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L'alpiniste tchèque Jan « Honza » Špička raconte la tragédie du Huascarán
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« Nous étions leur seule chance de survie » : le récit d’un des deux rescapés du drame du Huascarán 

  • 4 novembre 2026
  • 14 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

En juillet 2026, cinq membres de la « bande de Cayesh », des amis passionnés d’alpinisme, s’engage sur le Huascarán (6 768 m), plus haut sommet du Pérou. Seuls deux en redescendront. Après avoir lui-même échappé à une chute dans une crevasse, le Tchèque Jan « Honza » Špička repartira dans la tempête à la recherche de ses trois compagnons. Il raconte ici l’ascension, leurs derniers échanges et les recherches pour tenter de les retrouver.

Le Huascarán occupe une place à part dans l’histoire de l’alpinisme péruvien. Derrière sa silhouette imposante, la plus haute montagne du pays - son sommet sud atteint 6 768 mètres, tandis que le sommet nord culmine à 6 655 mètres - porte le souvenir de plusieurs catastrophes meurtrières. Ce qui s’est produit en juillet dernier s’ajoute à une longue série. En 1962, une énorme masse de glace s’est détachée de ses pentes et a enseveli une partie de la ville de Ranrahirca. Huit ans plus tard, le 31 mai 1970, un séisme au large des côtes péruviennes a provoqué un éboulement glaciaire d’une ampleur bien supérieure, qui a enseveli notamment la ville de Yungay. Cette avalanche, qui a fait plus de 18 000 victimes selon les estimations historiques, est considérée comme l’une des plus meurtrières de l’histoire.

L'alpiniste tchèque Jan « Honza » Špička raconte la tragédie du Huascarán
Le Huascarán Norte vu d’en bas. (Jan « Honza » Špička)

Aujourd’hui encore, Le Huascarán demeure une montagne particulièrement exigeante. Des itinéraires autrefois considérés comme relativement accessibles présentent désormais des risques importants, notamment en raison de l’instabilité de la glace et de la multiplication des zones exposées aux chutes de séracs, deux phénomènes accentués par le recul rapide des glaciers. La saison 2026 n’a pas fait exception : en juillet, trois alpinistes ont perdu la vie sur le Huascarán.  Un drame que raconte Jan « Honza » Špička, alpiniste tchèque qui vit aujourd’hui au Chili et s’apprête à entamer une carrière de guide de haute montagne, à Climbing. 

La bande de Cayesh

« C’est autour d’un dernier repas, dans notre restaurant préféré de poulet rôti péruvien qu’a commencé notre aventure. Surnommé la « bande de Cayesh, nous étions six à nous retrouver le 11 juillet 2026 avant le grand objectif de la saison : l’ascension du Huascarán Sur. J’avais déjà tenté l’ascension à trois reprises, sans jamais parvenir au sommet. Pour autant, je n’étais pas particulièrement obsédé par l’idée d’y retourner. Cette fois, pourtant, l’envie s’est progressivement installé. Nous avons donc formé trois cordées de deux personnes : l’équipe tchèque, composée de Matěj et de moi-même ; l’équipe européenne, avec Saul, originaire du Pérou, et Agnieszka (Aga), de Pologne ; et l’équipe péruvienne, composée de Chicho et Arti.

L'alpiniste tchèque Jan « Honza » Špička raconte la tragédie du Huascarán
La bande du Cayesh. (Jan « Honza » Špička)

