Il y a faire du feu quand tout est sec. Et il y a faire du feu quand on a vraiment besoin d'un feu : quand on a froid, que tout est trempé et que l’hypothermie vous guette. Et là, vous faites moins les malins. Pourtant un peu de technique peut radicalement tout changer. Pas convaincu ? On écoute David Manise, notre expert en survie. Il sait de quoi il parle.
Ces trois-là étaient arrivés un peu trop confiants.
On était en mai. En mai, normalement, il fait beau. Donc, avec des vêtements essentiellement en coton (très hydrophile !), rien de vraiment imperméable pour les protéger, et le cœur léger, ces trois-là sont descendus de leur voiture pour commencer leur stage de survie.
Et les 18°C annoncés sont devenus 15. Et il a commencé à pleuvoir un petit peu. Et la pluie fine est devenue constante. Et elle s'est accentuée. Une pluie fine mais dense. Le genre de pluie qui dure longtemps. Le genre de pluie qui donne l'impression qu'elle nous en veut personnellement. Elle pénétrait tout. Presque méthodiquement. Elle s'insinuait, rentrait, imbibait tout, diffusant une sensation glaciale.
Ceux qui avaient bien suivi les consignes pour ce stage, et qui avaient des couches isolantes hydrophobes (polaire, doudounes en synthétique) et des vêtements de pluie dignes de ce nom, souriaient et papotaient. Ça se passait bien, pour eux. Moi je guettais les trois compères hydrophiles du coin de l'œil. Ils pompaient l'eau. Ils subissaient. Ils avaient froid. Ils regardaient fixement le sol en marchant.
L'hypothermie, dans ce genre de moment, peut arriver de manière insidieuse. Et donc en milieu d'après-midi, au lieu de continuer les ateliers dans l'ordre prévu, j'ai priorisé le module "feu". Et ça a mis tout le monde d'accord, pour le coup.
Faire du feu dans des conditions difficiles (notamment sous la pluie, ou dans la neige) est un art indispensable pour survivre que nous enseignons toujours aux stagiaires du CEETS. Mais ce jour-là, la démonstration a attiré l'attention de tout le monde, chaque stagiaire s’est montré particulièrement attentif à mes explications. Parce qu'il y a faire du feu quand tout est sec, et il y a faire du feu quand on a vraiment besoin d'un feu : quand on a froid, que tout est trempé, et qu'on n'a plus le temps de le rater 12 fois.
Réussir toujours son feu en 4 étapes
On peut regarder son feu hésitant qui peine à démarrer aussi fort et intensément qu'on veut. Ça ne changera pas les lois de la physique. Et pour réussir son feu, il faut bien les comprendre, et bien les utiliser.
Je vais résumer ici les étapes de la construction d'un feu, dans l'ordre de ce qu'on enseigne au CEETS. Pour bien maîtriser tout le processus, il faudra évidemment maîtriser chaque étape, mais ça vous fera déjà une bonne base pour vous entraîner !
D'abord, la sécurité
Faire du feu peut vous éviter de mourir de froid, sans doute. Mais si ça doit déclencher un incendie qui vous cuit dans la foulée, ça sera contre-productif. On fait du feu, donc, seulement si c'est la seule option, un peu comme une solution de dernier recours. Et on le fait uniquement si on peut trouver le moyen de le faire en sécurité. Les lois, en France, sont d'ailleurs assez simples à comprendre : tout feu ouvert, en milieu boisé, est interdit. On pourra parfois fermer les yeux en cas de force majeure, mais n'imaginez pas vous en tirer sans une amende si vous faites un feu "pour le fun" sans autorisation dans une forêt domaniale ou pire, une réserve naturelle. Les critères de sécurité, maintenant, sont assez simples aussi :
- Tout vent peut pousser votre feu dans la végétation adjacente ou faire s'envoler des escarbilles qui mettront le feu plus loin. Aucun feu, donc, par temps venteux, sauf éventuellement si tout est trempé autour par une pluie abondante. Et encore : certaines essences comme les genêts, les oliviers, les cyprès, et bien d'autres, brûlent bien même trempés... ! Pas de feu s'il y a du vent, en somme, sauf si vous êtes vraiment sûr de votre coup !
- Par temps sec, dans certains biotopes comme les pinèdes ou la garrigue, ou même les sapinières, il suffit d'une étincelle pour que tout s'enflamme... Pas de feu dans ces milieux, et pas de feu du tout par temps sec, sauf si vous savez vraiment ce que vous faites !
