Son nom ne vous dira peut-être rien, mais dans le milieu de l’endurance, il résonne fort. Pour son tour du monde en autonomie en 152 jours, réalisé en 2012, homologué au Guinness des records, mais pas que. A 31 ans, cet ex victime de la secte « Children of God », enlevée à ses parents à l’âge de 4 ans et ballotée pendant toute son enfance dans 30 pays, a trouvé une raison de vivre et une nouvelle famille dans le cyclisme, où elle enchaîne les épreuves, de la Transcontinal Race et à la Trans Am Bike Race, toujours en bonne place dans un milieu encore très masculin. Dans son 2e livre, « Tracer sa route », paru chez Paulsen en avril, elle revient sur son record du monde dans un journal qu’on dévore.
Elle n’avait pas vraiment fait de vélo auparavant. Au plus loin qu’elle se souvienne, elle pédalait aux Philippines sur un petit tricycle équipé de roues de sécurité, elle avait six ans. 25 ans plus tard, à 31 ans, elle décroche un record qu’en termes laconiques le Guinness World Record décrira ainsi : « Le 23 juillet 2012, Juliana Buhring est partie de Naples, en Italie, pour établir le premier record du monde féminin du tour du monde à vélo le plus rapide. La majeure partie de son voyage s'est déroulée sans assistance. Sans parrainage ni soutien financier d'aucune sorte, elle a achevé sa tentative grâce aux dons en ligne de plus de 100 amis et sympathisants. Le 22 décembre 2012, elle est rentrée à Naples avec un temps total de 152 jours, y compris les transferts aériens, et 144 jours réels en selle. Elle a parcouru une distance totale de 29 060 km, traversant 19 pays et 4 continents, parcourant en moyenne 200 km par jour. »


Ce faisant, la jeune femme remplissait toutes les règles du Guinness World Record. A savoir « parcourir 28 970 kilomètres à vélo, d'est en ouest ou d'ouest en est, en ne s'écartant pas de plus de 5 degrés de sa trajectoire. La distance totale du voyage doit être d'au moins 40 075 kilomètres, en incluant tout le transit par avion ou par bateau. Le parcours doit commencer et se terminer au même endroit et doit passer par au moins deux points antipodaux (c'est-à-dire deux points qui s'alignent au centre de la terre). Les nouvelles règles stipulent désormais que le chronomètre ne s'arrête pas pour les vols de transit, les ferries, les ports, etc. Il ne s'arrête que lorsque le coureur franchit la ligne d'arrivée après avoir effectué le tour du monde. Le même vélo doit être utilisé tout au long de la tentative, bien que les réparations et le remplacement des pièces et des vélos soient autorisés en cas de défaillance mécanique. » Pour preuve de l’exploit, outre un suivi par satellite, sont recommandés, un journal de bord quotidien, des signatures de "dignitaires" et des photographies prises à des points stratégiques ».
Une enfance marquée par la souffrance
De ce périple, Juliana Buhring, tirera une certaine notoriété mais aussi un livre : « Tracer sa route », publié en France aux éditions Paulsen en avril dernier. Son second, et il a toutes les chances d’atteindre des sommets s’il suit la trajectoire de son précédent « Not Without My Sister » publié en France en 2017, sous le titre de « Jamais sans mes sœurs » (K&B Editions). Coécrit avec ses deux sœurs, Celeste et Kristina Jones il a figuré en tête de la liste des best-sellers britanniques pendant cinq semaines en 2007, s'est vendu à 200 000 exemplaires au Royaume-Uni et a été traduit en 11 langues. Le récit écrit à trois voix revenait sur leur enfance au sein de la secte « The children of God » ( Les enfants de Dieu), également connue sur le nom de « The family », « La Famille », fondée à Huntington Beach, en Californie, dans les années 1960 par l'évangéliste David Berg, un prophète autoproclamé qui prêchait un mélange d'écritures bibliques et d'amour libre. À son apogée, à la fin des années 90, elle comptait près de 14 000 membres.
Ce témoignage sidérant est le premier écrit par des membres de la deuxième génération de la Famille. L'adultère, l'inceste, les relations sexuelles extraconjugales et entre adultes et enfants n'étaient plus des interdits, à condition qu'elles soient faites "dans l'amour"", écrit Celeste, qui a six ans de plus que Juliana. L'une des pratiques les plus tristement célèbres de la Famille, connue sous le nom de "pêche au flirt", encourageait les femmes à utiliser leur corps pour recruter de nouveaux membres. Les sœurs se souviennent que les enfants, dès l'âge de quatre ou cinq ans, étaient préparés en ayant des relations sexuelles entre eux (ce qu'on appelait des "siestes"), avant d'être confiés aux adultes du groupe. En 2010, trois ans après la publication du livre, The family sera dissoute, mais elle aura laissé beaucoup de blessures encore ouvertes comprend-on à la lecture de « Tracer sa route ».
