les stores de la maison, j’ai attrapé mon plus grand couteau à découper et l’ai posé à côté de mon assiette. Quelques jours plus tard, je suis resté éveillée dans mon lit pendant toute une nuit, convaincue que la maison avait été mise sur écoute et qu’il y avait des caméras cachées dans ma chambre.
Lorsque j’ai parlé de ces crises à mes amis et à ma famille, j’ai perçu leur inquiétude, mais je me suis sentie impuissante à faire quoi que ce soit. Je n'avais pas la force de consulter un thérapeute et je croyais peut-être naïvement que la situation était trop inhabituelle pour être comprise. Il m’a fallu un certain temps pour identifier cette expérience comme l’effet secondaire du passage du statut de personne ordinaire à celui de sujet d’un documentaire vu par des millions de personnes : je ressentais un profond manque de contrôle.
Au départ, c’est la peur d’être incomprise qui me tenaillait. Dans les semaines qui ont suivi la sortie du film, Alex (l’expert en matière d’indifférence) m’a répété sans cesse : « Sanni, les seules personnes dont l’opinion compte sont ta famille, tes amis et toi-même ». Finalement, j’ai compris ce qu’il voulait dire. Je ne pouvais pas contrôler la façon dont le monde choisissait de me voir.
Mais il y avait une plus grande peur qui persistait sous la surface. Quelque part, au fond de moi, je ressentais la douleur d’être à jamais considérée comme une simple extension de mon compagnon. Je voulais me faire un nom, et j’avais du mal à trouver la limite entre proximité et indépendance. Pouvions-nous poursuivre nos propres rêves sans nous éloigner l’un de l’autre ? Petit à petit, j’ai compris que ma frustration pouvait provenir d’un manque de confiance dans le fait que je trouverais ma propre voie.
« Free Solo nous a préparé au mariage »
Quelques mois après la première de Free Solo, avec l’entreprise que j’avais créée avec deux amis - une agence spécialisée dans l'outdoor - on a organisé notre premier événement. C’était un dimanche soir au début de l’hiver, et je venais de passer quatre jours à courir dans tous les sens et à guider près de cent personnes dans un week-end qui allait changer leur vie. J’étais épuisée. Et pourtant, je me sentais moi-même. J’ai réalisé que le rythme de la vie d’Alex était aussi rapide qu’une tornade, mais en plein milieu d’une histoire d’amour, je ne voulais pas être emportée par le vent. Au lieu de cela, je voulais me concentrer sur ce que je savais être vrai : j’étais une femme amoureuse, et une femme existant en tant que telle.
Le temps a passé et la vie a commencé à ralentir, tout comme la pression de la presse, les apparitions des fans, les demandes de selfies et les menaces sur Instagram. Nous avons repris notre routine, pris la route et passé des semaines dans le Yosemite à ne penser qu’à l’escalade et à la randonnée. À mesure que je guérissais, j’ai ressenti une immense gratitude pour l’équipe de Free Solo, et j’ai pu à nouveau apprécier cette expérience sans déclencher de crises d’angoisses.
Plus d’un an après la sortie du film, Alex et moi étions dans un petit Airbnb sur l’île de Whidbey dans l’État de Washington lorsqu’il a sorti une petite boite à bijou. Dedans, une bague. Et il m’a demandé : « Veux-tu continuer à faire ce que nous avons commencé à faire ensemble ? ». J’ai répondu « Oui », avec un énorme sourire.
Avec du recul, je peux voir comment le tournage de Free Solo nous a préparés au voyage que nous commençons à peine : notre mariage. Alex et moi avons fait face à presque toutes les pressions qu’une nouvelle relation peut subir. Nous sommes tombés amoureux devant une équipe de tournage, sachant que si ça n'avait pas marché, nous aurions compliqué la vie de nombreuses personnes pour rien. Nous avons dû discuter non seulement de la perspective de la mort, mais aussi de ce dont nous avions chacun besoin pour nous sentir vraiment en vie. La pression écrasante de la presse et de la notoriété m’a appris à me détacher de ce que les autres pensent de moi et de la relation que j'ai avec Alex. Plus important encore, grâce à Free Solo, lorsqu’il s’agit de jongler entre proximité et indépendance, je peux enfin dire: « Mais pourquoi pas les deux ? »
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