- Les tourbières sont traîtresses ! Faire un feu dessus revient bien souvent à allumer un incendie souterrain qui va couver et se propager lentement, pour ressortir parfois quelques jours plus tard, et quelques centaines de mètres plus loin ! Pas de feu sur une tourbière !
- Attention aux racines, qui peuvent se consumer lentement et créer un incendie, sur le même principe, plusieurs jours plus tard.
- On surveille TOUJOURS un feu. Il n'est JAMAIS laissé sans surveillance... et il faut toujours avoir sous la main de quoi éteindre vite et bien un départ de feu (couverture en laine, bonne quantité d'eau).
- Si on décide de faire un feu, on le fait dans un endroit complètement dégagé de toute végétation dans un rayon de plusieurs mètres, et on le fait idéalement sur une table à feu : 40cm de rayon et 10-15cm de terre meuble, qu'on aura pris ailleurs. Cette table à feu protège le sol, les racines, et vous permettra, une fois le feu complètement éteint (noyé idéalement) de disperser les cendres et la terre pour repartir sans laisser de traces au sol.
Ensuite, préparer son bois
Ça veut dire, d'abord, trouver du bois sec, ce qui peut être un défi en soi dans les endroits où il pleut depuis des jours. Dans ce cas, seuls les petits arbres morts sur pied pourront vous offrir le Graal. Il faudra les faire tomber (attention à la cime souvent pourrie qui tombe très souvent si on secoue), les débiter (la scie pliante vaut alors son pesant de cacahuètes), refendre les sections qu'on aura trouvé (un petit couteau à lame fixe et un bâton vous suffiront, si vous avez la bonne technique) et accéder au cœur de l'arbre, qui sera plus sec que le reste.
De là, on peut commencer à refendre et à refendre et à refendre encore jusqu'à avoir du petit bois et des allumettes :
- longues,
- minces
- et sèches.
Le secret est là ! Visez un format "baguettes chinoises" pour au moins une grosse poignée de ces "allumettes" qui seront le point critique du démarrage de votre feu.
Puis, une petit "radeau" en bois
Trois ou quatre morceaux de bois qu'on pose au sol pour isoler le feu du froid et de l'humidité du sol, et surtout créer une voie d'aération par le dessous. On y ajoute un autre morceau de bois, posé perpendiculairement, qui servira de support pour les « allumettes » qu'on viendra poser ensuite, de manière à maximiser l'aération.
Finalement, l'allume-feu
Nous recommandons vivement le désormais célèbre "œuf de Manise" qui est une boule d'ouate imbibée de vaseline, le tout stocké dans un œuf en plastique ou un contenant équivalent. Faute de l'allume-feu idéal, on pourra utiliser n'importe quel objet qui brûle de lui-même : de l'écorce de bouleau, du bois gras (bois saturé de résine qu'on trouve sur les pins), un bout de chambre à air, des chips de maïs, une bougie, des copeaux de semelles en Vibram, quelques élastiques, etc, etc. On place l'allume feu sur le petit radeau, on l'allume, et on place nos petits bouts de bois secs longs et minces par-dessus. Et puis quand ça prend, on met du plus gros, et du plus gros, et du plus gros, jusqu'à avoir un feu qui tiennent bien. (qui a un petit lit de braises, quoi).
Et voilà!
Le bon vieux briquet fonctionne quasiment tout le temps, évidemment. Sinon les Firesteels fonctionnent, eux, tout le reste du temps mais ils requièrent la bonne technique et un matériau adapté (fibreux et sec) pour créer plus qu'une étincelle. L'œuf de Manise est spécialement conçu pour être ultra-facile à allumer avec un Firesteel et pour brûler plusieurs minutes.
Le feu est un art et une science à la fois. Il demande plus de finesse et d'entraînement qu'on le pense souvent, mais avec ces bases vous pourrez vous entraîner pour réussir les vôtres plus souvent !
Cette rubrique est réalisée en collaboration avec David Manise, instructeur de survie et de self-protection depuis 2003. Fondateur du forum vie sauvage et survie, il est également à l’origine du CEETS, Centre d’Etude et d’Enseignement des Techniques de Survie.
Formateur, il est aussi conférencier, traducteur et auteur de plusieurs ouvrages, notamment : La vie est injuste, et à la fin tu crèves. « Un petit essai énervé sur la différence entre la théorie et la pratique » et Manuel de [sur]vie en milieu naturel, chez Amphora, en juin 2016.
Envie d’en savoir plus? Lire aussi: Mission survie, les 3 manuels qu’il est encore temps de dévorer.
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