Philosophes, écrivaines et artistes, au cours des 19e et 20e siècle, des grands noms ont arpenté les sentiers, un premier pas vers l’émancipation. Citons entre autres, Simone de Beauvoir, Daphné du Maurier, Frieda Lawrence, Nan Shepherd, pionnière du mouvement littéraire nature writing, Gwen John, peintre galloise, ou encore l’Américaine, Emma Gatewood, la première femme à avoir parcouru seule d’un bout à l’autre l’Appalachian Trail. Pourquoi ces intellectuelles partaient-elles seules sur les sentiers, faisant fi des difficultés se dressant sur leur chemin ? Alternant les histoires de ces pionnières avec la sienne, l'auteure, Annabel Abbs, nous raconte une itinérance au féminin teintée d'égarements, de déchiffrages de cartes, de paysages sublimes et de nuits face aux étoiles, mêlant récits, recherches et randonnées.
Il fut un temps où l'écrivaine britannique Annabel Abbs passait ses vacances à gravir des montagnes, à parcourir des sentiers sauvages. Des plaisirs simples « cessant brusquement avec la naissance de notre premier enfant », écrit-elle dans « Méfiez-vous des femmes qui marchent », un condensé de souvenirs, de recherches et d’inspiration, publié en septembre 2021 aux éditions Arthaud. Un livre, né à la suite d’une chute, d’un coup sur la tête qui la fera se décider : « À partir d’aujourd’hui, toutes nos vacances seront consacrées aux randonnées » annonce-t-elle à sa famille. Alors, en quête d'inspiration, elle se tourne vers sa bibliothèque. Devant les récits de randonnées dont elle raffole, une question s’impose soudain à elle : « Mais où sont les figures féminines ? ».
Après de nombreuses recherches, au-delà des célèbres crapahutages de Thoreau, Rousseau et Robert Louis Stevenson entre autres, Annabel Abbs fera connaissance avec ces femmes, pour la plupart tombées dans les limbes des archives, avant de voyager avec elles. Au programme : une rencontre intime, littéraire et géographique, avec huit artistes, souvent restées dans l’ombre des grands hommes, ayant osé braver les conventions sociales de leur époque. Sous la plume de l’auteure, elles reprennent vie.
Afin de redonner voix à ces femmes, protégées et limitées par la société de leur temps du moindre danger, en corsets, longues jupes et grands chapeaux, Annabel Abbs part pour des pérégrinations européennes, empruntant les mêmes chemins que ces pionnières, parfois plus de cent ans plus tard et constate que de nombreuses interrogations semblent traverser le temps. Des décennies plus tard, au cœur de la nature, l'émerveillement se mêle à une profonde impression de vulnérabilité teinté par des craintes, notamment celle de ne pas remplir son rôle de mère, de compagne.
Pire, en plein 21e siècle, les questions fusent face à une marcheuse voyageant en solo : Pourquoi est-elle seule ? Est-elle divorcée ? lui demande-t-on en chemin. Au fil des pages, l'auteure prend conscience que les stéréotypes sont tenaces, qu’au-delà de la dimension physique, être une femme rajoute un peu de piment à l’aventure. Mais comment passer outre les freins sociétaux et la peur ancestrale, quasiment génétiquement ancrée, d’une mauvaise rencontre ?
Face à des barrières au caractère intemporel, peut-être pourrions-nous suivre les conseils de ces pionnières parties sur les sentiers, dans l'unique but de tracer leur propre voie, refusant de se conformer aux attentes de leur temps ? A l'exemple, notamment de Simone de Beauvoir qui avait l'habitude de couvrir environ 40 kilomètres par jour en robe, chaussée d'espadrilles, un papier rempli de victuailles sous le bras et qui affirmait n’avoir « aucune envie de priver [sa] vie de couleur par excès de prudence ».
Au-delà d’une rencontre avec ces artistes ou intellectuelles, pour la plupart méconnues, ayant osé prendre la route, seules ou accompagnées, « Méfiez-vous des femmes qui marchent » s'impose donc comme une incitation à sortir des sentiers battus, ce qui n'est pas l'un de ses moindres mérites.
Elles marchaient afin de penser par elles-mêmes. De mettre de l’ordre dans leurs émotions. De comprendre les facultés de leur propre corps. D’affirmer leur indépendance. Elles marchaient pour commencer à exister, pour devenir tout court.
Annabel Abbs, "Méfiez-vous des femmes qui marchent"
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