Soigner des maladies psychosomatiques, accompagner une rééducation ou encore des cancers - les bienfaits de l’escalade sont maintenant bien connus de la communauté des grimpeurs, mais aussi de nombreux médecins. Pourtant, la fermeture des salles au premier confinement a entraîné, pour certains patients, une descente aux enfers. Outside a enquêté auprès de personnes atteintes d’affection de longue durée (ALD) - des pathologies qui touchent jusqu'à 10 millions de Français - qui témoignent de l'amélioration de leur santé grâce à une ordonnance les autorisant à grimper.
« Quand je suis privée d’escalade, ça me rend malade, mentalement et physiquement ». À 22 ans, Nadège Papignies souffre d’une maladie psychosomatique depuis le lycée. Ses épisodes d’angoisse ou de stress intenses se traduisent par des douleurs dans les bras et dans les jambes, « comme si j’avais un hématome et qu’on m’appuyait dessus, ou qu’on m’enfonçait une aiguille », qui peuvent la conduire jusqu’à la paralysie d’un de ses membres. L’escalade, qu’elle pratique depuis plus de deux ans dans la salle Block Out de Cergy-Pontoise, est la seule chose qui parvient à la soulager.
« Je suis allée voir tous les médecins possibles, jusqu’à ce qu’une neurologue constate que les jours où je grimpais étaient ceux où je n’avais pas ces douleurs. Au début, on pensait que je passais une bonne nuit juste parce que le sport m’avait fatiguée. Mais le premier confinement a tout changé ». Le mois de mars 2020 devient alors un épisode décisif pour cette étudiante en master manager content, et ses médecins, unanimes sur les bienfaits de l’escalade sur sa santé.
Lorsque les salles d’escalade ferment pour la première fois, Nadège continue de pratiquer des exercices physiques depuis son domicile. « C’était tellement frustrant, alors j’ai voulu continuer à faire du sport dans mon salon ou mon jardin pour faire passer la douleur. J’ai testé le yoga, les étirements, la musculation, mais rien ne marchait. J’étais intenable, j’avais mal tout le temps », se souvient-elle.

Le couvre-feu a été le déclencheur
« Mais une fois que les salles ont rouvert, ça allait nettement mieux. Pendant tout l’été, je n’ai eu aucune douleur. Je grimpais trois à quatre fois par semaines, je passais ma vie là-bas. Alors quand le gouvernement a commencé à nous parler du couvre-feu, j’ai vite pris un rendez-vous avec mon médecin car je ne voulais pas que ça recommence. Elle m’a alors fait une ordonnance médicale pour que je puisse continuer à grimper si les salles fermaient au grand public. C’est là qu’on a compris que l’escalade serait ma thérapie. »
Malgré la difficulté à identifier les facteurs de sa maladie, son traitement par le sport fonctionne. Un constat confirmé en décembre : « J’avais énormément de travail à faire à ce moment-là, beaucoup de pression, pas de vacances depuis des mois. C’était une atmosphère qui me rendait malade, j’avais des sautes d’humeur, je me rabaissais, j’angoissais, je dormais mal. Rien n’allait. Et ça coïncidait avec le fait que je n’avais plus le temps d’aller à l’escalade. »
Pour palier son agenda trop chargé, Nadège a décidé, depuis janvier, de suivre certains cours - lorsqu’elle est en télétravail - en les écoutant avec un casque sans-fil, pendant qu’elle grimpe à Block Out. « Au début, pour être sûre de bien suivre le cours, je travaillais seulement sur mes étirements ou sur des prises simples au mur. Et depuis, plus de douleurs. J’ai repris une vie normale, mes humeurs se sont régulées, il n’y a plus de négativité ».
Grimper pour éviter la dépression
À ses côtés, dans la salle, Nadège observe majoritairement des étudiants en STAPS, autorisés eux aussi à s’entraîner, et quelques autres grimpeurs, dotés comme elle d’un certificat médical, comme Enzo Gil. En juillet 2020, ce grimpeur de 24 ans se blesse au genou : une rupture du ménisque, qui lui vaut une opération et trois mois d’arrêt de sport. Pour son médecin, le Dr Lucas de la clinique Maussins Nollet à Paris, « lui prescrire de l’escalade pour sa rééducation était une évidence : Enzo avait besoin de retrouver son amplitude au genou et l’escalade; c'est idéal pour ça », explique-t-il.
