Plus d'un mois et demi s’est écoulé depuis que le Slovaque Ondrej (Ondra) Huserka, 34 ans, a trouvé la mort en chutant dans une crevasse. Il venait de réaliser une ascension historique de la face Est du Langtang Lirung (7 234 mètres) dans l’Himalaya. Mais pour son partenaire, le piolet d'or tchèque Marek (Maara) Holeček ( 50 ans), qui l’a accompagné dans ses derniers instants, la douleur est plus vive que jamais, raconte-t-il dans un long récit qu’il a adressé à Outside et dont nous publions ici des extraits choisis.
C’était « l’un des meilleurs grimpeurs » du pays, écrit le journal slovaque SME, qui rappelle que Ondrej Huserka, 34 ans, s’était illustré par des ascensions dans les Alpes, en Patagonie, dans les montagnes du Pamir et de l’Himalaya. Cet automne, c’est au Népal qu’avec son camarade de cordée, le Tchèque Marek Holeček (piolet d'or 2020), il s’était dirigé afin de réaliser la première ascension de la face Est du Langtang Lirung (7 234 mètres) et de sa redoutable paroi de 2 500 mètres de haut. Un objectif qu’ils avaient atteint en style alpin le 30 octobre à 11 heures, à l’issue de six jours d’ascension et sept bivouacs. Les deux alpinistes avaient immédiatement entamé leur descente, et c’est à ce moment-là que le Slovaque, membre de l’équipe nationale d’alpinisme, a fait une chute de huit mètres et est tombé dans une crevasse le jeudi 31 octobre.
Malgré tous ses efforts, Marek Holeček n’a pu sauver son compagnon, qui, paralysé et gravement blessé, est mort dans ses bras. Encore sous le choc, submergé par la tristesse, Marek Holeček devait publier quelques jours plus tard un post sur Instagram pour commencer à expliquer les conditions du drame. « Je suis hanté par la culpabilité : pourquoi lui et pas moi ? » Eternelle question qui souvent hante le survivant. Depuis, quelques semaines se sont écoulées, mais Marek est toujours hanté par ce qui s’est passé sur le Langtang Lirung. Rentré chez lui, il a pris le temps d'écrire un texte très personnel, qu’il a intitulé « L’étoile d'Ondra », nom dont il a baptisé le nouvel itinéraire longeant la face ouest de la montagne ouvert avec son camarade de cordée.




L'étoile d'Ondra
« Le 25 octobre 2024, nous avons commencé notre ascension par la face est du Langtang Lirung, qui domine les montagnes environnantes du haut de ses 7 227 mètres, et qui n'avait pas encore été escaladée. Nous étions deux. L'alpiniste slovaque Ondra Húserka et moi, Marek Holeček, surnommé le Fou. Le cinquième jour, vers 11 heures, nous avons atteint le sommet, où, selon les registres officiels, personne ne s'était tenu depuis plus de dix ans. Sourires figés pour la photo. Retour rapide vers le bas. Le 1er novembre, après un total de sept jours éprouvants, d'escalade difficile et sept nuits de bivouac, je suis rentré au camp de base. J’étais seul. Derrière moi, une face qui avait résisté à de nombreuses expéditions, au-delà de l'imagination humaine. Pour descendre, il fallait traverser un glacier menaçant, encore vierge de toute empreinte. Et ce que j'emportais avec moi, c'était l'immense douleur suite à la perte de mon compagnon de cordée... »

Comment tout à commencé
« Il y a ces moments de calme. La course est terminée, et on peut se glisser dans un fauteuil après avoir profité du luxe d'une douche bien chaude. Vision de paix et de tranquillité. Pas besoin de parler à qui que ce soit, les pieds sur la table. L'ancienne fatigue du corps et de l'esprit se dissipe lentement. Les émotions douloureuses s’émoussent comme un vent léger à la surface du lac. Ce moment-là m'a donné l'occasion de me remémorer les longues journées et les marches sans fin. La beauté, l'effort et le temps de l'amitié liés par une corde d'escalade entre les sommets blancs, les chutes d'avalanches, le froid, la soif et la passion dans chaque battement de cœur. Les événements dramatiques de ces journées sont profondément gravés dans ma mémoire. Ils font partie des plus sauvages et des plus beaux que j'ai vécus en montagne, mais aussi des plus douloureux.
