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« Nous sommes des artistes » : pourquoi Jakob Schubert met en scène ses enchaînements en live devant 180 000 spectateurs

  • 13 octobre 2026
  • 6 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Diffusée en direct pendant 23 minutes, la performance historique de Jakob Schubert a tenu des milliers d'internautes en haleine le 10 octobre. En réussissant la répétition de DNA, le 9c libéré par Seb Bouin en 2022 dans les gorges du Verdon, il devient le premier grimpeur à enchaîner deux voies proposées 9c. L'Autrichien est aussi l'un des plus enclins aussi à partager ses ascensions en live avec le plus grand nombre : « Cela fait aussi partie de mon travail de grimpeur professionnel », raconte-t-il. « Nous sommes, après tout, un peu comme des chanteurs, des acteurs, nous essayons d’inspirer les gens, de leur donner envie et de rendre leur vie meilleure. »

Après plusieurs semaines de travail à la Ramirole. Jakob Schubert est venu à bout de DNA lors de sa neuvième tentative, diffusée en direct sur YouTube. Après avoir réussi à franchir le passage qui l’avait jusque-là systématiquement arrêté, un mouvement particulièrement exigeant dans le deuxième crux, évalué à 8A+ en cotation bloc, le grimpeur autrichien de 35 ans a pu poursuivre jusqu’au relais et conclure l’une des tentatives les plus attendues de l’année. Une scène palpitante, suivie de près par 180 000 spectateurs. Fidèle à la démarche qu’il avait adoptée lors de la première ascension de B.I.G., à Flatanger en 2023, elle aussi retransmise en direct, Schubert a choisi de rendre ses essais accessibles au public. « Je suis vraiment heureux. Je n’échangerais cette histoire contre rien au monde », a-t-il confié à  Climbing au lendemain de son ascension.

Libérée par Sébastien Bouin en avril 2022 après plus de 150 jours de travail et quelque 250 essais, DNA était la deuxième voie proposée à 9c dans le monde, après Silence, libérée par Adam Ondra en 2017. Depuis, trois autres voies avaient rejoint ce cercle très fermé : B.I.G., enchaînée par Schubert lui-même en 2023, Duality of Man, réalisée par Sean Bailey, et Café Colombia, libérée par Jorge Díaz-Rullo. Jusqu’à samedi, aucune de ces cinq voies n’avait été répétée. En clippant le relais de DNA, Schubert met donc fin à quatre années d’attente et devient le premier grimpeur à enchaîner deux voies proposées à ce niveau. Et en confirmant sa cotation de 9c, DNA devient ainsi la première voie de ce niveau à avoir été répétée et sa cotation confortée par un second grimpeur.

https://www.youtube.com/live/PnDrmB0mwQk?si=6k6CPRNzY64Z7xya

La 9c la plus dure ?

Longue d’environ 50 mètres, DNA se situe dans la grotte de la Ramirole, dans les gorges du Verdon. Cette ligne très déversante enchaîne une approche physique autour du 8c, un premier passage de bloc évalué à 8A, puis un deuxième crux coté 8A+, avant une dernière section en 8C+ jusqu’au relais. C’est précisément ce deuxième passage qui avait résisté à Schubert lors de ses précédentes tentatives. Il a finalement réussi à le franchir lors de sa neuvième montée après un bref repos à la sortie du premier crux. 

Schubert, qui a essayé toutes les voies proposées à 9c, à l’exception de la plus récente, Café Colombia, de Jorge Díaz-Rullo, estime que DNA est la voie la plus difficile qu’il ait jamais gravie et pourrait bien être la voie la plus dure du neuvième degré. devant B.I.G., dont le style lui convenait davantage. Une difficulté qui tient toutefois à l’importance de la taille et de l’allonge dans DNA, précise-t-il. Schubert, qui mesure environ 1,75 m, estime être tout juste assez grand pour réaliser certains mouvements. « C’est une voie très morphologique. Plus on est petit, plus elle devient difficile. À partir d’une certaine taille, elle serait probablement impossible. », explique-t-il. Même si DNA et B.I.G. reposent toutes deux sur la résistance, Schubert considèe que l’escalade de DNA est plus technique. « Je n’avais jamais utilisé des coincements de genou aussi poussés. Il faut vraiment apprendre à les maîtriser dans DNA, sinon certains mouvements sont tout simplement impossibles à réaliser. » D’autant que le travail nécessaire pour en venir à bout lui a paru plus ardu, en raison des séquences complexes à mémoriser et à maîtriser. « Il y a beaucoup plus de petites sections difficiles qu’il faut apprendre. »

Si Schubert a eu besoin de moins d’essais de redpoint pour enchaîner la voie que pour B.I.G., il a en revanche investi beaucoup plus de temps dans sa préparation. Il rappelle toutefois que, dans le neuvième degré, la difficulté reste en grande partie subjective. À ce stade de l’évolution de la cotation, il est presque impossible d’affirmer qu’une voie proposée à 9c est objectivement plus dure qu’une autre. Elles sont toutes extrêmement difficiles, mais chacune à sa manière. « Je pense que chaque grimpeur de 9c désignerait une voie différente comme étant la plus dure pour lui, observe Schubert. Adam [Ondra] pourrait dire que c’est B.I.G.. Et moi, je lui répondrais : “Quoi, Adam, tu es fou ! C’est la plus facile pour moi.” Adam dirait que Silence est de loin la plus facile pour lui. Seb [Bouin], lui, dirait que DNA est la plus facile. »