Ballotée dans plus de 30 pays
Née en Grèce en 1981 d'une Allemande, Serene Buhring, et d'un Britannique, Christopher Jones, Juliana Buhring a 17 frères et sœurs par son père. À l'âge de trois ans, sa mère, malade, est renvoyée en Allemagne. La petite fille est alors confiée à plusieurs familles d'accueil, conformément aux usages de la secte et sera déplacée dans le monde entier, faisant du prosélytisme dans plus de 30 pays. Adolescente rebelle, elle est maintenue dans le droit chemin, à la fois physiquement - avec des châtiments corporels - et psychologiquement. On lui assène que la fin du monde va avoir lieu en 1993 et que seule "La Famille" sera sauvée. Au final, elle aura passé les 23 premières années de sa vie au sein de « La famille ». Une expérience terrifiante que Juliana décrit en ces termes sur son site où elle milite aujourd’hui pour le cyclisme au service des droits des femmes, entre autres causes sociales.
« J'ai grandi dans un monde où l'on m'a refusé mes droits humains fondamentaux. En fait, je ne savais même pas que j'avais des droits.
Je sais ce que cela signifie de vivre piégée dans un environnement abusif, dans la crainte que des personnes puissantes ne contrôlent votre existence. Je sais ce que c'est que de battre le pavé en mendiant assez d'argent pour manger le soir venu, de vivre au jour le jour, incapable d'envisager autre chose pour son avenir. J'ai été privée d'une éducation qui devrait être le droit de chaque enfant. J'ai souffert de toutes les maladies infantiles sans jamais voir un médecin ni recevoir de soins médicaux. Je sais ce que l'on ressent lorsqu'on est victime de la traite des êtres humains d'un pays à l'autre, d'un étranger à l'autre, sans parents pour me protéger, sans jamais savoir où et sous la responsabilité de qui je me retrouverai. Je sais ce que c'est que de ne pas avoir de maison. D'être "l'immigrée" dans chaque pays parce que je n'avais pas de pays à moi. Je sais ce que cela signifie d'être considérée comme une citoyenne de seconde zone parce que je suis née femme. De croire que ma seule raison d'être sur cette planète était d'être l'esclave des caprices des hommes. Que mon sexe n'existait que pour plaire à l'homme et l'amadouer, cuisiner, nettoyer et lui donner des enfants. Je sais ce que signifie être réduite au silence pour avoir dit la vérité. D'être battue et punie parce que j'ai ma propre opinion, parce que je veux poursuivre mes rêves, parce que je suis moi-même. Je sais ce que c'est que de grandir dans un monde sans droits, sans choix et avec seulement une vision sombre d'un avenir sans espoir ni rêves.
Aujourd'hui, je suis libre de faire ce que je veux et d'aller où je veux. J'ai tous les droits qui m'ont été refusés par le passé. Ce n'est pas le cas de millions de femmes dans le monde. J'éprouve de l'empathie pour ces femmes, car je connais intimement leurs souffrances. Je vis dans la liberté alors qu'elles sont toujours privées de la leur. Historiquement, la bicyclette a toujours été un symbole de liberté et d'émancipation pour les femmes. C'est pourquoi, cette année, je dédie toutes mes randonnées et courses à mes sœurs du monde entier qui ne sont pas encore libres et qui continuent à vivre sans leurs droits humains fondamentaux.»
Rouler pour s’évader, ou se retrouver, la clef pour cette jeune femme qui, lorsqu’on lui demande de quel pays elle est originaire a bien du mal à répondre et qui s’investit depuis 2012 dans le cyclisme d’endurance extrême avec une détermination sans failles, afin d’attirer l’attention du plus grand nombre sur les causes qu’elle soutient et pour surmonter le désespoir qui l’a accablée à la mort de l’amour de sa vie, le célèbre Hendri Coetzee, aventurier dévoré par un crocodile au cours de l’une de ses expéditions en République démocratique du Congo en 2010. « J'étais trop lâche pour me suicider, mais j'espérais que ce voyage (le tour du monde à vélo, ndlr) le ferait pour moi. Je l'aimais tellement », confiait-elle en 2016 au quotidien britannique The Guardian.
Peu d'argent, pas de sponsor, mais elle prend la route
« Je ne connaissais pratiquement rien à la technologie des vélos ou à la science du cyclisme. Je me suis entraînée pendant huit mois. Puis j'ai senti que j'étais prête. J'aurais pu retarder mon départ, pour être en meilleure forme ou obtenir plus de fonds, mais je ne serais peut-être jamais partie. Beaucoup de gens reportent la réalisation de leurs rêves en attendant le moment idéal. Cela n'existe pas. Le moment idéal, c'est maintenant ».