Pour ce docteur en arthroscopie et en médecine du sport, médecine physique et rééducation, « l’escalade a deux intérêts : d’abord sur le plan musculaire, c’est un sport très complet ; et ensuite il permet de travailler les amplitudes articulaires, sur l’extension et la flexion. Il est adapté aux patients qui ont des problèmes de cartilage aux genoux, ou des problèmes de tendons aux épaules par exemple », ajoute-t-il. « Enfin, du moins pour l’escalade en salle. Il faut s’assurer de pratiquer dans un cadre sécurisé ; je déconseille fortement de s’attaquer à de l’escalade sur bloc en extérieur si l’on n’est pas en pleine forme. »
Grâce à son certificat médical, Enzo peut continuer de grimper quatre à cinq fois par semaine depuis janvier. « En plus, étant au chômage depuis le début de la pandémie, ça me permet de bouger et de sortir de chez moi. Si je devais arrêter l’escalade ne serait-ce qu’une semaine, ça aurait directement des répercussions sur ma santé mentale. Si je ne sortais plus du tout, je serais en dépression rapidement », confie-t-il.

Le sport bientôt remboursé par les mutuelles ?
Le sport ne peut remplacer totalement les traitements médicamenteux, mais depuis le 1er mars 2017, la pratique d’une activité physique est toujours bénéfique, et peut être prescrite sur ordonnance médicale pour les personnes atteintes d’affections de longue durée (ALD) - soit 10 millions de personnes en France. Et cela ne concerne pas que l'escalade. De nombreux sports sont compatibles avec les processus de guérison, de la simple rééducation au cancer ou à l'Alzheimer ; comme la natation, la slackline, le yoga ou encore le vélo.
Strasbourg a été la première ville à expérimenter ce concept, en 2012. Depuis, de plus en plus de structures médicales aménagent des espaces sportifs en complément des soins. C’est le cas du centre hospitalier privé de Brest, par exemple, qui a inauguré le 22 mars dernier un « espace forme et santé » au sein de son établissement. Pour preuve que la pratique du sport n’est pas réservée aux convalescences des « petits bobos », la clinique réserve en priorité cet espace aux « patients en chirurgie de l’obésité ou pulmonaire, en cancérologie ou en cardiologie », indique Ouest France.
Si pour le moment, il est encore impossible de se faire rembourser son abonnement dans sa salle favorite, ou ses équipements sportifs par la Sécurité Sociale, certaines mutuelles commencent à prendre le pas. Par exemple, CNM Santé, SwissLife, la MAIF ou encore Ociane Matmut, qui proposent un remboursement de 200 à 500 € d’activités physiques.
Le risque des certificats de complaisance
Le concept a de quoi séduire, voire un peu trop. Les médecins et gérants de salle déplorent les « certificats de complaisance », demandés par des sportifs ne souffrant d'aucune pathologie qui pourrait justifier une ordonnance. « Il n’y a qu’à voir les salles de sport - et là, je parle plus de celles de musculation - qui sont sensées être fermées, mais qu’on voit quand même bondées. Il faut être honnête, ça ne me semble pas normal. C’est comme les attestations abusives de manière générale », remarque le Dr Lucas.
Difficile pour les salles d’escalade de trier les vrais certificats des faux. À ce stade de la pandémie, on observe donc deux écoles : d’une part, celles qui, comme la salle Block Out de Cergy-Pontoise, permettent l’accès aux grimpeurs dotés d’une prescription médicale ; d’autre part, les établissements comme Climb Up à Paris, dans le 13ème arrondissement, qui pour éviter d'avoir à faire le tri entre les vraies motivations et les fausses, n’autorisent l’accès qu’aux athlètes professionnels. Un dilemme évidemment douloureux, en attendant la réouverture des salles d'escalade pour tous, ébranlées par la crise. Aucune date n'a encore été indiquée par le gouvernement - seule certitude, nous l'attendons avec hâte, et continuons de soutenir les salles activement.
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