Matěj Žák est mon compagnon de cordée de longue date. Originaires tous deux de Nové Strašecí, une petite ville de République tchèque, où nous avons commencé à grimper ensemble, Nous partageons aussi bien l’alpinisme que l’escalade, le ski de montagne et les sports d’endurance. Sans être professionnels, nous avions déjà accumulé une solide expérience ensemble, avec trois saisons dans la Cordillère Blanche, au Pérou, et deux autres en Patagonie argentine. Je connaissais Saul, de son vrai nom Freddy Saul Mendoza Lizana, depuis 2021. Il avait été mon premier véritable compagnon de montagne au Pérou. Au fil des années, nous avions partagé énormément de choses, aussi bien en montagne et sur les falaises que dans la vie quotidienne, à la maison ou autour d’un verre. Il était devenu pour moi comme un frère péruvien. Agnieszka était une grimpeuse redoutable, avec plusieurs voies sportives cotées 8a et 5.13b à son actif. Elle possédait également une solide expérience de la montagne. Alejandro « Chicho » Ugarte Jordan était photographe professionnel à Lima. Il cherchait avant tout à réaliser des images originales de la montagne, aussi bien avec son appareil photo qu’avec son drone. Nous nous étions rencontrés en 2022, dans le cadre du projet Skiing Peru, auquel nous participions tous les deux. En dehors de la saison, nous avions aussi l’habitude de passer du temps ensemble à Lima, avec nos compagnes. Enfin, Artidoro « Arti » Salas Gaitan était un véritable Huaracino, un habitant de Huaraz. Né au pied de la Cordillère Blanche, il était guide et dirigeait le Big Mountain, une auberge bien connue des alpinistes. Je le connaissais depuis 2021, année de ma première saison à Huaraz.

Deux jours d'approche pour atteindre le glacier

Le lendemain matin, 12 juillet, nous avons chargé le véhicule avec nos sacs à dos et pris la route d’Armapampa, notre point de départ. Depuis Huaraz, il fallait compter environ deux heures de trajet. En plus des six alpinistes, ma femme Alenka et notre amie tchèque Míša nous accompagnaient, mais elles n’avaient prévu que de monter jusqu’au refuge avant de redescendre le lendemain. À l’entrée du village, nous avons déchargé le matériel et avalé un dernier roulé à la cannelle, avant de se mettre en route direction le refuge Huascarán, notre camp de base, situé à 4 650 mètres d’altitude. Chacun avançait à son rythme : Matěj y est arrivé après deux heures quarante-cinq de marche, tandis que Saul et Aga ont manifestement pris leur temps et mis un peu plus de six heures. Mais après tout, nous n’étions pas pressés…

Nous étions seuls au refuge, ce qui nous a permis de profiter pleinement de la soirée. Mais alors que nous discutions des derniers détails de l’ascension, un premier changement est intervenu. Aga ne se sentait pas bien et a décidé de redescendre avec les filles. Nous n’étions donc plus que cinq. Saul a aussitôt proposé aux deux péruviens, Chicho et Arti, de former une cordée de trois. Sur le moment, cela m’a semblé être une bonne idée, Saul était le plus expérimenté des trois et sa présence ne pouvait que renforcer leur équipe.

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Jan « Honza » Špička (à gauche) avec ses amis au refuge du Huascarán. (Jan « Honza » Špička)

Le 13 juillet, après le petit-déjeuner, après avoir pris une dernière photo tous ensemble, nous avons commencé à monter en direction du glacier, tandis que les filles sont reparties vers la vallée. Aucun de nous ne savait alors que cette photo serait la dernière de notre groupe au complet, et que les filles ne reverraient jamais Saul, Chicho et Arti. La deuxième journée d’approche s’est déroulée sans difficulté. Nous avons atteint le camp 1, à environ 5 300 mètres, puis installé les tentes, fait fondre de la neige pour obtenir de l’eau et préparé le repas. Et regler les derniers détails de l’ascension.

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an « Honza » Špička en marche vers le Huascarán Sur. (Jan « Honza » Špička)

La voie normale du Huascarán, cotée AD ou AD+, passe habituellement par le col de La Garganta, où se trouve le camp 2, à 5 950 mètres. De là, les alpinistes poursuivent vers le sommet. Nous avions toutefois choisi un itinéraire différent : El Escudo, « le Bouclier » côté D. Plus difficile techniquement, cette pente de glace d’environ 600 mètres, inclinée entre 60 et 70 degrés, présente toutefois moins de dangers objectifs : aucun sérac suspendu ne la surplombe directement, ce qui limite les risques de chutes de glace et de neige. En revanche, elle ne permet pas d’installer de camp intermédiaire et se parcourt généralement en une seule journée depuis le camp 1, avant de redescendre par la voie normale. Nous avons fixé le départ à 22 heures. D’ici là, nous n’avions plus qu’à nous reposer. 

