De l’expédition qui permit à Tenzing Norgay et à Sir Edmund Hillary d’atteindre le plus haut sommet du monde, il ne restait que Kanchha Sherpa : il vient de décéder à Katmandou, à l’âge de 92 ans. Son fils revient pour Outside sur le parcours exceptionnel de cet homme resté simple, figure discrète d’une époque révolue de l’himalayisme.
Kanchha Sherpa est mort le 16 octobre, dans la maison de son fils, Tshering Penjo, en périphérie de Katmandou. Affaibli par un cancer de l’estomac, il avait récemment quitté son village natal de Namche Bazaar – la porte d’entrée du massif de l’Everest – pour venir se faire soigner dans la capitale. Pour Outside, Tshering a accepté de raconter la vie de son père, depuis l’expédition britannique de 1953, celle qui permit à Edmund Hillary et Tenzing Norgay de fouler pour la première fois la cime du toit du monde jusqu’à l’époque des grandes expéditions commerciales.
L’Everest avant la foule
Né à Namche dans une modeste famille sherpa, Kanchha n’a jamais été scolarisé. Dans les années 1930 et 1940, le village n’était pas relié au reste du monde : pas de route, pas de radio, pas d’école ni de dispensaire. Le tourisme, encore inexistant, n’avait pas encore transformé la région.
Kanchha est resté illettré toute sa vie. La seule chose qu’il savait écrire était son nom en anglais, appris de son mentor, Tenzing Norgay Sherpa. À l’adolescence, il prenait les sentiers vers le nord, franchissant les cols himalayens jusqu’au Tibet pour échanger le maïs et le millet cultivés par sa famille contre de la laine de mouton et du sel. Vers le sud, il descendait jusqu’à la frontière indienne pour troquer ces produits contre du riz.
« La vie était rude, se souvient son fils, Tshering Penjo. On devait attendre les grandes fêtes pour manger du riz. Et si quelqu’un tombait malade, on n’avait que les chamans pour nous soigner. »
En 1952, à 20 ans, Kanchha quitte Namche et marche quatre jours pour rejoindre Darjeeling, en Inde, à la recherche d’un emploi. À cette époque, la ville est le point de départ de nombreuses expéditions himalayennes, organisées par des Sherpas déjà installés sur place.
Grâce à un ami de son père, Kanchha rencontre Tenzing Norgay Sherpa. Il travaille trois mois à son service, forgeant une amitié qui allait changer le cours de sa vie. Peu après, Tenzing lui propose de rejoindre l’expédition britannique de 1953 – celle qui allait inscrire leurs noms dans l’histoire.

L’expédition de 1953
Aux côtés de huit autres Sherpas, Kanchha et Tenzing Norgay quittent Darjeeling et rejoignent le Népal en train. De Katmandou, ils repartent à pied vers Namche, accompagnés de Sir Edmund Hillary. L’expédition mobilise alors près de 400 porteurs et 60 yaks pour transporter le matériel jusqu’au pied de la montagne. Sur les quelque 50 kilomètres qui séparent Namche du camp de base, l’équipe installe plusieurs camps d’altitude – un itinéraire aujourd’hui parcouru chaque année par des milliers de randonneurs, mais qui, à l’époque, était totalement vierge.
« Nous avons dû établir six camps entre Namche et le camp de base, racontait Kanchha dans une interview au quotidien Annapurna Post en 2022. Personne ne savait vraiment comment organiser une telle expédition. » Lorsqu’ils atteignent l’emplacement du camp de base actuel, le site est recouvert d’une neige épaisse jusqu’aux genoux. Restait alors à franchir l’un des passages les plus dangereux de l’Everest : la cascade de glace du Khumbu.
« À cette époque, les échelles en aluminium n’existaient pas », explique son fils Tshering Penjo. « Mon père et d’autres Sherpas ont abattu trois pins à Namche et transporté les troncs jusqu’au camp de base pour fabriquer des ponts de fortune au-dessus des crevasses. Cela a permis d’alléger le transport des charges sur le glacier du Khumbu. » Sur les 35 membres de l’expédition, 20 Sherpas sont chargés de progresser au-dessus du camp de base. Parmi eux, seuls trois ont pour mission d’atteindre le camp le plus haut, à plus de 8 200 mètres, en transportant les bouteilles d’oxygène et le matériel nécessaire. Kanchha est l’un d’eux.