Notre histoire a commencé lorsque nous avons atterri sur la piste de Katmandou le 25 septembre (…). L'objet de notre amour pour les jours à venir devait émerger de la vallée sous la forme d'une montagne portant un fier nom : Langtang Lirung (…). Notre équipe était composée de quatre personnes. Les alpinistes Ondra « Oh » Húserka, Ondra « Oh » Mrklovský, deux amis. Ce dernier avait participé à plusieurs de mes expéditions. Pavel « Hoďas » Hodek, un ancien banquier, trekkeur et grimpeur rapide. Le dernier membre de l'équipe, c’était moi, Mára « le Fou ». Mon ambition était de suivre les jeunes grimpeurs et de compléter le groupe des deux Ondras.
Nous nous sommes d'abord rendu en jeep dans un petit village, Dhunche. A partir de là, nous avons commencé à subir la « torture » de l'acclimatation, accomplie en quinze jours, au sommet du Naya Kanga, à 5 800 m. (…) Ainsi, près de trois semaines après notre arrivée, nous avons pu aborder la deuxième étape, qui consistait à commencer l'ascension du Langtang Lirung avec une réserve suffisante de globules rouges. Nous nous sommes donc allés au camp de base. Un décor magique avec en toile de fond le mur monumental de la face orientale de la montagne Langtang et les sommets environnants. Désormais, nous étions à la merci du Tout-Puissant qui devait nous accorder le don du beau temps pour que nous puissions tenter l'ascension de la montagne.
L'ascension du Langtang Lirung
Le paysage où se trouvait notre camp de base (à 4 500 m au-dessus du niveau de la mer) était très romantique. La région est formée d'un éperon de moraine recouvert d'un tapis herbeux. Cette verdure est entrelacée de petites cascades et de ruisseaux. On peut apprécier la fraîcheur de l'eau en la recueillant dans ses paumes et en la buvant à petites gorgées. Mais derrière ce monde luxuriant, comme par un coup de baguette magique, se cache une terre inhospitalière de roche et de glace. Ce paysage vit sa propre vie : il est animé de nombreux mouvements accompagnés de mystérieux craquements de glace, de grondements de rochers qui tombent et de canonnades d'avalanches, des sons qui semblent venir de l'enfer, où la vie n'a pas sa place. Tout cela est encadré par la gigantesque face orientale du Langtang, haute de 2 700 mètres. »
Le 20 octobre, l’équipe a fait sa première tentative d'escalade de la face. « Tout est allé de travers dès les premières heures du matin », raconte Marek. La face est instable, les avalanches nombreuses. Les alpinistes sont contraints d'abandonner après une nuit de bivouac. Une expérience éprouvante qui conduit Ondra Mrklovský à abandonner. Mais pas Ondrej (Ondra) Huserka. Interrogé par Marek, le jeune alpiniste répondra en souriant : « Je continue ! ».

Jour 1 : 25 octobre (advance base camp 4 700 m - bivi 5 500 m)
« Les quelques jours suivants, passés à attendre une fenêtre météo, n'ont pas été très intéressants. Et le 25 octobre, nous sommes partis dans le froid matinal », poursuit le Tchèque. La section est difficile et dangereuse, mais Ondra « grimpait comme une locomotive ». Reste que par deux fois, les deux alpinistes réchappent à des avalanches. (….)