Summit Day

A 22h15, nos deux cordées se sont mises en route à quelques minutes d’intervalle. La première partie de l’itinéraire était sans doute la plus dangereuse. Nous devions traverser une vaste zone de crevasses et de séracs, avec quelques passages de glace raide. Le principal risque venait de ce qui pouvait se détacher au-dessus de nous. Nous avons atteint la rimaye en moins de deux heures, Saul, Chicho et Arti arrivant environ une heure après nous. Alors que nous préparions le matériel pour poursuivre notre progression encordés, j’ai perdu ma radio, qui a disparu quelque part dans les profondeurs du glacier. 

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(Jan « Honza » Špička)

Matěj a commencé à grimper. Le terrain, pas particulièrement difficile, nous a permis de progresser en simultané sur plusieurs longueurs, jusqu’à ce qu’il épuise ses broches à glace et installe un relais. La section qui m’attendait était davantage constituée de neige dure que de glace. La progression était plus facile, mais moins agréable, et les possibilités de protection étaient nettement plus limitées. Après environ six longueurs, j’ai finalement atteint le haut d’El Escudo et assuré Matěj à mon tour. Nous étions alors à 6 300 mètres. Il faisait un froid terrible, le soleil ne s’était toujours pas levé et j’avais perdu un gant. Je commençais aussi à ressentir les effets de l’altitude. Il nous restait encore une longue pente à remonter avant d’atteindre le sommet. Moins raide, mais recouverte de neige meuble, elle nous semblait interminable. Peu avant 9 heures, nous avons enfin atteint le sommet du Huascarán Sur. Nous n’avons pas ressenti de joie particulière. Nous savions que le plus difficile restait à venir : la descente. Le sommet formait un immense plateau parfaitement plat, sur lequel on aurait presque pu jouer au football, à condition de ne pas envoyer le ballon trop loin. Malgré tout, l’émotion m’a submergé et je me suis mis à pleurer. C’était ma quatrième tentative, cette fois aux côtés de Matěj, mon compagnon de cordée et ami d’enfance. Nous ne nous sommes pas attardés. Après avoir grignoté quelque chose, bu un peu de thé et pris une photo, nous avons entamé la descente.

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Jan « Honza » Špička au sommet du Huascarán Sur. (Jan « Honza » Špička)

Personne n’avait atteint le sommet depuis deux ou trois semaines, et aucune trace ne nous indiquait le chemin à suivre. Nous disposions seulement de l’application Mapy.cz, qui affichait hors ligne un ancien tracé de la voie normale, la voie par laquelle nous devions redescendre. Nous nous sommes encordés pour progresser sur glacier, avec environ quinze à vingt mètres de corde entre nous et le reste lové autour de nos corps. Quelques minutes après avoir quitté le sommet, alors que nous avancions sur ce vaste plateau blanc et désert, j’ai aperçu ce qui ressemblait être une légère trace dans la neige. Mais avant que je ne puisse l’atteindre, je me suis retrouvé projeté dans le vide.

La chute dans une crevasse

J’étais tombé dans une crevasse, recouverte d’une fine couche de neige, invisible depuis la surface. Je me souviens parfaitement de la sensation de tomber dans le vide. J’avais l’impression que cela durait une éternité. Soudain, j’ai senti la corde se tendre et j’ai compris que Matěj me retenait. Mais je continuais à descendre. À cet instant, j’étais persuadé qu’il allait être entraîné à son tour et que nous allions mourir tous les deux. Puis la corde s’est de nouveau tendue et ma chute s’est arrêtée. Matěj avait réussi à me retenir. Je me retrouvais alors suspendu à une douzaine, peut-être une quinzaine de mètres sous la surface, dans une crevasse qui s’étendait sur une centaine de mètres dans chaque direction. Quant à sa profondeur, elle pouvait atteindre cinquante, cent, voire trois cents mètres. Impossible de le savoir. Sous mes pieds, je ne voyais qu’un gouffre glacé. À ma grande surprise, je n’ai pas paniqué. J’ai fixé une Micro Traxion à mon baudrier et commencé à remonter le long de la paroi verticale de glace. Lorsque la corde m’a empêché de poursuivre, j’ai terminé la remontée à l’aide de nœuds autobloquants. Moins d’une demi-heure après ma chute, j’étais de retour à la surface.

