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Tamara Klink
  • Aventure
  • Water Sports

L’odyssée de Tamara Klink : 8 mois seule au milieu des glaces, face à la solitude, au froid et aux préjugés

  • 19 novembre 2024
  • 8 minutes

Coralie Havas Coralie Havas Passionnée d'escalade, de montagne et de culture outdoor au sens large, Coralie est journaliste pour Outside. Elle est basée à Uzès quand elle n'est pas sur la route à bord de son van.

Tamara Klink aurait pu écrire sa partition dans le sillage de celle de son père, Amyr Klink, célèbre navigateur brésilien, la première personne à avoir traversé l’Atlantique Sud à la rame, entre autres. C’est pourtant seule qu’elle a tracé son chemin dans ce monde qui n’a de cesse de la fasciner depuis l’enfance. Un parcours qui l’a emmenée vers le Bretagne, devenu son port d’attache. De quoi faire ses armes pour un ambitieux projet ayant nécessité deux ans de préparation qu’elle a bouclé cet automne : un hivernage de huit mois, seule et en autonomie.

Tamara Klink
(Tamara Klink)

Partir 8 mois au Groenland, d'où t'es venue cette idée ? 

Des récits que j'avais lus enfant, je pense. Mais aussi de ceux que j'avais entendus. Quand j'étais toute petite, mon papa partait très longtemps en mer. Il était navigateur. Il nous parlait, à mes sœurs et moi, d'un bateau, d’énormes icebergs, de la nuit polaire ou des jours sans fin, des baleines… Et tout ça, ça me faisait rêver. […] J'ai eu la chance d'aller quelques fois en Antarctique avec mes parents quand j'étais enfant. C'était une expérience assez traumatisante d'un côté, et magique de l'autre. Traumatisante dans le sens où j'avais la sensation, qui s'est confirmée plus tard, que je ne pourrais plus vivre comme avant en faisant semblant que ces lieux n'existaient pas.

Alors quand j'avais 12 ans, j'ai demandé de l'aide à mon papa [Amyr Klink, célèbre navigateur brésilien, ndlr]. Je voulais qu'il m'aide à me préparer pour devenir navigatrice, qu'il me prête son bateau. Mais il m'a dit qu'il ne m'aiderait jamais et que si jamais je voulais faire ça, il fallait que je trouve mon propre chemin, que je découvre mes propres manières de faire, que je construise mon propre bateau, que je cherche, que je trouve mes propres mentors. C'est pour ça que j'ai commencé à apprendre le français dès que j'ai pu. Pour pouvoir avoir accès à davantage de récits de navigation. Et plus tard, je suis venue en France pour faire mes études d'architecture navale. C’est ainsi que la Bretagne est devenue mon port d'attache.

Et maintenant, ton père, il en pense quoi de ton parcours ?

Je pense qu'il est un peu surpris. J'ai été élevée à Sao Paolo, une grande ville. On n'avait pas vraiment de plans d'eau, seulement des petits lacs sur lesquels on ne pouvait faire que de l'Optimist. Et ce n'était pas un lieu très favorable à quelqu'un qui voulait faire ce métier. Mais je pense qu'il est fier maintenant. […] Aujourd'hui, on se parle plus comme des collègues en navigation, et plus seulement en mode père/fille, du point de vue personnel. Il n’a jamais été mon mentor. Avec du recul, je me dis que ça a été une source de liberté pour moi. Parce qu'il était très connu au Brésil. Il est la première personne à avoir traversé l'Atlantique Sud à la rame, il a fait un tour du monde dans la zone des icebergs, mais aussi un hivernage en Antarctique tout seul. […] Et ça peut être très intimidant de grandir avec un papa qui n'est pas que ton idole, mais celle de toute une nation.

Alors, venir en France, un pays où il n'y avait pas beaucoup de traductions de ses livres, où il y avait plein d'autres navigateurs et où ,moi, je n'étais absolument pas connue ni associée à mon père, ça a été une chance. Celle de pouvoir faire mes erreurs sans avoir peur de rater. Je pense que quand on est fils ou fille de quelqu'un de très fort dans son domaine, c'est dur de faire face aux attentes et d'accepter ses propres erreurs qui sont inhérentes au procès de l'apprentissage. 

Tamara Klink
(Tamara Klink)

Et justement, en parlant d'apprentissage, comment est-ce que tu passes d’une envie de naviguer à un voyage de huit mois en solitaire au Groenland ? C'est quoi le processus ? 