Jour 2 : 26 octobre (bivi 5 500 m - bivi 5 800 m)
« Notre bivouac se trouve à l'extrémité d'une arête rocheuse. La position de la tente peut être comparée à celle d'un nid d'hirondelle sous un toit ». Au matin, les attend une nouvelle section complexe. Leurs mouvements sont difficiles, leur progression très lente. « Vers 12 heures, il était clair que nous ne parviendrions pas à gravir les ' ponts célestes ' (le nom que j'utilise pour la traversée) le même jour. Nous devions à nouveau bivouaquer, ce qui ne pouvait apparemment pas être une bonne chose. Et c'est ce que nous avons fait ».



Jour 3 : 27 octobre (bivi 5 800 m - bivi 6 300 m)
« J'espérais que ce soit la dernière section difficile. Ou du moins celle où l'escalade technique se terminerait et où il n'y aurait plus qu'un couloir enneigé menant à l'arête sommitale. Rien de tel ne devait se produire ce jour-là. Les ponts aériens se terminent par un rocher à pic ». Les alpinistes tirent au sort, et c’est Ondra qui s’y lance, « calme et confiant sur les pointes de ses crampons ». Mais l’heure avançant, les deux alpinistes sont contraints de descendre en rappel un court tronçon et de bivouaquer sur une vire étroite, encadrée par deux ravins profonds. « C’était notre seule chance ».

Jour 4 : 28 octobre (bivi 6 300 m - bivi 6 800 m)
« Les difficultés semblent sans fin et la fatigue commence à se faire sentir ». Devant eux, deux options. Entre la menace de la chute d'un sérac et une section glacée de fort dénivelé ils prendront la première, et avanceront péniblement. Au soir, la découverte d'une petite grotte de neige leur permettra de bivouaquer tant bien que mal.


Jour 5 : 29 octobre (bivi 6 800 m - bivi 7 100 m)
« Le dernier jour avant l'arête sommitale a été une véritable corvée. Le sommet semblait n'être qu'à une courte distance. Mais cela nous a pris toute la journée. Lorsque je faisais quatre pas en avant dans la neige profonde, je tombais dedans trois pas en arrière. J'avais constamment l'impression que quelqu'un me tenait la jambe. Ondra était déjà fatigué, alors j'ai pris les devants et j'ai avancé dans la neige poudreuse avec l'endurance d'un bulldozer. J'ai lutté pour chaque centimètre. J'ai éteint mon cerveau et je me suis contenté de compter mécaniquement les pas, toujours une série de six. Ensuite, j'enlevais mon casque, je m’adossais à la pente et je respirais profondément. Puis je recommençais. Ce n'est qu'au coucher du soleil que nous avons monté la tente sous le sommet de la montagne, sur un bel emplacement que le vent avait balayé, comme s'il avait voulu le préparer pour notre demeure, comme un jardin à son entrée. Au-dessous de nous, le soleil teinté de sang se couchait comme s'il prenait un bain.



Jour 6 : 30 octobre (bivi 7 100 m - sommet 7 227 m - bivi 6 300 m)
« Cette fois encore, Ondra a dormi comme un bébé. Il me l'a dit en souriant au réveil. (…) C'était une belle journée, presque sans vent. Nous savions que le sommet était à un jet de pierre. Nous sommes sortis de la tente et nous nous sommes dirigés vers le sommet, laissant nos sacs à dos derrière nous. Nous avons grimpé simultanément, en traînant la corde entre nous en cas d'accident. L'arête sommitale est abrupte et tombe des deux côtés dans la vallée sur une profondeur de plus de 2 000 mètres. De plus, le Langtang Lirung offre une vue phénoménale grâce à sa position dominante. Après six jours d'escalade et d'épreuves, nous sommes enfin arrivés. J'ai eu du mal à retenir mes larmes. Peut-être que je deviens sentimental avec l'âge. Nous nous sommes serrés l'un contre l'autre et, pour le plaisir, nous avons fait un bras de fer pour savoir qui aurait la poigne la plus forte... Nous étions émus et, pendant un court moment, heureux et sans soucis. Les sommets blancs nous entouraient. Au loin, se détachaient les silhouettes monumentales de l'Everest et du Lhotse. L'Anapurna était derrière nous, ainsi que les autres géants. Loin en dessous, la rivière Langtang scintillait comme un fil d'argent.