Ce n’est qu’alors que j’ai enfin pu souffler. Matěj et moi sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, encore sous le choc, tentant de comprendre ce qui venait de se passer. Il aurait suffi de très peu pour qu’il tombe à son tour et que personne ne nous retrouve jamais. C’est sans doute à cet instant que nous avons réellement pris conscience de la gravité de la situation. Nous avons poursuivi la descente avec une prudence extrême. Cette fois, nous avions vraiment peur.

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Des séracs sur le Huascarán. (Jan « Honza » Špička)

Une descente sous tension

Nous avons rejoint une barre de glace où la voie normale était censée passer. Mais aucun passage évident ne se dessinait : une paroi d’une vingtaine de mètres nous barrait la route. Nous avons installé un rappel sur deux pieux à neige pour descendre dans une zone relativement protégée, au milieu des séracs. En regardant les tours de glace inclinées au-dessus de nous, je me suis dit qu’il suffirait d’un simple coup de vent pour qu’elles s’effondrent.

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Jan « Honza » Špička dans la descente du Huascarán Sur. (Jan « Honza » Špička)

Entre midi et 13 heures, Saul, Arti et Chicho nous ont contactés. Ils se trouvaient environ 200 mètres sous le sommet et, compte tenu de l’heure, avaient décidé de traverser sous le sommet et rejoindre la voie normale pour redescendre. Je leur ai conseillé de repérer nos traces et notre relais de rappel, en les mettant en garde contre le risque de crevasses. Nous nous sommes assurés que tout allait bien de part et d’autre et sommes convenus de nous retrouver le soir au camp 1 ou au refuge, selon notre progression et notre état de fatigue.

Un peu plus tard, alors que je consultais la carte sur mon téléphone, celui-ci m’a échappé des mains et a disparu dans la pente. Je n’ai pas vraiment pris le temps de m’en inquiéter. Nous avions d’autres préoccupations. Après un nouveau rappel d’environ 25 mètres le long d’un sérac, nous avons rejoint le versant menant à La Garganta. Le mauvais temps s’était installé et la visibilité était réduite à une dizaine de mètres. Nous avons fini par atteindre le col, à 6 000 mètres. Il ne nous restait plus qu’à retrouver le camp 2 puis le chemin de la descente vers le camp 1, l’un des passages les plus dangereux de l’itinéraire. Matěj et moi avions alors tous les deux le sentiment de vivre dans une sorte de réalité virtuelle, comme si nous étions détachés de nos corps et attendions simplement que le jeu se termine.

À un moment, les nuages se sont brièvement dissipés et nous avons aperçu les garçons, environ 300 ou 400 mètres au-dessus de nous, vers 6 300 ou 6 400 mètres. Ils semblaient être plus proches de la voie normale que nous ne l’étions. Nous avons finalement atteint le camp 1 au coucher du soleil. Épuisés, nous avons rassemblé notre matériel et poursuivi jusqu’au refuge. La perspective d’un repas chaud et d’un vrai lit nous a donné le courage de marcher encore deux heures. Nous y sommes arrivés avant 21 heures, après vingt-trois heures d’activité. Nous avons commandé à manger et à boire, puis nous nous sommes couchés. Nous pensions aux trois autres, sans réelle inquiétude. Nous étions convaincus qu’ils allaient bien et qu’ils avaient rejoint le camp 1. Après tout, nous les avions aperçus un peu au-dessus du camp 2.

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Visibilité presque nulle sur le Huascarán. (Jan « Honza » Špička)

