L’impact de l’exercice physique sur les tumeurs cancéreuses tiendrait dans notre « capacité énergétique », selon les recherches de scientifiques australiens qui viennent d’être rendues publiques.
L'automne dernier, un groupe international d'oncologues a publié des travaux importants sur la relation entre exercice physique et cancer. Les nouvelles étaient bonnes, bien que peu surprenantes au final. L'exercice physique régulier réduit le risque de développer une longue liste de cancers, dans des proportions allant de 10 à 25% selon les cas. Et si vous êtes déjà atteint d’un cancer, faire du sport améliore notablement votre quotidien, voire augmente votre espérance de vie.
Restait à savoir pourtant comment ou pourquoi l'exercice physique avait un effet aussi puissant sur les cellules cancéreuses. Il existe de nombreuses théories sur le sujet. Certains experts évoquent les taux d'hormones, d'autres le sucre dans le sang, l'inflammation chronique ou le stress oxydatif, mais personne n'avait encore réuni toutes les pièces du puzzle.
C'est dans ce contexte qu'est parue récemment une analyse dans la revue « Trends in Cancer », rédigée sous l'autorité de Peter Biro de l'université Deakin en Australie. Peter Biro et ses collègues proposent une nouvelle théorie selon laquelle le lien entre exercice et cancer reposerait sur ce qu'ils appellent la "capacité énergétique". En bref, les personnes en bonne santé sont capables d'augmenter et de maintenir des niveaux élevés de consommation d'énergie, ce qui leur donne la capacité de mettre en place une réponse immunitaire plus forte lorsque les cellules cancéreuses attaquent. Cela les aide également à mieux résister aux tumeurs déjà implantées.
Il s'agit d'une théorie difficile à tester sur le plan expérimental, mais les chercheurs explorent quatre prédictions qui découlent de leur postulat.
Nous avons tous une capacité énergétique différente
Cela peut sembler évident, mais il est bon d'expliquer ce que ces scientifiques entendent par « capacité énergétique ». Nous tirons notre énergie de la nourriture, donc en théorie, vous pourriez penser que s'il faut des calories supplémentaires pour lutter contre le cancer, il vous suffit de manger plus. Mais comme l'ont rappelé récemment Herman Pontzer et John Speakman, il y a des limites à la quantité d'énergie que notre corps peut traiter. Vous ne pouvez tout simplement pas brûler 10 000 calories par jour, quelle que soit la quantité que vous essayez d’absorber.
On sait également que certaines personnes brûlent plus d'énergie que d'autres, et que ces différences sont en partie héréditaires. Cela signifie que si vous êtes dans la situation où votre corps a besoin de toute l'énergie qu'il peut obtenir, et qu'il doit maintenir cette production pendant des jours ou des semaines, certaines personnes seront capables de relever ce défi mieux que d'autres.
Votre capacité énergétique est liée à votre taux métabolique
Peter Biro et ses collègues se sont concentrés sur deux indicateurs de la capacité énergétique, car il n'est pas facile de mesurer la consommation totale d'énergie sur de longues périodes.
La première est la VO2 max, mesure de référence de l'endurance aérobie, qu'ils appellent le "taux métabolique maximum". L'autre est le taux métabolique au repos. Soit, en gros, le taux auquel vous brûlez des calories pendant votre sommeil. Il est intéressant de noter que les deux sont étroitement liés, bien qu'ils se situent aux extrémités opposées du spectre. Si vous êtes une machine d'endurance, alors votre moteur - les organes impliqués dans la conversion des aliments en énergie, tels que le cœur, les poumons, le foie et les intestins - est plus gros et a besoin de plus d'énergie pour fonctionner, même lorsqu'il est au ralenti. L'article cite une série d'études antérieures, sur des animaux et des humains, montrant que le taux métabolique au repos est corrélé au taux métabolique maximum.
