Chaque mercredi soir, des milliers de cyclistes se rassemblent dans la ville colombienne pour rouler, ensemble, au milieu des voitures et des camions. Ce rendez-vous hebdomadaire vise à protester contre la pauvreté, la violence et cherche à créer une communauté qui transcende classes sociales, âge ou opinions politiques. Outside est partie à la découverte d'un mouvement qui ne cesse de faire de nouveaux adeptes. Reportage, en images.
Le rassemblement a commencé il y a neuf ans, lorsque quelques cyclistes se sont mis à rouler dans le noir, en groupe, pour se protéger des motos et des bus qui filent à toute allure dans les rues de Medellin, capitale de la province montagneuse d'Antioquia. Depuis, le rassemblement n'a cessé de se développer au point qu'aujourd'hui il accueille des centaines, parfois même des milliers de cyclistes, venus seuls ou en familles. Ensemble, ils ont formé une communauté de deux-roues. Leur objectif ? Briser les frontières invisibles, les barrières sociales créées par la violence des groupes armés et les divisions de classe, qui ont fragmenté la ville pendant des décennies.
Bien que Medellín soit loin d'être l'un des endroits les plus dangereux du monde, de nombreuses tensions continuent de couver au sein de la société, et certaines communautés sont toujours confrontées à une pauvreté profonde et aux conflits entre gangs. Mais lors de ces rassemblements, des citoyens de tous horizons s'unissent sur leurs vélos et forment une armée de cyclistes qui se réapproprient les rues de leur ville.

2 octobre - date à laquelle Meghan Michelson, notre journaliste, a participé au rassemblement - le leader Mauro Mesa lance une alarme avec son haut-parleur. C'est le signal du départ. Les cyclistes partent en applaudissant et en criant.

L'initiative se nomme "Siclas". Un jeu de mots, fusion de "ciclistas", ou "cyclistes", et de "sí, se puede", ou "oui, nous le pouvons". Ce nom est emblématique de l'objectif du rassemblement qui vise à donner plus de pouvoir aux cyclistes dans la ville.

Chaque semaine, le groupe explore différentes parties de Medellín, du quartier chic d'El Poblado à la zone dense et plus dangereuse de la Comuna 13. Le 27 septembre, les cyclistes ont dévalé une colline dans le centre-ville de Medellín.

Malgré la pluie qui s'est abattue quelques heures plus tôt, et l'annulation du rassemblement par Mauro Mesa deux jours avant, une centaine de cyclistes se présentent tout de même au point de rendez-vous, "armés" de leurs vestes de pluie et de leurs vélos. Ils se rendent sur les collines qui entourent la ville.
"C'est le problème", dit Mauro avec un sourire. "Nous annulons la sortie, mais ils ne nous croient pas. Ils se pointent quand même et veulent faire un tour".

Les cyclistes roulent en un peloton dense, arrêtant les automobilistes et les motards mécontents sur leur chemin en scandant des slogans comme "monta una bicicleta" (fais donc du vélo) et "merci d'avoir attendu, on est 4 000". Sans exagérer, lors des plus grands rassemblements, Siclas réunit des milliers de cyclistes.

Une artiste de rue en robe traditionnelle colombienne joue de la musique et danse la cumbia devant les cyclistes qui attendent au feu rouge.

De petits commerçants vendent à l'arrière de leurs vélos des spécialités colombiennes, empanadas, sucettes glacées aux fruits tropicaux ou bonbons gluants, les fameux "bocadillos". Ruben Dario Herrera (à gauche), 32 ans, et Jaime Marin (au centre), 31 ans, discutent et mangent des empanadas avant de partir.

La sortie dure jusque tard dans la nuit, mais cela n'empêche pas les familles de participer. Un père se repose pendant que sa fille de deux ans joue sur son téléphone dans son porte-bagages.

Les chiens font également partie du cortège, mais un seul d'entre eux a été entraîné pour courir avec le groupe. Il suit son maître chaque semaine, une lumière clignotante attachée dans le dos pour que les cyclistes puissent le voir. Son maître lui verse de l'eau pendant qu'ils attendent au feu rouge.

Pour beaucoup, le rassemblement est plus qu'un simple loisir. C'est une manière de protester, contre le traitement fait aux cyclistes dans cette ville, contre les conséquences environnementales des voitures, mais c'est aussi le moyen d'échapper à la pauvreté ou la violence. Beaucoup de vélos portent des plaques et des autocollants sur lesquels on peut lire "Faites du vélo".

Mauro Mesa est là pratiquement depuis le début du mouvement, à l'époque, il n'y avait que cinq ou six personnes seulement. Il considère que ces sorties sont un événement communautaire et une protestation hebdomadaire. On le voit ici regardant le peloton de cyclistes, un sifflet à la bouche.

Alors que le groupe roule avec prudence, des ados sur des BMX filent à toute allure, et font des figures.

L'intérêt pour le cyclisme n'est pas récent dans ce pays d'Amérique du Sud, mais il est devenu particulièrement populaire depuis le Tour de France de l'année dernière, où le Colombien Egan Bernal, 22 ans, a remporté la course, devenant ainsi non seulement le premier vainqueur latino-américain, mais aussi le plus jeune vainqueur depuis 110 ans.

Wilton Loaiza, 46 ans, roule toujours en tête du peloton et porte un casque de hockey au lieu d'un casque de vélo. "J'aime être différent", dit-il. "C'est comme la mode, c'est mon style."

Chaque semaine, les cyclistes s'arrêtent dans des sites particuliers : parcs, cathédrales, sommets de montagne et belvédères, où ils font une pause et bavardent. En neuf ans, et en partant de zéro, Siclas est parvenu à construire à Medellin une énorme communauté de cyclistes.

Les leaders du groupe espèrent continuer à développer cette communauté, qui ne se définit ni par la classe, l'âge ou les opinions politiques, mais par le vélo, qui les unit tous ensemble. Une bicyclette avec un drapeau colombien géant et un panneau Siclas éclairé suit le groupe dans une rue pluvieuse de Medellín.
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