Ça a commencé par une transat. Quand j'ai fait mes études d'architecture navale à Nantes, j'ai profité de toutes les vacances, de tous les week-ends pour aller naviguer avec des inconnus. J'allais dans tous les ports. J'ai par la suite demandé si je pouvais faire des co-voyages avec des gens, sur des groupes sur Internet, sur Facebook, etc. C’est comme ça que j'ai commencé à faire pas mal de navigation. […] 

Au bout d'un moment, je me suis dit qu'il fallait que je commence à naviguer seule. Même si je n’avais pas les budgets idéaux. J’ai donc commencé avec ceux que j'avais. Ce n’était pas grand-chose, juste mon argent normal d'étudiant qui correspondait à, je pense, 800 euros. Je suis partie en Norvège en faisant un co-voyage.

En arrivant là-bas, j'ai commencé à chercher, avec l'aide d'un follower, un bateau, le moins cher que je pouvais trouver, et qui serait à peu près navigable. J’en ai acheté un au prix d’un vélo avec lequel je suis partie de la Norvège jusqu'à Dunkerque. J'ai eu plein de galères sur la route. Mais en arrivant à Dunkerque, je me suis dit que j'avais déjà le bateau que je voulais. […]  Avec ce bateau, j'ai fait ma première transat de la Norvège à Rio. J'ai tellement eu de difficultés tout le long que j'ai appris, je pense, à me débrouiller seule.

Qu’as-tu appris exactement ? 

Beaucoup de choses techniques, en devant faire face à des problèmes. Ça m'a donné beaucoup d'expérience en navigation. Mais aussi un sens de sécurité en mer. J'ai également appris à identifier les limites de mon corps et de mon bateau. J'ai appris à gérer mon sommeil. J'ai appris à gérer les manques. Les manques de ressources, les manques de connaissances, les manques d'énergie, de sommeil aussi.

Et voilà, je pense que c'était ça la navigation qui m'a préparée pour le Groenland. En arrivant au Brésil, j'étais la plus jeune personne de l'Amérique latine à avoir fait une transat en solitaire [à 24 ans, ndlr]. Ce n'est pas quelque chose que j’ai cherché. Mais ça m'a quand même ouvert une porte. Dans le sens où ça a éveillé la curiosité des gens. J'écrivais déjà avant, mais ça m'a donné l'opportunité de publier deux livres sur ces voyages, de faire beaucoup de conférences, etc. Et avec l'argent que j'ai reçu travers les livres, j'ai pu acheter mon deuxième bateau pour aller au Groenland. 

Tamara Klink

Tu es donc partie huit mois, seule, au Groenland. Comment as-tu géré la solitude ? 

Huit mois, ça peut paraître long, c’est vrai. Mais j'avais toujours mis en perspective en me disant que sur le temps d’une vie, huit mois, ça deviendrait peu. Et je me suis aussi beaucoup préparée pour ça. Notamment d’un point de vue mental, avec une psy. L’idée principale était de pouvoir sortir d’un éventuel cycle de pensées négatives. De pouvoir m'auto-réguler. Et aussi pour être sûre que dans un moment de difficulté, mon instinct de survie allait m'aider. Plutôt que de me desservir.

J'ai fait aussi l'interprétation des rêves pour savoir évaluer quand est-ce que mon inconscient m'indiquait que j'étais dans une bonne ou une mauvaise situation. J'ai utilisé une technique qui s'appelle EMDR [une thérapie qui utilise la stimulation sensorielle bi-alternée (droite-gauche) en se pratiquant par les mouvements des yeux, ndlr] pour travailler des souvenirs. Mais aussi la visualisation, quelque chose que l'on utilise beaucoup chez les sportifs de haut niveau.

On s'imagine dans des situations difficiles et on essaie d'imaginer comment on peut les résoudre. Notamment parce que pendant 3 ou 4 mois, je n’allais pas voir le soleil. Le noir permanent, ça peut nous mettre dans une réelle situation de désespoir ou de dépression. Donc je me suis préparée pour ça. 

Quand tu étais sur place, tu as senti les bénéfices de cette préparation mentale ? 

Oui, je pense que j'avais beaucoup de ressources. Je ne me suis pas sentie démunie. […] Et puis la préparation était tellement complexe. Quand on passe une année à calculer de combien de tubes de dentifrice on va avoir besoin, combien de grammes de médicaments de chaque type, combien de peau de colle, de Cicaflex, de tout. Quand on doit tout prévoir, apprendre à s'injecter des seringues, apprendre à coudre sa propre peau, apprendre à tirer au cas où il y aurait un ours, apprendre à pêcher aussi, ou à chasser même, au cas où on n'aurait plus de nourriture… Quand on y est, tout paraît très évident. Parce que les galères, les difficultés, on les a projetées et imaginées en amont.  […] 

Et finalement, une fois sur le bateau, vivre tout ça, c'était soulageant. J'ai lu beaucoup de récits où les choses se passaient mal. Beaucoup de récits de navigation, de conquêtes, des pôles, des films, des fictions, des réalités. À chaque film, je m'imaginais dans des situations que les personnages étaient en train de vivre. […] J'ai eu l'occasion de vivre mes pires cauchemars avant d'y aller. 