Le début des recherches

Le lendemain matin, nous nous sommes réveillés complètement épuisés, mais heureux de ce que nous avions accompli. Nous pensions que les garçons n’allaient pas tarder à arriver et que nous pourrions tous redescendre dans la vallée. Le message de Saul a vite dissipé cette illusion. Convaincu que les garçons n’allaient pas tarder à arriver et que nous pourrions tous redescendre dans la vallée, Le message de Saul nous a rapidement détrompés. Il nous expliquait qu’ils n’avaient pas trouvé le chemin de la descente et avaient dû bivouaquer au-dessus du camp 2, sans aucun équipement pour passer la nuit. Ils étaient fatigués, Chicho ne se sentait pas très bien, mais tous trois pouvaient encore avancer. Ils allaient tenter de retrouver l’itinéraire. Saul nous a demandé de communiquer désormais avec Chicho, son téléphone étant à plat. À 9 h 10, Chicho nous a demandé de lui envoyer notre tracé GPS. Comme ils captaient parfois du réseau au-dessus du camp 2, nous avons poursuivi nos échanges sur WhatsApp. À 10 h 16, il nous a envoyé une photo et une vidéo de leur position. Ils semblaient aller bien et le camp 2 était visible en contrebas. Deux minutes plus tard, nous leur avons transmis des indications pour la descente, avec un croquis tracé directement sur leur photo. À 10 h 21, nous lui avons demandé s’il avait bien reçu notre itinéraire sur Mapy.cz. Ce fut notre dernier message qui lui est parvenu. Après ça, plus aucune nouvelle.

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Jan « Honza » Špička au refuge du Huascarán. (Jan « Honza » Špička)

Comme le temps était beau, les garçons semblaient aller bien et que nous savions que le réseau ne passait plus dans les zones inférieures, nous n’avons pas immédiatement imaginé le pire. Nous avons donc attendu. Mais vers 15 heures, leur absence a commencé à nous inquiéter sérieusement. Ils auraient déjà dû être là. Nous avons décidé de remonter à leur recherche : épuisés et transis de froid, ils risquaient de ne pas survivre à une deuxième nuit en altitude. J’ai appelé un ami guide resté dans la vallée pour le prévenir et lui demander de mobiliser du monde au cas où nous aurions besoin d’aide.

Nous espérions encore les trouver au camp 1, peut-être endormis dans une tente. Mais à notre arrivée, il n’y avait personne. Une tempête de neige approchait. Nous avons alors compris que la situation était bien plus grave que nous ne l’avions imaginé. Nous avons alerté la vallée : il fallait organiser les secours. Les garçons étaient quelque part au-dessus de nous et nous allions repartir les chercher. Malgré le vent violent, nous avons repris la direction du glacier. Matěj a créé un groupe de messagerie par satellite Garmin pour permettre à nos proches de suivre notre position.

Dans de telles conditions, j’aurais fait demi-tour sans hésiter lors de n’importe quelle autre ascension. Mais je savais que nos amis étaient là-haut, épuisés et frigorifiés, et je restais convaincu qu’ils étaient vivants. Nous étions leur seule chance de survie. Nous sommes montés jusqu’à environ 6 000 mètres, au-dessus du camp 2. Il était presque minuit, la température devait avoisiner les –30 °C et la tempête battait son plein. Il n’y avait aucune trace de nos amis. Nous devions redescendre, mais Matěj voulait rester au camp 2, craignant le risque d’avalanche. Mais j’étais persuadé que rester là-haut nous serait fatal. Entourés de zones avalancheuses et de gigantesques séracs qui nous dominaient en permanence, la descente a été épouvantable. La visibilité était quasiment nulle et nos traces disparaissaient sous la neige fraîche. Malgré tout, nous avons réussi à rejoindre le camp 1 vers 3 heures du matin. J’étais à bout, physiquement et mentalement. Nous nous sommes réfugiés dans la tente en attendant la première équipe de volontaires, qui devait monter depuis le refuge. Même à l’abri, dans nos sacs de couchage et 700 mètres plus bas, les conditions restaient éprouvantes.

Des recherches difficiles et désorganisées

La première équipe de secours composée de trois guides et deux aspirants guides de l’Association des Guides des Montagnes du Pérou (AGMP), dont Beto Pinto, guide de haute montagne péruvien bien connu dans le milieu de l’alpinisme, est arrivée au camp 1 peu après le lever du jour. Nous leur avons transmis toutes les informations dont nous disposions avant de les laisser poursuivre vers le haut. De notre côté, nous devions redescendre au refuge, où d’autres équipes étaient censées se préparer. Mais l’organisation des recherches s’est rapidement révélée très compliquée.