Mais le plaisir a parfois une fin. Bien que nous ayons lutté longtemps pour atteindre le sommet, la joie des beaux moments s’est limitée à dix minutes. Il fallait mettre en place tous les capteurs pour rester vigilants et monopoliser toutes nos forces : nous redescendions, nous rentrions pour boire une bière, « what a hell » ? J'avais vraiment hâte d'y être. Pendant la descente, nous avons dû alterner entre la marche et l'escalade de l'arête nord-est. Une expérience phénoménale. Nous avons terminé la journée à environ six mille mètres d'altitude sur un spot surplombant un glacier sauvage s'écoulant jusqu'au pied de la montagne.
Jour 7 : 31 octobre (bivi 6 300 m - bivi 5 500 m)
« Nous nous sentons tous les deux très abattus. La fatigue et l'épuisement ont fait des ravages, nous fonctionnons au ralenti. Mais nous sommes partis. Je descendais la pente raide entre les séracs quand soudain, un craquement s'est fait entendre entre nos pas. Toute la zone de neige poudreuse devait s'être tassée. Ce signal d'alarme m'a traversé tout le corps. Mais que pouvais-je faire ? Au prochain pas, je mettrais en mouvement des centaines de tonnes. Personne ne m'aiderait. J'essayais au moins de réorienter mes pas. Ondra se trouvait à une soixantaine de mètres derrière moi, je lui ai demandé de faire attention et de resserrer la corde entre nous. Cela ne servirait probablement pas à grand-chose, sinon de placebo. Heureusement, plus rien ne bougeait. Une descente rapide accompagnée d'une avalanche nous aurait fait gagner du temps, mais cela aurait été comme apporter du sable sur une plage. Je suis arrivé au bord d'un sérac et j'ai regardé en bas : je me suis figé d'horreur et j'ai senti des gouttes de sueur froide me couler dans le dos. On avait là un vrai problème. Jusqu'à présent, nous avions réussi à zigzaguer entre les risques, mais là, nous devions directement jouer avec le hasard. Il fallait descendre au moins quatre fois en rappel avant d'atteindre le plateau où nous pouvions nous permettre de dire : « Ca y est, la roulette russe est terminée ! ». Nous n'avions pas le choix.
Nous avons donc choisi une stratégie. « Ondra, je vais faire les points d'assurage et nous nous y accrocherons tous les deux, en même temps tu tireras la corde de soixante-dix mètres vers le bas. Je passerai la corde dans notre point d'assurage actuel et je la tirerai vers le bas pour préparer le prochain rappel immédiatement. Une fois que nous aurons fait le nœud central, chacun d'entre nous s'accrochera à une extrémité différente de la corde et descendra... Et ainsi de suite jusqu'à ce que nous soyons sortis d'affaire ». Nous avons été contraints de mettre de côté la sécurité, sinon quelque chose venant d'en haut nous aurait tués. « Au fait, quand tu descendras, ne lâche pas du tout la corde, même si quelque chose te frappe, sinon on ira tous les deux en enfer », j’ai ajouté. Nous avons été frappés tous deux par une nuée de rochers et de morceaux de glace qui tombaient. Un débris a atterri directement sur le casque d'Ondra. Il l’a percé, mais sans toucher son crâne. Au bout de trente minutes, on s’en était sortis. Nous avons ri et nous nous sommes serrés dans les bras. La journée a lentement dérivé vers la fin, nous n'avions plus que deux heures de lumière.
Sur une vire couverte de glace, d'où nous devions descendre en rappel d'environ huit mètres jusqu'à une autre plus basse, afin de pouvoir poursuivre notre chemin dans le labyrinthe de séracs, j'ai percé un Abalakov, à travers lequel j'ai tiré la sangle. Au-dessus, pour plus de sécurité, j'ai vissé notre dernière broche de dix centimètres de long dans la glace. La seule qui nous restait des neuf que nous avions au départ. J'ai attaché le tout, puis je l'ai chargé de mon propre poids, assis dans le rappel.