Tamara Klink
(Tamara Klink)

Tout cela aurait pu te freiner. Comment est-ce que t'as fait pour passer outre ces incertitudes ?

Je pense que j’ai adopté une posture d'architecte : voir des problèmes et essayer de trouver des solutions. J’ai eu cette curiosité d'investiguer, d'essayer de creuser la question au point de trouver des réponses pour des problèmes qui paraissent très complexes. Et aussi, je pense le plus important, c'est que j'avais des références. […] Au-delà des difficultés, je voyais aussi une opportunité de vivre une expérience très plaisante. J’ai aussi été aidée par des gens. Ça, c'est important aussi. On n'en parle pas assez souvent, je pense. Parce que si j'étais seule physiquement sur place, ce voyage a été possible grâce aux gens qui m'ont aidée, des copains, des collègues, des navigateurs beaucoup plus expérimentés que moi, des navigateurs qui avaient déjà fait un hivernage avant, etc. 

Comment ça s'est passé émotionnellement sur place ? 

Il y a eu des moments difficiles, bien-sûr. Je pense que je n’avais jamais rien fait d’aussi dur. Parce qu'il y avait beaucoup d'icebergs sur le chemin, des gros, mais aussi des petits icebergs, entre deux vagues, qui n’apparaissaient pas sur les radars. J’ai aussi parfois eu l'impression de naviguer à l'aveugle. Il y avait des endroits où j'ai navigué sur l'eau, alors que la carte, qui a été faite avec l’invention du GPS, indiquait que c'était la terre. 

La navigation a été difficile. Parfois je ne pouvais pas dormir. Je devais rester éveillée pendant plus de trente heures. […] Ca a été aussi difficile pour moi d'écouter les projections de la peur des locaux, notamment. Parce que j'avais beaucoup de respect pour leurs expériences et pour leurs témoignages. Et ça n’a été qu'une fois que l'hiver s’est achevé que j'ai réalisé qu’eux, leurs témoignages, leurs conseils, même s'ils étaient pertinents parce que c'est des gens qui ont toujours vécu au Groenland, n'étaient pas ajustés à mon expérience.

Parce que les Groenlandais ne passent pas l'hiver en mer. Ils les passent sur terre, dans leur maison. D’autant qu’ils détestent la solitude. Ils la voient comme une espèce de punition. Ils me parlaient donc des esprits, des ours, de la mer gelée qui allait être trop fine. Me disaient que j'allais devenir folle à cause du manque de lumière. Que mes bras étaient trop fins, que j'étais trop femme pour faire une chose qui fait peur aux hommes. Il me disait que pendant mes règles, j'allais être trop faible pour pouvoir me défendre, survivre, ou que j'allais mourir parce que c'était trop froid pour une Brésilienne. […] Ils sont parfois bien intentionnés, sauf qu'ils renforcent à chaque fois cette idée que le meilleur endroit pour une femme, c'est dans sa cuisine.

Tamara Klink
(Tamara Klink)

Et l’après expédition, comment ça s'est passé ? 

Je suis toujours en train de le gérer. Puisque ça fait un mois et demi que je suis rentrée. Je me dis que si j’ai su m'adapter à la vie là-bas, je dois aussi apprendre à m'adapter à la vie ici. Je pense que ce qui m'étonne le plus, c'est d'avoir l'impression que j'ai passé 8 mois dans les glaces avec mon bateau. Mais le voyage en soi a duré un an et demi, depuis mon départ de la France. Donc ça faisait un an et demi que j'étais déjà dans une zone inconnue.

C’est drôle, mais depuis que je suis rentrée, j'ai l'impression que rien n’a vraiment changé. Certes, les gens n'ont pas arrêté de travailler, de bouger, de faire plein de choses, mais quand je me suis reconnectée à tout ça, aux réseaux sociaux, c’est comme si le monde avait fait du sur place. 

Les guerres qui étaient en cours quand j'étais partie sont toujours là. Il n'y a pas eu un énorme changement ni dans la mode, ni dans le cinéma, ni dans la technologie. L'IA était déjà sur place, elle a juste changé un petit peu, mais c'est toujours à peu près la même chose. […] On est perpétuellement attiré par la nouveauté, perpétuellement étonné par ce qu'il y a de nouveau. Mais il n'y a que les sujets qui changent et pas le fond. Ça change en surface, mais au fond, on reste des êtres humains. 

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