Il fait partie de l’élite des guides népalais, et compte une vingtaine de 8000 à son actif. Pourtant, Tendi Sherpa demeure bien loin des médias et de la course effrénée aux sommets. Au point que Flore Dussey, auteure de sa biographie sortie fin février, n'hésite pas à le situer aux antipodes d'un Nims Dai avide de performances et de records. Reste que les deux hommes ont quelques points communs. D'excellentes aptitudes physiques bien sûr, mais surtout le profond désir de reprendre leur destin en main.
Leur légende est intacte et bien connue maintenant. Guides ou porteurs, les Sherpas, habitants des hautes terres du Népal, auxquels de nombreux alpinistes confient leur vie, sont de véritables forces de la nature mêlant courage, endurance et sens du partage. Des qualités exceptionnelles qu’ils doivent aux conditions rudes dans lesquelles ils évoluent depuis des générations - historiquement, ce peuple himalayen parcourait quotidiennement les pâturages avec leur élevage de yaks à des altitudes excédant les 5000 mètres. Particulièrement acclimatés, ils composent, dès le début du 20e siècle, des équipes idéales pour les grandes expéditions et autres trekkings. Et personne, bien sûr, n'a oublié l’exploit du Népalais Tenzing Norway, également connu sous le nom de Sherpa Tenzing, et de Sir Edmund Hillary, premiers conquérants de l’Everest, le 29 mai 1953.

"Sans les Sherpas, la plupart des expéditions commerciales entreprises sur les plus hauts sommets du monde seraient impossibles" rappelle Flore Dussey, auteure de "Tendi Sherpa - Plus haut que l’Everest", biographie très fouillée parue récemment chez Glénat d’un des guides de haute montagne les plus compétents du circuit, reconnu par l’UIAGM (Union Internationale des Associations de Guides de Montagnes) pour ces ascensions de 23 sommets de plus de 8 000 mètres, dont 14 fois celle de l'Everest, entre autres exploits. Un ouvrage au cœur de la vie du Népalais. La journaliste valaisanne - réalisatrice de plusieurs documentaires dont "Miracle citoyen", primé au Hollywood International Independent Documentary Award en 2016 - étant l'une des amies les plus proches de Tendi qu'elle a rencontré il y a plus de vingt ans, lors d’un trek dans la région du Rolwaling, au Népal.
L'incarnation d'une nouvelle génération de Sherpas
"Ca m’a fait tilt quand j’ai regardé ce documentaire sur Netflix, 'Au sommet de l’impossible' avec Nirmal Purja, un Népalais lui aussi, qui avait décidé de faire les 14 x 8000 dans un temps record", se souvient l’auteure. "À ce moment-là, le grand public a découvert des guides et des alpinistes népalais qui reprenaient leur destin en main, qui ne dépendaient plus d’autres alpinistes occidentaux. […] Mais c’était une quête personnelle, il y avait des sponsors. Une course effrénée au sommet avec une philosophie qui tranche radicalement avec celle de Tendi Sherpa […] Je me suis dit, finalement, ils [Nims et Tendi, ndlr] sont très différents même s’ils ont des aptitudes physiques similaires. […] Tendi, il a cet amour profond, ce respect des montagnes. Pour lui, c’est son métier. […] Le sommet en soi, ce n’est pas du tout un accomplissement à ses yeux. Ce qui compte, c’est de rentrer vivant à la maison. C’est un anti-héros".

Tendi incarne donc cette nouvelle génération de Sherpas qui, au-delà de leur métier et de leurs ascensions sur les plus hauts sommets du monde, se préoccupent de l’avenir des montagnes et de leur peuple dans un contexte de changement climatique et de surfréquentation. "Les fenêtres de beau temps se font rares et, pour parvenir au sommet, les cordées doivent s’élancer toutes en même temps" raconte l’auteure. "Depuis quelques années, Tendi remarque que le nombre de summiters [personnes atteignant le sommet, ndlr] augmente constamment, tandis que le nombre de jours de beau temps, lui, diminue". C’est pourquoi il ne cesse de militer afin que le gouvernement népalais limite le nombre de permis délivrés chaque année et qu’il vérifie le profil des alpinistes avant toute expédition (leur condition physique, leurs expériences passées notamment), dénonçant au passage l'amateurisme de certains prétendants à l'Everest, déterminés à fouler le plus haut sommet de la planète coûte que coûte, au mépris des risques imposés à leurs compagnons.
Et contrairement à de nombreux chefs d’expédition souhaitant satisfaire au mieux leurs clients, Tendi sait renoncer. "Peu importe où je vais dans le monde, j’ai beaucoup de respect pour les montagnes" souligne le guide qui conserve un profond attachement à la sauvegarde des traditions de son peuple, fruit d’une enfance passée dans un monastère, comme de nombreux Sherpas. "Je ne recherche pas uniquement le sommet, mais l’expérience. Alors quand la météo change, c’est comme si elle me disait 'Tendi, il faut faire attention, descends'. Je veux vraiment écouter la montagne". Un univers dans laquel il a tout connu, ou presque, des moments heureux, mais aussi des tragédies, tremblements de terre, avalanches mais aussi perte d’un client en 2021, sur les pentes du Manaslu (8163 m), confie-t-il dans ce récit.
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