Au Pérou, il n’existe pas de service de secours en montagne structuré, ni de protocole établi ou d’équipe spécialisée capable de coordonner rapidement les opérations. La police, la police de haute montagne et même l’armée ont fini par intervenir. Leur rôle s’est toutefois limité, pour l’essentiel, à transporter des volontaires en hélicoptère depuis Caraz jusqu’au refuge. Le premier appareil n’a décollé que vingt-quatre heures après le déclenchement officiel des recherches et a subi une panne Dans l’intervalle, les amis et les familles ont dû prendre les choses en main : mobiliser des volontaires, solliciter des entreprises privées disposant de drones et tenter de coordonner les recherches avec les autorités.

Quelques jours plus tard, je suis moi-même remonté avec deux volontaires jusqu’à un point au-dessus du camp 1, pour participer à une nouvelle reconnaissance par drone. Là encore, sans résultat. La plupart des drones ne pouvaient tout simplement pas voler aussi haut et aussi loin. Les appareils plus performants de la police auraient pu atteindre la zone, mais il manquait des pilotes expérimentés prêts à prendre le risque. Les conditions en montagne ne permettaient pas non plus de poursuivre les recherches à pied.

Que s'est-il passé ?

Grâce au travail d’enquête de nombreux amis, en croisant les données GPS de leurs montres, obtenues auprès de Garmin, les images des drones privés et de la police, les observations des guides partis sur place et leurs dernières photos, nous avons peu à peu reconstitué ce qui a probablement pu se produire. Tout indique qu’ils ont manqué notre relais de rappel de quelques mètres. Les recherches ont notamment permis de repérer des traces de pas entre 6 300 et 6 400 mètres, qui semblaient s’interrompre au niveau de deux profondes crevasses, dans lesquelles les trois hommes auraient pu tomber. Selon les guides engagés dans les recherches, celles-ci pourraient atteindre une centaine de mètres de profondeur. À ce jour, les corps d’Alejandro Ugarte Jordan, Freddy Saul Mendoza Lizana et d’Artidoro Salas Gaitan n’ont pas été retrouvés, malheureusement.

Ce que je retiens de ce drame

Je ne pense pas que nous ayons commis d’erreur fondamentale, mais cette expérience m'a toutefois fait prendre conscience de plusieurs points essentiels.

Se renseigner sur les secours avant de partir.  Il est indispensable de connaître le fonctionnement des secours en montagne dans le pays où l’on grimpe, les numéros à contacter et les moyens de déclencher une intervention.

Emporter un appareil de communication par satellite. Beaucoup d’alpinistes européens en sont désormais équipés, mais cette expérience m’a convaincu que chaque membre d’un groupe devrait en avoir un. Si j’étais resté inconscient au fond de la crevasse avec mon inReach dans mon sac, Matěj n’aurait pas pu donner l’alerte sans son propre appareil. Nous en avions chacun un, contrairement aux trois autres. Cela ne les aurait probablement pas sauvés, mais c’est une précaution que je considère désormais indispensable. Il faut aussi activer le suivi en direct et s’assurer qu’une personne dans la vallée consulte régulièrement sa position.

Ne pas négliger les radios. Il faut en emporter systématiquement et vérifier qu’elles permettent de communiquer aussi bien avec son compagnon de cordée qu’avec les autres équipes.

Bien attacher son matériel. Cela peut sembler évident, mais encore faut-il y penser systématiquement ! Vérifiez que tout votre matériel est bien attaché à votre baudrier ou rangé dans votre sac. Une radio ou un téléphone perdu en montagne peut vite devenir un problème supplémentaire.

Partager toutes les coordonnées au sein du groupe. Chaque membre doit disposer des numéros de téléphone et des coordonnées des autres. 

Prévoir des batteries de secours. Téléphones, radios, GPS : tous ces appareils deviennent inutiles faute d’autonomie. Des batteries supplémentaires ou des batteries externes peuvent faire toute la différence.

Planifier l’ascension dans le détail. La préparation ne se limite pas aux aspects physiques, techniques et mentaux. Elle doit aussi prévoir les horaires de départ et de passage aux points clés, les limites à ne pas dépasser et les solutions de repli en cas de problème. Ces éléments doivent être discutés et compris par tous les membres du groupe.

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