Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine, a-t-il vraiment fait un court séjour au pied du mont Blanc en juin 1903 ? C’est sur cet épisode peu connu de la vie du révolutionnaire russe que François Garde, grand voyageur et chamoniard aux plusieurs vies, est revenu dans son recueil de nouvelles qui vient de paraître chez Guérin.
Prix Goncourt 2012 du premier roman pour « Ce qu’il advint du sauvage blanc », publié chez Gallimard, auteur également de « Marcher à Kerguelen », paru chez le même éditeur en 2018 - récit d'une traversée à pied de la Grand-île déserte, pendant vingt-cinq jours sur 200 kilomètres – François Garde s’essaye pour la première fois à l’exercice complexe de la nouvelle. « Non pas un roman miniature », écrit-il dans la préface, « mais une histoire épurée, une trajectoire tendue comme un arc, un récit économe qui doit contenir tout un monde et laisser ce qu’il faut de place à la poursuite des rêves ». Sous le titre « Lénine à Chamonix » il a donc glissé douze histoires, douze trajectoires qui toutes, en toile de fond, ont la montagne, de près ou de loin. Un univers que l’écrivain, qui vit à Chamonix depuis plus de trois décennies, connait bien.
Une unité de lieu très relative, pour donner la couleur d’un recueil qui tour à tour surprend avec le premier texte, « L’attente «, nouvelle bien ficelée dont nous n’allons pas déflorer le dénouement ici. Passionne, avec « Le gardien du phare », plongée dans le microcosme montagnard. Interroge sur notre société de consommation, dans « Sérénité ». Ou fait sourire avec « Le narrateur automatique », clin d’œil aux récits de montagne et leurs tics d’écriture.
L’auteur aurait pu s’en tenir là, et écarter quelques textes moins aboutis, dont la chute semble un peu convenue, pour nous conduire à son récit majeur «Lénine à Chamonix ». Le livre y aurait perdu quelques pages mais gagné en intensité.
Randonnée dans les Alpages du Brévent
Cette avant-dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, nous conduit en juin 1903, « Lénine serait venu rencontrer Jules Payot, Chamoniard un peu célèbre en son temps, écrivain et philosophe de la laïcité, bientôt recteur des académies de Chambéry et d’Aix-en-Provence », raconte François Garde. « Les certitudes du révolutionnaire auraient si vivement impressionné son hôte qu’il aurait, dès le lendemain, vendu tous ses emprunts russes ».
Nulle trace chez les historiens de ce passage à Chamonix, reconnait l'auteur, mais il est parfaitement plausible. L’instigateur de la révolution russe, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine, était en effet en Suisse au printemps 1903, à Zurich, mais aussi à Genève. Libéré de trois ans d’assignation à résidence au fin fond de la Sibérie », raconte François Garde. "Il est autorisé à s’exiler et part pour l’Occident, sous la surveillance de la police secrète tsariste. C’est donc en Suisse qu’il prépare le IIe congrès du parti ouvrier social-démocrate de Russie". A deux pas de Chamonix, qu’il peut alors rejoindre par le rail, le train étant arrivé en gare du Fayet depuis une dizaine d’années.
C’est donc sur cette trame historique, qui reste à vérifier mais dont l’auteur s’empare avec délectation, qu’est tissée la nouvelle. L’entretien entre Lénine et Jules Payot, intellectuel, haut fonctionnaire et notable chamoniard, débouchera sur une démonstration grandeur nature de l’économie collective en cours dans les Alpes. Rien moins qu’une randonnée jusqu’au bas des Alpages du Brévent, organisée sur le champ. Plus concrètement encore, Jules Payot, alerté par l’imminence de la révolution bolchévique par Lénine, suit son intuition et demande aussitôt à son frère banquier à Chamonix, de vendre ses emprunts russes. « Le premier délit d’initié en quelque sorte », commentera quelques siècles plus tard Jean Fabre, son arrière-petit-fils - écrivain et guide de haute montagne - dont on découvrira le témoignage dans la vidéo ci-dessous. Lui, croit dur comme fer à cette légende familiale – le fruit de la vente des actions aurait d’ailleurs permis à la famille Payot de construire la maison que l’auteur habite aujourd’hui à Chamonix.
Que l’histoire soit véridique ou un peu brodée, peu importe. La version qu’en donne François Garde a la saveur du vécu.
Pourquoi Lénine s'est rendu à Chamonix, témoignage de Jean Fabre, arrière-petit-fils de Jules Payot
« Lénine à Chamonix »,
Editions Guérin, 2020, 128 pages, 19€

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