Alors, le 23 juillet 2012, elle charge son vélo à Naples- un modèle de course en fibre de carbone qu'elle a appelé Pegasus qui lui a été offert une semaine plus tôt par un magasin de vélos local - avec un sac de couchage, une brosse à dents, de l'argent liquide, son passeport allemand et pas grand-chose d'autre, et elle se dirige vers l'ouest avec pour seul soutien logistique son ami Antonio, resté en Italie. Lorsque son pécule s’épuise à mi-parcours, elle finance le reste du voyage par du crowdfunding, recevant des centaines de petits dons sur un compte PayPal de la part des personnes qui la suivent sur sa page Facebook, ainsi que des offres de gîte et de couvert. Parmi eux, beaucoup d’ex « Enfants de Dieu ». Un réseau qui lui sera précieux, de même que son enfance exceptionnelle, comme elle l’expliquait en 2016 au Guardian :
« Mes expériences m'ont donné une force intérieure qui me permet d'apprécier les défis. J'ai vécu une vie très nomade. Lorsque j'étais enfant, des inconnus s'occupaient de moi en permanence, si bien que je sais aujourd'hui lire les inconnus. Je suis très intuitive. Je suis capable de comprendre les situations dangereuses ou les conflits. Mon enfance m'a rendu adaptable, indépendante et empathique. Je vis dans le présent ».
Juliana pédale environ 240 km par jour, remontant le Rhin depuis l'Italie, passant par Cannes et descendant le Rio Ebro en Espagne, qui draine le sud des Pyrénées. Lorsqu'elle atteint Porto, au Portugal, huit jours après avoir quitté son domicile, elle s’envole pour l’Amérique du nord. Il lui faut 28 jours pour parcourir les plaines du nord et franchir la ligne de partage des eaux près de la frontière entre l'Idaho, l'Utah et le Wyoming, avant d'atteindre Seattle le 31 août. Puis elle traverse la Nouvelle-Zélande et l'Australie en un peu plus d'un mois avant d’enchainer sur la Malaisie et la Thaïlande. Pour passer le temps, elle écoute des livre audio "Guerre et Paix" ou « Game of Thrones ». En octobre, elle arrive en Inde, où elle aura un accident assez sérieux. Outre les chutes, la menace des camions et des meutes de chiens errants, elle connaîtra aussi plus tard la maladie. Mais le 22 décembre 2012, elle rentre à Naples, où elle vit toujours aujourd’hui, à l’issue de 152 jours au total, dont 144 à vélo. Devenant ainsi la première femme à faire le tour du monde, « seule, sans interruption et dans la même direction ».
La communauté du vélo, comme une nouvelle famille
Depuis, elle enchaîne les périples et s’est imposée comme une figure majeure du cyclisme d’endurance féminin. En 2013 elle est la seule femme sur la Transcontinental Race, reliant Londres à Istanbul ( 9e place au classement général) et en 2014 elle est sur la Trans Am Bike Race - 6900 kilomètres, 67 000 mètres de dénivelé, de l’Oregon à la Virginie - où elle est 1re place au classement féminin, 4e au général. "C'est comme si j'avais quitté une secte pour en rejoindre une autre", expliquait-elle à Outside en 2015.
"Je suis curieuse de notre potentiel inexploré, et il ne s'agit pas seulement de cyclisme. Je m'intéresse au lien entre le corps et l'esprit. La plupart des gens ont une alarme de panique qui leur dit "Stop !" lorsque leur corps leur fait vraiment mal, mais il leur reste peut-être encore 20 % d'énergie. Comment obtenir ces derniers 20 % d'énergie, c’est ça qui m’intéresse », confiait-elle au Guardian. "Mon ambition est de me pousser un peu plus loin, de voir jusqu'où je peux aller. Il ne s'agit pas de réécrire le livre des records. Je ne me considère pas comme un spécimen physique unique. Je me suis transformée en athlète. J'expérimente. (...) Je suis partie faire le tour du monde pour exorciser la douleur, pour me sauver. Je n'avais aucune idée que cela mènerait à d'autres événements cyclistes. Je pensais qu'il s'agissait d'un événement isolé dans ma vie. Mais bien sûr, ce genre d'expérience vous amène à vouloir vivre d'autres expériences similaires. J'ai découvert que j'avais une passion pour le vélo (…). Inconsciemment, le voyage autour du monde m'a permis de surmonter mon enfance et de me libérer. »
"Je m'ennuie si je reste trop longtemps quelque part", avoue-t-elle à Outside. "J'ai besoin de sentir que j'accomplis quelque chose. J'ai toujours ce sentiment d'urgence, comme si le temps ne jouait pas en ma faveur ou que je manquais de temps. J'ai toujours l'impression de devoir rattraper le temps perdu".
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