En un instant, je suis descendu en rappel quelques mètres plus bas. J'ai ensuite marché sur une étroite crevasse, je l'ai enjambée en tirant la corde derrière moi. Concentré sur mon travail, je n'ai pas remarqué ce que faisait Ondra derrière moi. Soudain, il y a eu un bruit sourd, d'étranges bruissements, puis un autre bruit sourd. Et le silence. Le cerveau comprend tout de suite. Mais pendant un moment, il ne veut pas accepter la réalité. Je me suis immédiatement levé, j'ai sauté par-dessus la crevasse, et je me suis approché de l'endroit où les autres extrémités des cordes disparaissaient dans une fissure étroite. Mes appels sont restés sans réponse pendant un moment. Puis l'horreur s'est matérialisée. J'ai senti la chair de poule sur tout mon corps. Des appels à l'aide provenaient des profondes ténèbres glacées.
Une fois arrivé en rappel au fond de la crevasse, j'ai dû ramper sur le ventre en diagonale dans un boyau étroit. La lumière a commencé à faiblir, puis tout est devenu sombre. J'ai senti la main d'Ondra en premier. Je ne savais pas qu'il était coincé à l'envers. Je n'arrivais pas à comprendre sa position.
Après un long tâtonnement dans l'obscurité et une vaine tentative de le tirer par la main, j'ai décidé de lui enlever son sac à dos qui le connaît contre la paroi de glace. J'ai sorti mon couteau et j'ai commencé à tailler son sac à dos sans rien voir. Pendant ce temps, Ondra répétait que je devais le sortir de là. Je lui ai répondu que je faisais de mon mieux, et que je le sortirais de là. En même temps, j'ai essayé de le distraire un peu en lui demandant : « Comment te sens-tu, est-ce que quelque chose te fait mal ? J'ai besoin de savoir. Peux-tu m'aider en bougeant un peu ? ». Alors que je vidais son sac, quelque chose de dur en est tombé : une lampe frontale ! Je l'ai mise et je l'ai allumée. Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai vu toute la catastrophe que l'obscurité dissimulait. Après un effort énorme, lorsque j'ai tiré ses jambes un peu vers l'extérieur et que son bassin a été libéré, j'ai réussi à le tirer de l'emprise de la glace.
Je ne sais pas du tout comment j'ai réussi à positionner Ondra dans cet espace étroit pour qu'il puisse s'allonger, le visage tourné vers moi. Nous étions tous les deux haletants, comme si nous avions couru une centaine de mètres d'une seule traite. Après deux heures d'efforts pour le sauver, j'ai essayé de l'activer pour que nous puissions sortir. Au début, j'ai pensé qu'il était juste en état de choc et couvert d'ecchymoses. Il n'avait aucune blessure visible sur le corps, aucun saignement, à l'exception de son visage meurtri. Il n’a rien dit non plus quand j'ai touché et examiné ses bras et ses jambes. « Ondra, quelque chose te fait mal ? ». Au lieu de répondre à ma question, il a continué à répéter : « Sors-moi de ce trou ». Pendant un instant, j'ai été convaincu que nous avions de la chance et que tout allait bien se passer. Au-dessus de la crevasse, le soleil a été remplacé par un ciel étoilé. « Alors, commençons à grimper, Ondra, prenons nos piolets et montons », je lui ai dit. Mais ses mains semblaient paralysées. Je pensais qu'elles étaient simplement gelées, car il n'avait pas porté de gants depuis longtemps. Il a tout de même réussi à attraper les piolets. Un crampon manquait dans sur sa chaussure, avalé par l'obscurité. « Nous allons y arriver, je vais t'aider... alors viens, s'il te plaît !'. J'ai commencé à lever la voix. 'Je ne peux pas te sortir de là si tu ne m'aides pas'. Mais Il ne pouvait pas coopérer, et je ne le savais pas. Je me suis dit qu'il était gelé et raide à cause des deux heures passées emprisonné dans la glace. J'ai essayé de le pousser vers l'avant et de fixer son pied avec le crampon sur la surface glacée afin qu'il ne glisse pas vers moi. « Allez, saute, et garde ton pied sur les crampons, pour l'amour du ciel ! ».