Les Sherpas montent et redescendent sans relâche, portant vivres et équipements jusqu’à ce qu’une tente soit installée au dernier camp. La principale tâche de Kanchha consiste à acheminer le kérosène et les réchauds pour la cuisine. Le plat de base des grimpeurs est alors le champa, une bouillie d’orge.
Peu après sa dernière rotation, Hillary et Tenzing lancent leur l’assaut finale et atteignent le sommet, le 29 mai 1953. « Ils ont dormi dans la tente que nous avions montée, racontait mon père, rapporte Tshering Penjo. Nous étions restés un camp plus bas. Le lendemain, à 13 heures, ils ont atteint le sommet. Il leur a fallu 45 jours depuis le début de l’expédition. »
Pendant cette expédition historique, Kanchha était âgé de 19 ans et gagnait 8 roupies népalaises par jour, soit environ 1,30 dollar à l’époque. En plus de son salaire, il reçut du matériel d’alpinisme, des crampons et un sac de couchage. En reconnaissance de son rôle, il reçut plus tard des médailles de la reine Élisabeth II et du gouvernement népalais. « À part ces deux médailles, qu’il a gardées précieusement, il a vendu le reste de son matériel pour nous nourrir », raconte son fils. « C’était la seule façon de subvenir aux besoins de la famille. »
Une vie dédiée à la montagne
Après 1953, Kanchha continua à travailler sur d’autres expéditions himalayennes, mais il ne remit jamais les pieds sur un sommet de plus de 8 000 mètres. « Il s’est toujours arrêté avant le sommet », rappelle Ang Tshering Sherpa, ancien président de la Nepal Mountaineering Association. « À cette époque, il était très difficile pour les Sherpas d’obtenir un permis d’ascension : les droits à payer au gouvernement étaient trop élevés. » Cette réalité cantonnait nombre d’entre eux à des rôles de porteurs, de cuisiniers ou d’aides d’altitude, même lorsqu’ils étaient des grimpeurs d’élite.
Le succès de l’expédition de 1953 attira rapidement de nouveaux alpinistes étrangers vers l’Everest. Les Sherpas, désormais indispensables, aidèrent des centaines d’entre eux à atteindre le sommet. Mais ces expéditions coûtèrent aussi la vie à beaucoup de leurs pairs, victimes d’avalanches ou de chutes mortelles. « N’y retourne pas, c’est trop dangereux », lui aurait dit un jour son épouse, Ang Lakpa Sherpa. « Les enfants sont encore petits. Que ferions-nous si tu mourais là-haut ? »
Kanchha continua malgré tout à travailler en montagne, avant de se tourner, dans la seconde moitié de sa vie, vers le métier de guide de trekking. Pendant près de 30 ans, il accompagna des voyageurs étrangers sur les sentiers les plus spectaculaires de l’Himalaya — Everest, Mustang, Kangchenjunga, Annapurna.
Le gardien d’une culture
Dans les dernières années de sa vie, Kanchha Sherpa s’était retiré à Namche. Il partageait son temps entre sa maison et les monastères du village, où il priait plusieurs fois par jour. En 2018, il avait fondé la Kanchha Sherpa Foundation, dédiée à la préservation de la culture traditionnelle sherpa. Les visiteurs, Népalais ou étrangers, pouvaient venir le rencontrer : leurs dons servaient à financer des programmes d’éducation et de santé dans la région de Namche, mais aussi à soutenir la musique et les traditions sherpas.
Père de deux fils, Kanchha avait tout fait pour les éloigner des risques du métier de guide de haute montagne. « Ayant connu tant de difficultés en altitude, il ne nous a jamais encouragés à devenir guides », confie Lakpa Tenzing, l’un d’eux. « Nous avons choisi une autre voie. Aujourd’hui, nous gérons des hôtels dans la région de l’Everest et participons à des projets éducatifs et sociaux. »
L'Everest doit se reposer
Témoin d’un siècle de transformations, Kanchha observait avec une certaine amertume l’évolution du Toit du monde. Les foules, les fêtes, les tentes de luxe au camp de base : tout cela le peinait. « L’Everest doit se reposer », répétait-il souvent à sa famille. Des mots simples, ceux d’un homme qui avait connu l’Everest avant la foule et les excès d’aujourd’hui.
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