L'exercice physique entraîne (et est entraîné par) une capacité énergétique élevée
C’est une évidence pour tous aujourd’hui, l'exercice régulier augmente votre VO2 max et vous permet de maintenir un rendement énergétique plus élevé pendant de plus longues périodes. C'est ce qu'on appelle l'entraînement. Mais il existe aussi des preuves qui vont dans l'autre sens, tant chez l'homme que - et c'est plus convaincant encore - chez les rongeurs. Si vous êtes né avec un métabolisme élevé, vous êtes plus susceptible que d'autres de passer votre temps à faire tourner la roue dans le coin de votre cage ou à accumuler des kilomètres sur Strava.
Certes, la preuve est un peu moins évidente ici. Certaines études montrent que l'entraînement d'endurance n'a aucun effet sur le taux métabolique au repos, ce qui est en contradiction avec l'idée que le taux métabolique au repos et le taux métabolique maximal sont liés. Néanmoins, le lien général entre l'exercice et la capacité énergétique - dans les deux sens - semble clair.
Une capacité énergétique élevée vous aide à lutter contre le cancer
C'est là le cœur de toute l’hypothèse. Les cellules cancéreuses déclenchent une réponse immunitaire qui tente d'empêcher ces cellules de se transformer en un cancer invasif. Cette réponse immunitaire coûte de l'énergie, cependant que les tumeurs qui parviennent à s'implanter siphonnent également des quantités substantielles d'énergie. Ces coûts énergétiques, selon la nouvelle théorie, sont si élevés qu'ils peuvent pousser votre capacité énergétique à sa limite.
Pour avancer cette théorie, les chercheurs s’appuient principalement sur leur étude des rongeurs. Ainsi, lorsque des souris suivent un programme d'exercice avant d'avoir un cancer, elles sont capables de produire plus de cellules immunitaires, et le cancer a moins de chances de se développer. Inversement, l'exercice physique peu après l'attaque, produit une réponse immunitaire plus faible, probablement parce que vous n'avez pas assez d'énergie pour relever les deux défis.
C'est ainsi que les pièces de la nouvelle théorie s'assemblent. Bien qu'on ne dispose pas encore d’expérience pouvant confirmer ces théories, on dispose néanmoins d’indices probants disséminés dans la littérature scientifique. Une étude menée en Suède sur 1,3 million adolescents masculins a ainsi mis en évidence que ceux qui avaient obtenu les meilleurs résultats à la mesure de leur VO2 max avaient 20 % de chances en moins de mourir plus tard d'un cancer. Bien sûr, cela pourrait aussi s'expliquer par le fait que les sujets les plus en forme étaient les plus susceptibles de continuer à faire de l'exercice tout au long de leur vie, et que cela avait un autre effet sur l'inflammation, le stress oxydatif, le taux de sucre dans le sang ou autre. Il n'y a donc pas de preuve irréfutable pour l'hypothèse de la capacité énergétique.
C'est néanmoins une hypothèse intéressante, avec quelques implications possibles. La première est que la quantité optimale d'exercice à des fins de santé dépend de votre niveau de forme physique actuel, puisque vous n'avez pas intérêt à utiliser toute votre capacité énergétique dans vos séances d'entraînement. Autrement dit, plus n'est pas toujours mieux. Ce que la plupart des entraîneurs ont compris depuis longtemps, même si les athlètes ne les écoutent pas toujours.
Une autre implication est que votre forme physique réelle est plus importante que la quantité d'exercice que vous faites. Cela rejoint une idée soutenue par l'American Heart Association il y a quelques années : les médecins devraient systématiquement vérifier (ou du moins estimer) la VO2 max de leurs patients de la même manière qu'ils vérifient la pression artérielle. Cette idée est également en accord avec les données du National Runners' Health Study qui montrent qu'un temps de course de 10 km est un meilleur indicateur des maladies cardiaques futures que la quantité d'entraînement que vous faites. Aussi suis-je tenté d’adhérer à la théorie de Peter Biro, même si les preuves n'existent pas encore vraiment, car c'est tout à fait ce qu’il me faut les jours « sans » où j’ai un peu mal à chausser mes baskets pour aller courir. Le but, faut-il le rappeler, n’étant pas d'accumuler les heures d'entraînement, mais bien de devenir plus rapide demain que je ne le suis aujourd'hui !
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