Soudain, tout est devenu clair. Une vague de terreur m'a envahi. Sa colonne vertébrale était blessée. Il était paralysé. Il avait aussi probablement des blessures internes à la tête, à en juger par ses paupières supérieures gonflées. Ce que je n'avais pas remarqué auparavant. Alors, c’est comme si une décharge électrique m'avait traversé. Je me suis dit : « Oh, mon Dieu ! » La seule chose que je pouvais faire pour aider Ondra dans ce boyau sombre, froid et glacé, c'était de ne rien faire. Je devais le mettre à l'abri pour la nuit. Je frissonnais d'épuisement, et le froid me mordait tout le corps. Car lorsque j’étais descendu en rappel, le soleil était encore présent. Et j’avais laissé toutes mes affaires dans mon sac à dos. Je n'avais aucune solution. L'étape suivante consistait à mettre Ondra dans son sac de couchage et à lui mettre sur le corps tous les vêtements extraits de son sac à dos. Je l'ai recouvert du sac de couchage autant que possible. Mais je n'ai pas pu l'envelopper complètement. J'ai mis sa veste en duvet sur lui et j'ai glissé sous lui des morceaux du tapis de sol. Mais avant même que j'aie fini, Ondra a commencé à s'évanouir. Je lui ai parlé, mais le silence s'est fait. Il est passé calmement de l'autre côté dans mes bras, sans dire un mot...
J'ai commencé à essayer de m’extraire de cet enfer. Les cordes au-dessus de ma tête s’étaient transformées en câbles glacés. Je n'avais aucune chance de pouvoir les utiliser pour sortir. Je me suis dit que je risquais de me perdre là-dedans pour toujours. Ma lampe frontale a clignoté trois fois et s'est éteinte. Je savais que si je la rallumais, elle clignoterait et s'éteindrait à nouveau. Je devais me dépêcher. La crevasse était étroite et les cordes étaient devenues complètement inutiles, sans compter que je n'avais rien pour grimper, à part le dispositif de rappel, mais rien pour m'y fixer et le Prusik ne tenait pas. J'ai donc grimpé lentement en utilisant la technique de la cheminée, et dans le sommet qui s'élargissait, j'ai commencé à prier. Il était difficile d'enfoncer les piolets dans la vieille glace solide, les crampons grinçaient et parfois les deux glissaient. J'étais donc suspendu au-dessus de cette brèche, parfois seulement par les mains.
Ma concentration faiblissait et je commençais à me demander qui raconterait l'histoire de notre terrible fin ici, si je tombais. J'ai grimpé jusqu'à mon sac à dos, complètement gelé. Je me suis empressé de jeter les objets qu'il contenait à la surface. J'ai enlevé mes crampons et j'ai sauté dans mon sac de couchage avec mes bottes. Je me suis couvert avec la tente, à laquelle il manquait les piquets, restés au fond de la crevasse avec Ondra. J'ai fait bouillir de l'eau. J'avais soif et je tremblais de fatigue. Enfin, après avoir bu un peu d'eau à partir de neige fondue, j'ai écrit un message à Klára (la fiancée d'Ondra, ndlr) par satellite pour lui raconter ce qui s'était passé. « Il y a eu un accident, Ondra est tombé dans une fissure en descendant. Il est mort. Je ne pouvais plus l'aider. Je suis vraiment désolé. Je vais essayer de descendre moi-même ».