Derrière neuf tentatives en direct, des semaines de travail

Depuis sa première découverte de la voie en 2022, puis ses trois retours en France pour travailler le projet, l’Autrichien a accumulé au moins une trentaine de séances sur la voie. Schubert souligne cependant que, si la diffusion en direct permet de découvrir de près ce qu’implique une ascension de ce niveau, elle ne montre qu’une partie du travail accompli. Lorsqu’il commence ses essais d’enchaînement, le plus gros de la préparation est déjà derrière lui. « Certaines personnes lisent “neuvième tentative en direct” sur YouTube et pensent que je n’ai essayé la voie que neuf fois, ce qui est évidemment très loin de la vérité », explique-t-il. « On ne voit pas tout le travail que j’ai fourni avant même de commencer les essais d’enchaînement, ni toute la préparation mentale que je fais chaque jour entre les tentatives, même pendant les jours de repos. Je repasse sans cesse la voie dans ma tête, encore et encore, et je réfléchis aux tout petits détails que je pourrais modifier. Il faut énormément de travail pour en arriver là. »

Le travail effectué par Bouin lui a également été précieux. Les images de sa première ascension lui ont permis d’étudier les méthodes et de gagner du temps. « Nous avions la vidéo de Seb, et il avait fait un travail incroyable pour trouver le beta de la voie, raconte Schubert. J’ai dû en modifier quelques-unes parce que je suis beaucoup plus petit que lui, mais j’ai pu en reprendre un grand nombre, ce qui m’a fait gagner beaucoup de temps. »

180 000 spectateurs : le direct, nouvelle scène de l’escalade ?

Au-delà de la performance sportive, cette réussite confirme l’intérêt du public pour les tentatives en direct. En 2023, Schubert avait déjà retransmis ses essais dans B.I.G., qu’il avait finalement enchaînée lors de son cinquième direct. Avec DNA, il a renouvelé l’expérience, cette fois devant une audience bien plus importante. L’initiative vient de lui, précise-t-il, et non d’une demande de ses sponsors. Si la diffusion en direct ajoute une pression supplémentaire, elle a finalement rendu la réussite encore plus agréable à ses yeux. Les réactions de ses abonnés semblent lui donner raison. « J’ai tout arrêté pour regarder la tentative, et je suis tellement reconnaissant pour les émotions que tu nous as fait vivre ! », écrit l’un d’eux. « Merci de nous rappeler ce dont un être humain est capable », ajoute un autre. Un troisième commente : « Je crie très rarement devant mon écran quand je regarde du sport… mais cette fois, j’ai crié quand tu as réussi le mouvement clé. » Le commentaire le plus apprécié sous la vidéo de son ascension sur YouTube venait d’Adam Ondra, qui le félicitait pour sa réussite, mais aussi pour sa capacité à gérer la pression des tentatives diffusées en direct. « Les réactions à la diffusion de DNA m’ont rempli de joie, a-t-il partagé. J’ai eu le sentiment d’avoir donné encore plus envie aux gens de grimper et de les avoir inspirés. Cela me rend vraiment heureux, parce que je pense que cela fait aussi partie de mon travail de grimpeur professionnel. Nous sommes, après tout, un peu comme des chanteurs, des acteurs ou des artistes : nous essayons d’inspirer les gens, de leur donner envie et de rendre leur vie meilleure. »

Et Schubert n'est pas le seul à partager ces tentatives. Les vidéos intégrales et les ascensions diffusées en direct deviennent de plus en plus courantes en escalade sportive et en bloc. Cette semaine, l’Écossais Will Bosi diffusait lui aussi ses essais dans Silence, la voie d’Adam Ondra en Norvège. Mais d'autres grimpeurs préfèrent travailler leurs projets les plus difficiles loin des regards. Certains gardent même leurs réussites secrètes pendant des mois. Sean Bailey n’a ainsi annoncé son ascension de Duality of Man, une autre voie proposée à 9c, que près d’un an après l’avoir enchaînée. Shawn Raboutou a, lui aussi, attendu plusieurs mois avant de révéler ses blocs proposés à 9A+, Megatron et Alphane.

Et maintenant ?

Jakob Schubert ne manque pas de projets. Il envisage notamment de travailler Exodia, le bloc proposé 9a+ 8 par l’Italien Elias Iagnemma, avec Adam Ondra, enchaîné pour la première fois en novembre dernier. Il aimerait également essayer Excalibur (9b+), la voie de Stefano Ghisolfi. En revanche, l’Autrichien se montre plus prudent à l’idée de se lancer à nouveau dans un projet de 9c. « Je ne sais pas combien de fois encore je vais essayer des voies de 9c, confie-t-il. Cela demande énormément de temps et d’efforts. C’est aussi un processus mental difficile. » Schubert reconnaît ne pas être certain de vouloir à nouveau consacrer autant de temps à un tel projet. D’autant qu’il vise également une troisième participation olympique, à Los Angeles en 2028. « C’est évidemment quelque chose pour lequel je dois beaucoup travailler, ce qui me laissera un peu moins de temps pour de grands projets comme celui-ci », explique-t-il. Il garde toutefois une dernière réserve : « J’ai l’impression que DNA est peut-être la voie de 9c la plus difficile pour moi, et que le processus pourrait devenir un peu plus facile. On verra. »

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