Jour 8 : 1er novembre (retour à Kyanjin Gompa, 4 000 m)
Les dernières mottes de neige fondent dans la casserole. Mes lèvres craquelées boivent avidement chaque goutte. J'écris un message par satellite à la petite amie d'Ondra, pour qu'elle reçoive l'information directement de moi. Dès que j'appuie sur le bouton « Envoyer », le désespoir s'empare de moi. Je pleure, et un cri désespéré sort de ma gorge. J'ai envie de maudire tous les habitants de la planète. Mais je n'ai rien fait de mal. Alors, pourquoi ? Mon corps est tendu comme une corde et mes poings sont serrés, prêts à se battre. Mais il n'y a personne à combattre, je suis là, seul, dans l'endroit le plus désert du monde.
Après être passé par tous les états d'âme, j'ai compris je devais descendre le plus vite possible, avant que le glacier, qui se trouvait encore devant moi et que je devais traverser dans la descente, ne s'anime. Pour vous donner une idée, la dernière descente consiste à sauter, zigzaguer et descendre en rappel sur un glacier plus sauvage et plus long que celui qui descend du Mont-Blanc à Chamonix. J'ai laissé mon sac de couchage orange dans la crevasse en guise de repère. Aucune âme humaine n'était venue à cet endroit auparavant, et personne ne pouvait trouver Ondra dans cet enchevêtrement de crevasses. J'ai marché dans ce labyrinthe pendant des heures, descendant souvent en rappel. Vers 17 heures, j'ai franchi une montée entre de gros rochers sur une pente herbeuse. Là, j'ai vu arriver mon camarade Pavel Hodek. Nous nous sommes serré l'un contre l'autre en silence. Bien que les hommes puissent retenir leurs larmes, à ce moment-là, je me suis permis de les laisser couler à flots. Fin de l'histoire.
Enfin, l’histoire est presque terminée…
Le corps d'Ondra a pu être extrait de la crevasse. Sans le sac de couchage, son corps n'aurait pas pu être localisé. Et sans la vidéo de la crevasse, à l'aide de laquelle j'ai guidé les Népalais pour qu'ils descendent encore plus bas dans la brèche sombre, son corps n'aurait pas pu être retrouvé. Personne ne croyait qu'il pouvait être là. Je tiens à remercier les hommes courageux qui, pendant deux jours, ont effectué des recherches en hélicoptère et sont ensuite descendus de plus en plus profondément dans la crevasse. Je suis heureux qu'il n'y ait pas eu d'autres blessés.(…)
« Malgré l'adversité, Ondra et moi avons réalisé notre vision commune, nous avons mis tout notre cœur et nos compétences dans cette ascension. Cette amitié est liée à la corde et je garderai toujours le souvenir du soutien que nous nous sommes apporté l'un à l'autre au cours de cette expédition. Seul un petit mouvement dans la descente n'a pas fonctionné pour l'un d'entre nous.
Ondra était un compagnon parfait, un gars optimiste, intelligent et courageux, un grimpeur expérimenté, avec beaucoup de force et d'énergie. Il avait le potentiel pour devenir le leader d'une génération d'alpinistes. Le ciel en a décidé autrement. Il est inutile de demander pourquoi, car il n'y a pas de réponse. Je suis désolé et je compatis avec tous ceux qui ont souffert de sa mort. J’aimerais faire comprendre que nous n'avons fait avec enthousiasme que ce qui nous remplit de joie, sur la base d'un choix et d'une décision libres. Nous sommes conscients des risques potentiels. Nous savons que la vie elle-même est un risque du début à la fin. Il ne sert à rien de rester dans son coin à ruminer ses soucis, la vie vaut la peine d'être vécue jusqu'au dernier souffle...
Ondra et moi n'avons pas eu le temps de trouver un nom à notre ascension. Malheureusement, je dois le faire moi-même, seul. Un nouvel itinéraire longe la face ouest de la montagne, il marque le souvenir éternel d'un grand homme... 'ONDROVA HVĚZDA' - 'L'ÉTOILE D'ONDRA' ».
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